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FULCANELLI Les Demeures Philosophales (Tome 1).




FULCANELLI

LES DEMEURES PHILOSOPHALES

ET LE SYMBOLISME HERMÉTIQUE
DANS SES RAPPORTS AVEC L’ART SACRÉ
ET L’ÉSOTÉRISME DU GRAND-ŒUVRE

Planches originales de Julien Champagne

1930


TOME PREMIER



HISTOIRE ET MONUMENT

I

Paradoxal dans ses manifestations, déconcertant dans ses signes, le moyen âge propose à la sagacité de ses admirateurs la résolution d’un singulier contresens. Comment concilier l’inconciliable ? Comment accorder le témoignage des faits historiques avec celui des œuvres médiévales ?

Les chroniqueurs nous dépeignent cette malheureuse époque sous les couleurs les plus sombres. Ce ne sont, durant plusieurs siècles, qu’invasions, guerres, famines, épidémies. Et cependant les monuments, — fidèles et sincères témoins de ces temps nébuleux, — ne portent aucune trace de tels fléaux. Bien au contraire, ils paraissent avoir été bâtis dans l’enthousiasme d’une puissante inspiration d’idéal et de foi, par un peuple heureux de vivre, au sein d’une société florissante et fortement organisée.

Devons-nous douter de la véracité des récits historiques, de l’authenticité des événements qu’ils rapportent et croire, avec la sagesse des nations, que les peuples heureux n’ont pas d’histoire ? À moins que, sans réfuter en bloc toute l’Histoire, on ne préfère découvrir, en une absence relative d’incidents, la justification de l’obscurité médiévale.

Quoi qu’il en soit, ce qui demeure indéniable, c’est que tous les édifices gothiques sans exception reflètent une sérénité, une expansivité, une noblesse sans égales. Si l’on examine de près l’expression de la statuaire en particulier, on sera vite édifié sur le caractère paisible, sur la tranquillité pure qui émanent de ses figures. Toutes sont calmes et souriantes, avenantes et bonaces. Humanité lapidaire, silencieuse et de bonne compagnie. Les femmes ont cet embonpoint qui indique assez, chez leurs modèles, l’excellence d’une alimentation riche et substantielle. Les enfants sont joufflus, replets, épanouis. Prêtres, diacres, capucins, frères pourvoyeurs, clercs et chantres arborent une face joviale ou la plaisante silhouette de leur dignité ventrue. Leurs interprètes, — ces merveilleux et modestes tailleurs d’images, — ne nous trompent pas et ne sauraient se tromper. Ils prennent leurs types dans la vie courante, parmi le peuple qui s’agite autour d’eux et au milieu duquel ils vivent eux-mêmes. Quantité de ces figures, cueillies au hasard de la ruelle, de la taverne ou de l’école, de la sacristie ou de l’atelier, sont peut-être chargées ou par trop accusées, mais dans la note pittoresque, avec le souci du caractère, du sens gai, de la forme large. Grotesques, si l’on veut, mais grotesques joyeux et pleins d’enseignement. Satires de gens aimant à rire, boire, chanter et « mener grand’chère ». Chefs-d’œuvre d’une école réaliste, profondément humaine et sûre de sa maîtrise, consciente de ses moyens, ignorant toutefois ce qu’est la douleur, la misère, l’oppression ou l’esclavage. Cela est si vrai, que vous aurez beau fouiller, interroger la statuaire ogivale, vous ne découvrirez jamais une figure de Christ dont l’expression révèle une réelle souffrance. Vous reconnaîtrez avec nous que les latomi se sont donné une peine énorme pour doter leurs crucifiés d’une physionomie grave sans toujours y réussir. Les meilleurs, à peine émaciés, ont les paupières closes et semblent reposer. Sur nos cathédrales, les scènes du dernier Jugement montrent des démons grimaçants, contrefaits, monstrueux, plus comiques que terribles ; quant aux damnés, maudits anesthésiés, ils cuisent à petit feu, dans leur marmite, sans vain regret ni douleur véritable.

