GUENON Hermès.





H E R M E S

René Guénon


Article paru en avril 1932 dans la revue Le Voile d’Isis
(Repris dans le recueil posthume Formes Traditionnelles et Cycles Cosmiques)


En parlant de la tradition hermétique précédemment, nous disions que celle-ci se réfère proprement à une connaissance d’ordre non pas métaphysique, mais seulement cosmologique, en l’entendant d’ailleurs dans sa double application « macrocosmique » et « microcosmique ». Cette affirmation, bien que n’étant que l’expression de la stricte vérité, n’a pas eu l’heur de plaire à certains, qui, voyant l’hermétisme à travers leur propre fantaisie, voudraient tout y faire rentrer indistinctement ; il est vrai que ceux-là ne savent guère ce que peut être la métaphysique pure… Quoi qu’il en soit, il doit être bien entendu que nous n’avons nullement voulu déprécier par là les sciences traditionnelles qui sont du ressort de l’hermétisme, ni celles qui y correspondent dans d’autres formes doctrinale d’Orient et d’Occident ; mais il faut savoir mettre chaque chose à sa place, et ces sciences, comme toute connaissance spécialisée, ne sont tout de même que secondaires et dérivées par rapport aux principes, dont elles ne sont que l’application à un ordre inférieur de réalité. Seuls peuvent prétendre le contraire ceux qui voudraient attribuer à l’« Art royal » la prééminence sur l’« Art sacerdotal » (1) ; et peut-être est-ce justement là, au fond, la raison plus ou moins consciente de ces protestations auxquelles nous venons de faire allusion.

Sans nous préoccuper autrement de ce que chacun peut penser ou dire, car il n’est pas dans nos habitudes de tenir compte de ces opinions individuelles qui n’existent pas au regard de la tradition, il ne nous paraît pas inutile d’apporter quelques nouvelles précisions confirmant ce que nous avons déjà dit, et cela en nous référant plus particulièrement à ce qui concerne Hermès, puisque du moins nul ne peut contester que c’est de celui-ci que l’hermétisme tire son nom (2). L’Hermès grec a effectivement des caractères qui répondent très exactement à ce dont il s’agit, et qui sont exprimés notamment par son principal attribut, le caducée, dont nous aurons sans doute à examiner plus complètement le symbolisme en quelque autre occasion ; pour le moment, il nous suffira de dire que ce symbolisme se rapporte essentiellement et directement à ce qu’on peut appeler l’« alchimie humaine » (3), et qui concerne les possibilités de l’état subtil, même si celles-ci ne doivent être prises que comme moyen préparatoire d’une réalisation supérieure, comme le sont, dans la tradition hindoue, les pratiques équivalentes qui relèvent du Hatha-Yoga. On pourra d’ailleurs transférer ceci à l’ordre cosmique, puisque tout ce qui est dans l’homme a sa correspondance dans le monde et inversement (4) ; ici encore, et en raison de cette correspondance même, il s’agira proprement du « monde intermédiaire », où sont mises en œuvre des forces dont la nature duelle est très nettement figurée par les deux serpents du caducée. Nous rappellerons aussi, à cet égard, qu’Hermès est représenté comme le messager des Dieux et comme leur interprète (herméneutès), rôle qui est bien celui d’un intermédiaire entre les mondes céleste et terrestre, et qu’il a en outre la fonction de « psychopompe », qui, dans un ordre inférieur, se rapporte manifestement aussi au domaine des possibilités subtiles (5).

On pourrait peut-être objecter, quand il s’agit d’hermétisme, qu’Hermès tient ici la place du Thoth égyptien auquel il a été identifié, et que Thoth représente proprement la Sagesse, rapportée au sacerdoce en tant que conservateur et transmetteur de la tradition ; cela est vrai, mais, comme cette assimilation n’a pu être faite sans raison, il faut admettre qu’en cela on doit envisager plus spécialement un certain aspect de Thoth, correspondant à une certaine partie de la tradition, celle qui comprend les connaissances se rapportant au « monde intermédiaire » ; et, en fait, tout ce qu’on peut savoir de l’ancienne civilisation égyptienne, d’après les vestiges qu’elle a laissés, montre précisément que les connaissances de cet ordre y étaient beaucoup plus développées et y avaient pris une importance bien plus considérable que partout ailleurs. Du reste, il est un autre rapprochement, nous pourrions même dire une autre équivalence, qui montre bien que cette objection serait sans portée réelle : dans l’Inde, la planète Mercure (ou Hermès) est appelée Budha, nom dont la racine signifie proprement la Sagesse ; ici encore, il suffit de déterminer l’ordre dans lequel cette Sagesse, qui dans son essence est bien le principe inspirateur de toute connaissance, doit trouver son application plus particulière quand elle est rapportée à cette fonction spécialisée (6).