Ces images libres, viriles et saines, prouvent jusqu’à l’évidence que les artistes du moyen âge ne connurent point le spectacle déprimant des misères humaines. Si le peuple eût souffert, si les masses eussent gémi dans l’infortune, les monuments nous en auraient gardé le souvenir. Or, nous savons que l’art, cette expression supérieure de l’humanité civilisée, ne peut se développer librement qu’à la faveur d’une paix stable et sûre. De même que la science, l’art ne saurait exercer son génie dans l’ambiance de sociétés troublées. Toutes les manifestations élevées de la pensée humaine en sont là ; révolutions, guerres, bouleversements leur sont funestes. Elles réclament la sécurité issue de l’ordre et de la concorde, afin de croître, de fleurir et de fructifier. D’aussi fortes raisons nous engagent à n’accepter qu’avec circonspection les événements médiévaux rapportés par l’Histoire. Et nous confessons que l’affirmation d’une « suite de calamités, de désastres, de ruines accumulées durant cent quarante-six ans » nous paraît vraiment excessive. Il y a là une anomalie inexplicable, puisque c’est, précisément, pendant cette malheureuse Guerre de Cent Ans, qui s’étend de l’an 1337 à l’an 1453, que furent construits les plus riches édifices de notre style flamboyant. C’est le point culminant, l’apogée de la forme et de la hardiesse, la phase merveilleuse où l’esprit, flamme divine, impose sa signature aux dernières créations de la pensée gothique. C’est l’époque d’achèvement des grandes basiliques ; mais on élève aussi d’autres monuments importants, collégiales ou abbatiales, de l’architecture religieuse : les abbayes de Solesmes, de Cluny, de Saint-Riquier, la Chartreuse de Dijon, Saint-Wulfran d’Abbeville, Saint-Étienne de Beauvais, etc. On voit surgir de terre de remarquables édifices civils, depuis l’Hospice de Beaune jusqu’au Palais de Justice de Rouen et l’Hôtel de ville de Compiègne ; depuis les hôtels construits un peu partout par Jacques Cœur, jusqu’aux beffrois des cités libres, Béthune, Douai, Dunkerque, etc. Dans nos grandes villes, les ruelles creusent leur lit étroit sous l’agglomération des pignons encorbellés, des tourelles et des balcons, des maisons de bois sculpté, des logis de pierre aux façades délicatement ornées. Et partout, sous la sauvegarde des corporations, les métiers se développent ; partout les compagnons rivalisent d’habileté ; partout l’émulation multiplie les chefs-d’œuvre. L’Université forme de brillants élèves, et sa renommée s’étend sur le vieux monde ; de célèbres docteurs, d’illustres savants répandent, propagent les bienfaits de la science et de la philosophie ; les spagyristes amassent, dans le silence du laboratoire, les matériaux qui serviront plus tard de base à notre chimie ; de grands Adeptes donnent à la vérité hermétique un nouvel essor… Quelle ardeur déployée dans toutes les branches de l’activité humaine ! Et quelle richesse, quelle fécondité, quelle foi puissante, quelle confiance en l’avenir transparaissent sous ce désir de bâtir, de créer, de chercher et de découvrir en pleine invasion, dans ce misérable pays de France soumis à la domination étrangère, et qui connaît toutes les horreurs d’une guerre interminable !

En vérité, nous ne comprenons pas…

Aussi s’expliquera-t-on pourquoi notre préférence demeure acquise au moyen âge, tel que nous le révèlent les édifices gothiques, plutôt qu’à cette même époque telle que nous la décrivent les historiens.

C’est qu’il est aisé de fabriquer de toutes pièces textes et documents, vieilles chartes aux chaudes patines, parchemins et sceaux d’aspect archaïque, voire quelque somptueux livre d’heures, annoté dans ses marges, bellement enluminé de cadenas, bordures et miniatures. Montmartre livre à qui le désir, et selon le prix offert, le Rembrandt inconnu ou l’authentique Teniers. Un habile artisan du quartier des Halles façonne, avec une verve, une maîtrise étourdissantes, de petites divinités égyptiennes d’or et de bronze massifs, merveilles d’imitation que se disputent certains antiquaires. Qui ne se rappelle la tiare, si fameuse, de Saïtaphernès… La falsification, la contrefaçon sont aussi vieilles que le monde, et l’Histoire, ayant horreur du vide chronologique, a dû parfois les appeler à son secours. Un très savant jésuite du XVIIe siècle, le père Jean Hardouin, n’a pas craint de dénoncer comme apocryphes quantité de monnaies et de médailles grecques et romaines, frappées à l’époque de la Renaissance, enfouies dans le but de « combler » de larges lacunes historiques. Anatole de Montaiglon nous apprend que Jacques de Bie publia, en 1639, un volume in-folio accompagné de planches et intitulé : Les Familles de France, illustrées par les monuments des médailles anciennes et modernes, « qui a, dit-il, plus de médailles inventées que réelles. » [Anatole de Montaiglon. Préface des Curiositez de Paris, réimprimées d’après l’édition originale de 1716. Paris, 1883.] Convenons que, pour fournir à l’Histoire la documentation qui lui manquait, Jacques de Bie utilisa un procédé plus rapide et plus économique que celui qui fut dénoncé par le Père Hardouin. Victor Hugo, citant les quatre Histoires de France les plus réputées vers 1830, — celles de Dupleix, de Mézeray, de Vély et du père Daniel, — dit de cette dernière que l’auteur, « jésuite fameux par ses descriptions de batailles, a fait en vingt ans une histoire où il n’y a d’autre mérite que l’érudition, et dans laquelle le comte de Boulainvilliers ne trouvait guère que dix mille erreurs ». [Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées. Paris, Furne, 1841, p. 31.] On sait que Caligula fit ériger en l’an 40, près de Boulogne-sur-Mer, la tour d’Odre « pour tromper les générations futures sur une prétendue descente de Caligula en Grande-Bretagne. » [Anthyme Saint-Paul.] Convertie en phare (turris ardens) par un de ses successeurs, la tour d’Odre s’effondra en 1645.

Quel historien nous fournira la raison, — superficielle ou profonde, — invoquée par les souverains d’Angleterre pour justifier la qualité et le titre de rois de France qu’ils conservèrent jusqu’au XVIIIe siècle ? Et pourtant, la monnaie anglaise de cette époque porte encore l’empreinte de telle prétention. [Suivant les historiens anglais, les rois d’Angleterre portèrent le titre de rois de France jusqu’en 1453. Peut-être cherchaient-ils à le justifier par la possession de Calais, qu’ils perdirent en 1558. Ils continuèrent cependant jusqu’à la Révolution à s’attribuer la qualité de souverains francais. Jusserand dit de Henri VIII, nommé Défenseur de la Foi par le pape Léon XI, en 1521, que « Ce prince volontaire et peu scrupuleux estimait que ce qui était bon à prendre était bon à garder ; c’est un raisonnement qu’il avait appliqué au royaume d’Angleterre lui-même, et en conclusion duquel il avait dépossédé, emprisonné et tué son cousin Richard VI. » Tous les monarques anglais pratiquèrent ce principe, parce que tous professaient l’axiome égoïste : Ce que j’aime, je le garde, et agissaient en conséquence.]

Jadis, sur les bancs de l’école, on nous enseignait que le premier roi français se nommait Pharamond, et l’on fixait à l’an 420 la date de son avènement. Aujourd’hui, la généalogie royale commence à Clodion le Chevelu, parce qu’il a été reconnu que son père, Pharamond, n’avait jamais régné. Mais, en ces temps lointains du Ve siècle, est-on bien certain de l’authenticité des documents relatifs aux faits et gestes de Clodion ? Ceux-ci ne seront-ils pas contestés quelque jour, avant d’être relégués dans le domaine des légendes et des fables ?

Pour Huysmans, l’Histoire est « le plus solennel des mensonges et le plus enfantin des leurres. » — « Les événements, dit-il, ne sont, pour un homme de talent, qu’un tremplin d’idées et de style, puisque tous se mitigent ou s’aggravent, suivant les besoins d’une cause ou selon le tempérament de l’écrivain qui les manie. Quant aux documents qui les étayent, c’est pis encore, car aucun d’eux n’est irréductible, et tous sont révisables. S’ils ne sont pas apocryphes, d’autres, non moins certains, se déterrent plus tard qui les controuvent, en attendant qu’eux-mêmes soient démonétisés par l’exhumation d’archives non moins sûres. » [J. K. Huysmans, Là-bas. Paris, Plon, 1891. ch. II.]