À propos de ce nom de Budha, il est un fait curieux à signaler : c’est qu’il est en réalité identique à celui de l’Odin scandinave, Woden ou Wotan (7) : ce n’est donc point arbitrairement que les Romains assimilèrent celui-ci à leur Mercure, et d’ailleurs, dans les langues germaniques, le mercredi ou jour de Mercure est, actuellement encore, désigné comme le jour d’Odin. Ce qui est peut-être encore plus remarquable, c’est que ce même nom se retrouve exactement dans le Votan des anciennes traditions de l’Amérique centrale, qui a d’ailleurs les attributs d’Hermès, car il est Quetzalcohuatl, l’« oiseau-serpent », et l’union de ces deux animaux symboliques (correspondant respectivement aux deux éléments air et feu) est aussi figurée par les ailes et les serpents du caducée (8). Il faudrait être aveugle pour ne pas voir, dans des faits de ce genre, une marque de l’unité foncière de toutes les doctrines traditionnelles ; malheureusement, un tel aveuglement n’est que trop commun à notre époque où ceux qui savent vraiment lire les symboles ne sont plus qu’une infime minorité, et où, par contre, il ne se rencontre que trop de « profanes » qui se croient qualifiés pour interpréter la « science sacrée », qu’ils accommodent au gré de leur imagination plus ou moins désordonnée.

Un autre point qui n’est pas moins intéressant est celui-ci : dans la tradition islamique, Seyidna Idris est identifié à la fois à Hermès et à Hénoch ; cette double assimilation semble indiquer une continuité de tradition qui remonterait au-delà du sacerdoce égyptien, celui-ci ayant dû seulement recueillir l’héritage de ce que représente Hénoch, qui se rapporte manifestement à une époque antérieure (9). En même temps, les sciences attribuées à Seyidna Idris et placées sous son influence spéciale ne sont pas les sciences purement spirituelles, qui sont rapportées à Seyidna Aïssa, c’est-à-dire au Christ ; ce sont les sciences que l’on peut qualifier d’« intermédiaires », parmi lesquelles figurent au premier rang l’alchimie et l’astrologie ; et ce sont bien là, en effet, les sciences qui peuvent être dites proprement « hermétiques ». Mais ici se place une autre considération qui pourrait, à première vue tout au moins, être regardée comme une assez étrange interversion par rapport aux correspondances habituelles : parmi les principaux prophètes, il en est un, comme nous le verrons dans une prochaine étude, qui préside à chacun des sept cieux planétaires, dont il est le « Pôle » (El-Qutb) ; or ce n’est pas Seyidna Idris qui préside ainsi au ciel de Mercure, mais Seyidna Aïssa, et c’est au ciel du Soleil que préside Seyidna Idris ; et, naturellement, ceci entraîne la même transposition dans les correspondances astrologiques des sciences qui leur sont respectivement attribuées. Ceci soulève une question fort complexe, que nous ne saurions avoir la prétention de traiter entièrement ici ; il se peut que nous ayons l’occasion d’y revenir, mais, pour le moment, nous nous bornerons à quelques remarques qui permettront peut être d’en entrevoir la solution, et qui, en tout cas, montreront au moins qu’il y a là tout autre chose qu’une simple confusion, et que ce qui risquerait de passer pour tel aux yeux d’un observateur superficiel et « extérieur » repose au contraire sur des raisons très profondes en réalité.

D’abord, il ne s’agit pas là d’un cas isolé dans l’ensemble des doctrines traditionnelles, car on peut trouver quelque chose de tout à fait similaire dans l’angélologie hébraïque : en général, Mikaël est l’ange du Soleil et Raphaël l’ange de Mercure, mais il arrive parfois que ces rôles sont inversés. D’autre part, si Mikaël, en tant qu’il représente le Metatron solaire, est assimilé ésotériquement au Christ (10), Raphaël est, d’après la signification de son nom, le « guérisseur divin », et le Christ apparaît aussi comme « guérisseur spirituel » et comme « réparateur » ; d’ailleurs, on pourrait trouver encore d’autres rapports entre le Christ et le principe représenté par Mercure parmi les sphères planétaires (11). Il est vrai que, chez les Grecs, la médecine était attribuée à Apollon, c’est-à-dire au principe solaire, et à son fils Asklêpios (dont les Latins firent Esculape) ; mais, dans les « livres hermétiques », Asklêpios devient le fils d’Hermès, et il est aussi à remarquer que le bâton qui est son attribut a d’étroits rapports symboliques avec le caducée (12). Cet exemple de la médecine permet d’ailleurs de comprendre comment une même science peut avoir des aspects qui se rapportent en réalité à des ordres différents, d’où des correspondances également différentes, même si les effets extérieurs qui en sont obtenus sont apparemment semblables, car il y a la médecine purement spirituelle ou « théurgique », et il y a aussi la médecine hermétique ou « spagyrique » ; ceci est en relation directe avec la question que nous envisageons présentement ; et peut-être expliquerons-nous quelque jour pourquoi la médecine, au point de vue traditionnel, était considérée essentiellement comme une science sacerdotale.