Les tombeaux des personnages historiques sont également des sources d’informations sujettes à controverse. Nous l’avons constaté plus d’une fois. [Que les amateurs de souvenirs historiques veuillent bien prendre la peine, pour leur édification, de réclamer à la mairie de Dourdan (Seine-et-Oise) un extrait du registre d’état civil, avec indication du folio, de l’acte de décès de Roustam-Pacha (Roustan), Mameluck de Napoléon Ier. Roustan mourut à Dourdan, en 1845, âgé de cinquante-cinq ans.] Les habitants de Bergame connurent, en 1922, une surprise aussi désagréable. Pouvaient-ils croire que leur célébrité locale, ce bouillant condottiere Bartholomeo Coleoni qui remplit, au XVe siècle, les annales italiennes de ses caprices belliqueux, ne fût qu’une ombre légendaire ? Or, sur un doute du roi, visitant Bergame, la municipalité fit déplacer le mausolée orné de la célèbre statue équestre, ouvrir la tombe, et tous les assistants constatèrent non sans stupeur, qu’elle était vide… En France, du moins, on ne pousse pas aussi loin la désinvolture ; authentiques ou non, nos sépultures renferment des ossements. Amédée de Ponthieu raconte que le sarcophage de François Myron, édile parisien de 1604, fut retrouvé lors des démolitions de la maison portant le numéro 13 de la rue d’Arcole, immeuble élevé sur les fondations de l’église Sainte-Marine, dans laquelle il avait été inhumé. « La bière en plomb, écrit l’auteur, a la forme d’une ellipse étranglée… L’épitaphe était effacée. Quand on souleva le couvercle du cercueil, on ne trouva qu’un squelette entouré d’une suie noirâtre, mélangée de poussières… Chose singulière, on ne découvrit ni les insignes de sa charge, ni son épée, ni son anneau, etc, ni même des traces de ses armoiries… Cependant, la commission des Beaux-Arts, par la bouche de ses experts, déclara que c’était bien le grand édile parisien, et ces reliques illustres furent descendues dans les caveaux de Notre-Dame. » [Amédée de Ponthieu, Légendes du Vieux-Paris, Paris, Bachelin-Deflorenne, 1867.] Un témoignage de semblable valeur est signalé par Fernand Bournon dans son ouvrage Paris-Atlas. « Nous ne parlerons que pour mémoire, dit-il, de la maison sise sur le quai aux Fleurs, où elle porte les numéros 9-11, et qu’une inscription, sans l’ombre d’authenticité ni même de vraisemblance, signale comme l’ancienne habitation d’Héloïse et d’Abélard en 1118, reconstruite en 1849. De pareilles affirmations gravées sur le marbre sont un défi au bon sens. » Hâtons-nous de reconnaître que, dans ses déformations historiques, le Père Loriquet affiche moins de hardiesse !

Qu’on veuille bien nous permettre ici une disgression destinée à préciser et à définir notre pensée. C’est un préjugé fort tenace que celui qui, pendant longtemps, fit attribuer au savant Pascal la paternité de la brouette. Et, quoique la fausseté de cette attribution soit aujourd’hui démontrée, il n’en demeure pas moins que la grande majorité du peuple persiste à la croire fondée. Interrogez un écolier, il vous répondra que ce véhicule pratique, connu de tous, doit sa conception à l’illustre physicien. Parmi les individualités espiègles, tapageuses et souvent distraites du petit monde scolaire, c’est surtout à cette réalisation prétendue que le nom de Pascal s’impose aux jeunes intelligences. Beaucoup de primaires, en effet, ignorant de ce que furent Descartes, Michel-Ange, Denis Papin ou Torricelli, n’hésiteront pas une seconde au sujet de Pascal. Il serait intéressant de savoir pourquoi nos enfants, entre tant d’admirables découvertes dont ils ont sous les yeux l’application quotidienne, connaissent plutôt Pascal et sa brouette, que les hommes de génie auxquels nous devons la vapeur, la pile électrique, le sucre de betterave et la bougie stéarique. Est-ce parce que la brouette les touche de plus près, les intéresse davantage, leur est plus familière ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, l’erreur vulgaire que propagèrent les livres élémentaires d’histoire pouvait être facilement démasquée : il suffisait simplement de feuilleter quelques manuscrits enluminés des XIIIe et XIVe siècles, dont plusieurs miniatures représentent des cultivateurs médiévaux utilisant la brouette. [Cf. Bibliothèque nationale, mss. 2090, 2091 et 2092, fonds français. Ces trois tomes formaient à l’origine un seul ouvrage, lequel fut offert, en 1317, au roi Philippe le Long par Gilles de Pontoise, abbé de Saint-Denis. Ces enluminures et miniatures sont reproduites en noir dans l’ouvrage de Henry Martin, intitulé Légende de Saint-Denis. Paris, Champion, 1908.] Et même, sans entreprendre d’aussi délicates recherches, un coup d’œil jeté sur les monuments eût permis de rétablir la vérité. Parmi les motifs décorant une archivolte du porche septentrional de la cathédrale de Beauvais, par exemple, un vieux rustique du XVe siècle y est représenté poussant sa brouette, brouette de modèle semblable à celles que nous utilisons actuellement (pl. I).


BEAUVAIS
Cathédrale Saint-Pierre
Archivolte du Porche septentrional
L'homme poussant une brouette
Planche I


Le même ustensile se remarque également sur des scènes agricoles formant le sujet de deux miséricordes sculptées, provenant des stalles de l’abbaye de Saint-Lucien, près Beauvais (1492-1500). [Ces stalles, conservées au musée de Cluny, portent les cotes B. 399 et B. 414.] Au surplus, si la vérité nous oblige de refuser à Pascal le bénéfice d’une invention très ancienne, antérieure de plusieurs siècles à sa naissance, elle ne saurait diminuer en rien la grandeur et la puissance de son génie. L’immortel auteur des Pensées, du calcul des probabilités, l’inventeur de la presse hydraulique, de la machine à calculer, etc, force notre admiration par des œuvres supérieures et des découvertes d’une autre envergure que celle de la brouette. Mais ce qu’il importe de dégager, ce qui compte seulement pour nous, c’est que, dans la recherche de la vérité, il est préférable d’en appeler à l’édifice plutôt qu’aux relations historiques, parfois incomplètes, souvent tendancieuses, presque toujours sujettes à caution.

C’est à une conclusion parallèle qu’aboutit M. André Geiger, lorsque, frappé de l’hommage inexplicable rendu par Hadrien à la statue de Néron, il fait justice des accusations iniques portées contre cet empereur et contre Tibère. De même que nous, il refuse toute créance aux rapports historiques, falsifiés à dessein, concernant ces soi-disant monstres humains, et n’hésite pas à écrire : « Je me fie plus aux monuments et à la logique qu’aux histoires. »

Si, comme nous l’avons dit, le truquage d’un texte, la rédaction d’une chronique n’exigent qu’un peu d’habileté et de savoir-faire, en revanche il est impossible de construire une cathédrale. Adressons-nous donc aux édifices, ils nous fourniront de plus sérieuses, de meilleures indications. Là, du moins, nous verrons nos personnages « pourctraicturez au vif », fixés sur la pierre ou sur le bois, avec leur physionomie réelle, leur costume et leurs gestes, soit qu’il figurent en des scènes sacrées ou composent des sujets profanes. Nous prendrons contact avec eux et ne tarderons pas à les aimer. Tantôt nous interrogerons le moissonneur du XIIIe siècle, qui aiguise sa faux au portail de Paris, tantôt l’apothicaire du XVe, qui, aux stalles d’Amiens, pilonne on ne sait quelle drogue en son mortier de bois. Son voisin, l’ivrogne au nez fleuri, n’est pas un inconnu pour nous ; il nous souvient d’avoir plusieurs fois, au hasard de nos pérégrinations, rencontré ce joyeux buveur. Ne serait-ce point notre homme qui s’écriait, en plein « Mystère », devant le spectacle du miracle de Jésus aux Noces de Cana :

« Si scavoye faire ce qu’il faict,
Toute la mer de Galilée
Seroit ennuyt [aujourd’hui] en vin muée ;
Et jamais sus terre n’auroit
Goutte d’eau, ne pleuveroit
Rien du ciel que tout ne fust vin ? »
                                                                                                                                  
Et ce mendiant, échappé de la Cour des Miracles, sans autre stigmate de détresse que ses haillons et ses poux, nous le reconnaissons aussi. C’est lui que les Confrères de la Passion mettent en scène aux pieds du Christ, et qui, lamentable, débite ce soliloque :

« Je regarde sus mes drapeaux [guenilles]
Son [Si l’on] y a jecté quelque maille ;
J’ouïs tantost : baille luy, baille !
– Y n’y a denier ne demy…
Un povre homme n’a poinct d’amy. »