D’un autre côté, il y a presque toujours une étroite connexion établie entre Hénoch (Seyidna Idris) et Elie (Seyidna Dhûl-Kifl), enlevés l’un et l’autre au ciel sans être passés par la mort corporelle (13), et la tradition islamique les situe tous deux dans la sphère solaire. De même, suivant la tradition rosicrucienne, Elias Artista, qui préside au « Grand Œuvre » hermétique (14), réside dans la « Citadelle solaire », qui est d’ailleurs proprement le séjour des « Immortels » (au sens des Chirajîvîs de la tradition hindoue, c’est-à-dire des êtres « doués de longévité », ou dont la vie se perpétue à travers toute la durée du cycle) (15), et qui représente un des aspects du « Centre du Monde ». Tout cela est assurément très digne de réflexion, et, si l’on y joint encore les traditions qui, un peu partout, assimilent symboliquement le Soleil lui-même au fruit de l’« Arbre de Vie » (16), on comprendra peut-être le rapport spécial qu’a l’influence solaire avec l’hermétisme, en tant que celui-ci, comme les « petits mystères » de l’antiquité, a pour but essentiel la restauration de l’« état primordial » humain : n’est-ce pas la « Citadelle solaire » des Rose-Croix qui doit « descendre du ciel en terre », à la fin du cycle, sous la forme de la « Jérusalem céleste », réalisant la « quadrature du cercle » selon la mesure parfaite du « roseau d’or » ?



NOTES


(1) Nous avons envisagé cette question dans Autorité spirituelle et pouvoir temporel. - À propos de l’expression d’« Art royal » qui s’est conservée dans la Maçonnerie, on pourra noter ici la curieuse ressemblance qui existe entre les noms d’Hermès et d’Hiram ; cela ne veut pas dire, évidemment, que ces deux noms aient une origine linguistique commune, mais leur contribution n’en est pas moins identique, et l’ensemble H R M dont ils sont essentiellement formés pourrait encore donner lieu à d’autres rapprochements.

(2) Nous devons maintenir que l’hermétisme est bien de provenance helléno-égyptienne, et qu’on ne peut sans abus étendre cette domination à ce qui, sous des formes diverses, y correspond dans d’autres traditions, pas plus qu’on ne peut, par exemple, appeler « Kabbale » une doctrine qui ne serait pas spécifiquement hébraïque. Sans doute, si nous écrivions en hébreu, nous dirions qabbalah pour désigner la tradition en général, de même que, écrivant en arabe, nous appellerions taçawwuf l’initiation sous quelque forme que ce soit : mais, transportés dans une autre langue, les mots hébreux, arabes, etc., doivent être réservés aux formes traditionnelles dont leurs langues d’origines sont l’expression respective, quelles que soient par ailleurs les comparaisons ou même les assimilations auxquelles elles peuvent donner lieu légitimement ; et il ne faut en aucun cas confondre un certain ordre de connaissance, envisagé en lui-même, avec telle ou telle forme spéciale dont il a été revêtu dans des circonstances historiques déterminées.

(3) Voir L’homme et son devenir selon le Vêdânta, chap. XXI.

(4) Ainsi qu’il est dit dans les Rasâïl Ikhwân es-Çafâ, « le monde est un grand homme, et l’homme est un petit monde » (el-âlam insân kabir, wa el insân âlam çeghir). - C’est d’ailleurs en vertu de cette correspondance qu’une certaine réalisation dans l’ordre « microcosmique » pourra entraîner, à titre de conséquence accidentelle pour l’être qui y est parvenu, une réalisation extérieure se rapportant à l’ordre « macrocosmique », sans que cette dernière ait été recherchée spécialement et pour elle-même, ainsi que nous l’avons indiqué à propos de certains cas de transmutations métalliques dans notre précédent chapitre sur La Tradition hermétique.

(5) Ces deux fonctions de messager des Dieux et de « psychopompe » pourraient, astrologiquement, être rapportées respectivement à un aspect diurne et à un aspect nocturne ; on peut aussi, d’autre part, y retrouver la correspondance des deux courants descendant et ascendant que symbolisent les deux serpents du caducée.