En dépit de tout ce que l’on a pu écrire, nous devons, bon gré mal gré, nous accoutumer à cette vérité qu’au début du moyen âge la société s’élevait déjà au degré supérieur de civilisation et de splendeur. Jean de Salisbury, qui visita Paris en 1176, exprime à ce sujet, dans son Polycration, le plus sincère enthousiasme. « Quand je voyais, dit-il, l’abondance des subsistances, la gaieté du peuple, la bonne tenue du clergé, la majesté et la gloire de toute l’Église, les diverses occupations des hommes admis à l’étude de la philosophie, il m’a semblé voir cette échelle de Jacob, dont le faîte atteignait le ciel et où les anges montaient et descendaient. J’ai été forcé d’avouer que véritablement, le Seigneur était en ce lieu et que je l’ignorais. Ce passage d’un poète m’est aussi revenu à l’esprit : Heureux celui à qui l’on assigne ce lieu pour exil ! » [« Parisius cum viderem victualium copiam, lætitiam populi, reverentiam cleri, et totus ecclesiæ majestatem et gloriam, et variam occupationes philosophantium, admiratus velut illam scalam Jacob, cujus summitas cœlum tangebat, eratque via ascendentium et descendentium angelorum, coactus sum profiteri quod sere Dominus est in loco ipso, et ego nesciebam. Illud quoque poeticum ad mentem rediit : felix exilium cui locus iste datur ! »]


II

MOYEN ÂGE ET RENAISSANCE

Personne ne conteste à l’heure actuelle, la haute valeur des œuvres médiévales. Mais qui pourra jamais raisonner l’étrange mépris dont elles furent victimes jusqu’au XIXe siècle ? Qui nous dira pourquoi, depuis la Renaissance, l’élite des artistes, des savants et des penseurs se faisait un point d’honneur d’affecter la plus complète indifférence pour les créations hardies d’une époque incomprise, originale entre toutes et si magnifiquement expressive du génie français ? Quelle fut, quelle put être la cause profonde du renversement de l’opinion, puis du bannissement, de l’exclusion qui pesèrent si longtemps sur l’art gothique ? – Devons-nous incriminer l’ignorance, le caprice, la perversion du goût ? Nous ne savons. Un écrivain français, Charles de Rémusat, pense découvrir la raison première de cet injuste dédain dans l’absence de littérature, ce qui ne laisse pas de surprendre. « La Renaissance, nous assure-t-il, a méprisé le moyen âge, car la vraie littérature française, celle qui a succédé, en a effacé les dernières traces. Et cependant la France du moyen âge offre un frappant spectacle. Son génie était élevé et sévère. Il se plaisait aux graves méditations, aux recherches profondes ; il exposait, dans un langage sans grâce et sans éclat, des vérités sublimes et de subtiles hypothèses. Il a produit une littérature singulièrement philosophique. Sans doute, cette littérature a plus exercé l’esprit humain qu’elle ne l’a servi. En vain des hommes de premier ordre l’ont-ils successivement illustrée ; pour les générations modernes, leurs œuvres sont comme non avenues. C’est qu’ils avaient l’esprit et les idées, mais non le talent de bien dire dans une langue qui ne fût point empruntée. Scott Érigène rappelle en de certains moments Platon ; on n’a guère porté plus loin que lui la liberté philosophique, et il s’élève hardiment dans cette région des nues où la vérité ne brille que par des éclairs ; il pensait par lui-même au IXe siècle. Saint Anselme est un métaphysicien original dont l’idéalisme savant régénère les vulgaires croyances, et il a conçu et réalisé l’audacieuse pensée d’atteindre directement la notion de la divinité. C’est le théologien de la raison pure. Saint Bernard est tantôt brillant et ingénieux, tantôt grave et pathétique. Mystique comme Fénelon, il ressemble à un Bossuet agissant et populaire, qui domine dans le siècle par la parole et commande aux rois au lieu de les louer et de les servir. Son triste rival, sa noble victime, Abélard, a porté dans l’exposition de la science dialectique une rigueur inconnue et une lucidité relative, qui attestent un esprit nerveux et souple, fait pour tout comprendre et tout expliquer. C’est un grand propagateur d’idées. Héloïse a forcé une langue sèche et pédantesque à rendre les délicatesses d’une intelligence d’élite, les douleurs de l’âme la plus fière et la plus tendre, les transports d’une passion désespérée. Jean de Salisbury est un critique clairvoyant à qui l’esprit humain fait spectacle et qui le décrit dans ses progrès, dans ses mouvements, dans ses retours, avec une vérité et une impartialité prématurées. Il semble avoir deviné ce talent de notre temps, cet art de faire poser devant soi la société intellectuelle pour la juger… Saint Thomas, embrassant en une fois toute la philosophie de son temps, a par instants devancé celle du nôtre ; il a lié toute la science humaine dans un perpétuel syllogisme et l’a dévidée tout entière au fil d’un raisonnement continu, réalisant ainsi l’union d’un esprit vaste et d’un esprit logique. Gerson, enfin, Gerson, théologien que le sentiment dispute à la déduction, qui comprenait et négligeait la philosophie, a su soumettre la raison sans l’humilier, captiver les cœurs sans offenser les esprits, imiter enfin le Dieu qui se fait croire en se faisant aimer. Tous ces hommes, et je ne nomme pas tous leurs égaux, étaient grands et leurs œuvres admirables. Pour être admirés, pour conserver une constante influence sur la littérature postérieure, que leur a-t-il donc manqué ? Ce n’est ni la science, ni la pensée, ni le génie ; j’ai bien peur que ce soit une seule chose, le style.

« La littérature française ne vient pas d’eux. Elle ne se réclame pas de leur autorité, elle ne se pare point de leurs noms ; elle n’a fait gloire que de les effacer. » [Charles de Rémusat, Critiques et Études littéraires.]

D’où nous pouvons conclure que, si le moyen âge eut en partage l’esprit, la Renaissance prit un malin plaisir à nous emprisonner dans la lettre…

Ce que dit Charles de Rémusat est très judicieux, au moins en ce qui touche à la première période médiévale, celle où l’intellectualité apparaît soumise à l’influence byzantine et encore imbue des doctrines romanes. Un siècle plus tard, le même raisonnement perd une grande partie de sa valeur ; on ne peut contester, par exemple, aux œuvres du cycle de la Table ronde, un certain charme dégagé d’une forme déjà plus soignée. Thibaut, comte de Champagne, dans ses Chansons du roi de Navarre, Guillaume de Lorris et Jehan Clopinel, auteurs du Roman de la Rose, tous nos trouvères et troubadours du XIIIe et XIVe siècles, sans avoir le génie altier des savants philosophes leurs ancêtres, savent agréablement se servir de leur langue et s’expriment souvent avec la grâce et la souplesse qui caractérisent la littérature de nos jours.

Nous ne voyons donc pas pourquoi la Renaissance tint rigueur au moyen âge et prit acte de sa prétendue carence littéraire pour le proscrire et le rejeter au chaos des civilisations naissantes, à peine sorties de la barbarie.

Quant à nous, nous estimons que la pensée médiévale se révèle comme étant d’essence scientifique et non d’autre. L’art et la littérature ne sont pour elle que les humbles serviteurs de la science traditionnelle. Ils ont pour mission expresse de traduire symboliquement les vérités que le moyen âge reçut de l’antiquité et dont il demeura le fidèle dépositaire. Soumis à l’expression purement allégorique, tenus sous la volonté impérative de la même parabole qui soustrait au profane le mystère chrétien, l’art et la littérature témoignent d’une gêne évidente et affichent quelque raideur ; mais la solidité et la simplicité de leur facture contribuent malgré tout à les doter d’une originalité incontestable. Certes, l’observateur ne trouvera jamais séduisante l’image du Christ, telle que nous la présentent les porches romans, où Jésus, au centre de l’amande mystique, apparaît entouré des quatre animaux évangéliques. Il suffit pour nous que sa divinité soit soulignée par ses propres emblèmes et s’annonce ainsi révélatrice d’un enseignement secret. Nous admirons les chefs-d’œuvre gothiques pour leur noblesse et la hardiesse de leur expression ; s’ils n’ont pas la perfection délicate de la forme, ils possèdent au suprême degré la puissance initiatique d’une philosophie docte et transcendante. Ce sont des productions graves et austères, non de légers motifs, gracieux, plaisants, comme ceux que l’art, dès la Renaissance, s’est plu à nous prodiguer. Mais, tandis que ces derniers n’aspirent qu’à flatter l’œil ou à charmer les sens, les œuvres artistiques et littéraires du moyen âge sont étayées sur une pensée supérieure, véritable et concrète, pierre angulaire d’une science immuable, base indestructible de la Religion. Si nous devions définir ces deux tendances, l’une profonde, l’autre superficielle, nous dirions que l’art gothique tient tout entier dans la savante majesté de ses édifices et la Renaissance dans l’agréable parure de ses logis.