(6) Il ne faut pas confondre ce nom de Budha avec celui de Buddha, désignation de Shâkya-Muni, bien que l’un et l’autre aient évidemment la même signification radicale, et que d’ailleurs certains attributs du Budha planétaire aient été transférés ultérieurement au Buddha historique, celui-ci étant représenté comme ayant été « illuminé » par l’irradiation de cet astre, dont il aurait ainsi en quelque sorte absorbé l’essence en lui-même. - Notons à ce propos que la mère de Buddha est appelée Mâyâ-Dêvî et que, chez les Grecs et les Latins, Maïa était aussi la mère d’Hermès ou de Mercure.

(7) On sait que le changement du b en v ou w est un phénomène linguistique extrêmement fréquent.

(8) Voir à ce sujet notre étude sur La Langue des oiseaux, où nous avons fait remarquer que le serpent est opposé ou associé à l’oiseau suivant qu’il est envisagé sous son aspect maléfique ou bénéfique. Nous ajouterons qu’une figure comme celle de l’aigle tenant un serpent dans ses serres (qui se rencontre précisément au Mexique) n’évoque pas exclusivement l’idée de l’antagonisme que représente, dans la tradition hindoue, le combat du Garuda contre le Nâga ; il arrive, notamment dans le symbolisme héraldique, que le serpent est ici remplacé par l’épée (substitution particulièrement frappante quand celle-ci a la forme de l’épée flamboyante, qui est à rapprocher par ailleurs des foudres que tient l’aigle de Jupiter), et l’épée, dans sa signification la plus élevée, figure la Sagesse et la puissance du Verbe (voir par exemple Apocalypse, I, 16). - Il est à noter qu’un des principaux symboles du Thoth égyptien était l’ibis, destructeur de reptiles, et devenu à ce titre un symbole du Christ ; mais, dans le caducée d’Hermès, nous avons le serpent sous ses deux aspects contraires, comme dans la figure de l’« amphisbène » du moyen âge (voir Le Roi du Monde, chap. III, in fine, en note).

(9) Ne faudrait-il pas conclure de cette même assimilation que le Livre d’Hénoch, ou du moins ce qui est connu sous ce titre, doit être considéré comme faisant partie intégrante de l’ensemble des « livres hermétiques » ? - D’autre part, certains disent en outre que le prophète Idris est le même que Buddha ; ce qui a été indiqué plus haut montre suffisamment en quel sens doit être entendue cette assertion, qui se rapporte en réalité à Budha, l’équivalent hindou d’Hermès. Il ne saurait en effet s’agir ici du Buddha historique, dont la mort est un événement connu, tandis qu’Idris est dit expressément avoir été transporté vivant au ciel, ce qui répond bien à l’Hénoch biblique.

(10) Voir Le Roi du Monde, chap. III.

(11) Peut-être faut-il voir là l’origine de la méprise que commettent certains en considérant Buddha comme le neuvième avatâra de Vishnu ; il s’agirait en réalité d’une manifestation en rapport avec le principe désigné comme le Budha planétaire ; en ce cas, le Christ solaire serait proprement le Christ glorieux, c’est-à-dire le dixième avatâra, celui qui doit venir à la fin du cycle. - Nous rappellerons, à titre de curiosité, que le mois de mai tire son nom de Maïa, mère de Mercure (qui est dite être l’une des Pléiades), à laquelle il était anciennement consacré ; or, dans le Christianisme, il est devenu le « mois de Marie », par une assimilation, qui n’est sans doute pas uniquement phonétique, entre Maria et Maïa.

(12) Autour du bâton d’Esculape est enroulé un seul serpent, celui qui représente la force bénéfique, car la force maléfique doit disparaître par là même qu’il s’agit du génie de la médecine. - Notons également le rapport de ce même bâton d’Esculape, en tant que signe de guérison, avec le symbole biblique du « serpent d’airain » (voir à ce sujet notre étude sur Sheth).

(13) Il est dit qu’ils doivent se manifester de nouveau sur la terre à la fin du cycle : ce sont les deux « témoins » dont il est parlé au chapitre XI de l’Apocalypse.

(14) Il incarne en quelque sorte la nature du « feu philosophique », et l’on sait que, d’après le récit biblique, le prophète Elie fut enlevé au ciel sur un « char de feu » ; ceci se rapporte au véhicule igné (taijasa dans la doctrine hindoue) qui, dans l’être humain, correspond à l’état subtil (voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, chap. XIV).

(15) Voir L’homme et son devenir selon le Vêdânta, chap. I. - Rappelons aussi, au point de vue alchimique, la correspondance du Soleil avec l’or, désigné par la tradition hindoue comme la « lumière minérale » ; « l’or potable » des hermétistes est d’ailleurs la même chose que le « breuvage d’immortalité », qui est aussi appelé « liqueur d’or » dans le Taoïsme.

(16) Voir Le Symbolisme de la Croix, chap. IX.