Le colosse médiéval ne s’est point écroulé d’un seul bloc au déclin du XVe siècle. En plusieurs endroits, son génie a su résister longtemps encore à l’imposition des directives nouvelles. Nous en voyons l’agonie se prolonger jusque vers le milieu du siècle suivant et retrouvons, dans quelques édifices de cette époque, l’impulsion philosophique, le fond de sagesse qui générèrent, pendant trois siècles, tant d’œuvres impérissables. Aussi, sans tenir compte de leur édification plus récente, nous arrêterons-nous sur ces ouvrages de moindre importance, mais de signification semblable, avec l’espoir d’y reconnaître l’idée secrète, symboliquement exprimée, de leurs auteurs.

Ce sont ces refuges de l’ésotérisme antique, ces asiles de la science traditionnelle, devenus rarissimes aujourd’hui, que, sans tenir compte de leur affectation ni de leur utilité, nous classons dans l’iconologie hermétique, parmi les gardiens artistiques des hautes vérités philosophales.

Désire-t-on un exemple ? Voici l’admirable tympan qui décorait, au lointain XIIe siècle, la porte d’entrée d’une ancienne maison rémoise (pl. II).


REIMS - MUSEE LAPIDAIRE
Tympan d'une maison du XIIème siècle
Planche II


[Ce tympan est conservé au Musée lapidaire de Reims, établi dans les locaux de l’hôpital civil (ancienne abbaye de Saint-Remi, rue Simon). On le découvrit vers 1857, lors de la construction de la prison, dans les fondations de la maison dite de la Chrétienté de Reims, située sur la place du Parvis, et qui portait l’inscription : Fides, Spes, Caritas. Cette maison appartenait au chapitre.]

Le sujet, fort transparent, se passerait aisément de description. Sous une grande arcade en inscrivant deux autres géminées, un maître enseigne son disciple et lui montre du doigt, sur les pages d’un livre ouvert, le passage qu’il commente. Au-dessous, un jeune et vigoureux athlète étrangle un animal monstrueux, — peut-être un dragon, — dont on n’aperçoit que la tête et le col. Il voisine avec deux jouvenceaux étroitement enlacés. La Science apparaît ainsi comme dominatrice de la Force et de l’Amour, opposant la supériorité de l’esprit aux manifestations physiques de la puissance et du sentiment.

Comment admettre qu’une construction signée d’une telle pensée, n’ait point appartenu à quelque philosophe inconnu ? Pourquoi refuserions-nous à ce bas-relief le crédit d’une conception symbolique émanant d’un cerveau cultivé, d’un homme instruit affirmant son goût pour l’étude et prêchant l’exemple ? Nous aurions donc le plus grand tort, assurément, d’exclure ce logis, au frontispice si caractéristique, du nombre des œuvres emblématiques que nous nous proposons d’étudier sous le titre général de Demeures philosophales.


III

L’ALCHIMIE MÉDIÉVALE

De toutes les sciences cultivées au moyen âge, aucune, très certainement, n’eut plus de vogue et ne fut plus en honneur que la science alchimique. Tel est le nom sous lequel se dissimulait, chez les Arabes, l’Art sacré ou sacerdotal, qu’ils avaient hérité des Égyptiens et que l’Occident médiéval devait, par la suite, accueillir avec tant d’enthousiasme.

Bien des controverses se sont élevées à propos des étymologies diverses attribuées au mot alchimie. Pierre-Jean Fabre, dans son Abrégé des Secrets chymiques, veut qu’il rappelle le nom de Cham, fils de Noé, qui en aurait été le premier artisan, et l’écrit alchamie. L’auteur anonyme d’un curieux manuscrit pense que « le mot alchimie est dérivé de als, qui signifie en grec sel, et de chymie, qui veut dire fusion ; et ainsy il est bien dict, à cause que le sel qui est si admirable est usurpé. » [L’Interruption du Sommeil cabalistique ou le Dévoilement des Tableaux de l’Antiquité… Mss. à figures du XVIIIe siècle, biblioth. de l’Arsenal, n° 2520 (175 S. A. F.). — Bibliothèque nationale, ancien fonds français, n° 670 (71235), XVIIe siècle. — Bibliothèque Sainte-Geneviève, n° 2267, traité II, XVIIIe siècle.] Mais si le sel se dit ἅλς dans la langue grecque, χειµεία, mis pour χυμεία, alchimie, n’a pas d’autre sens que celui du suc ou d’humeur. D’autres en découvrent l’origine dans la première dénomination de la terre d’Égypte, patrie de l’Art sacré, Kymie ou Chemi. Napoléon Landais ne relève aucune différence entre les deux mots chimie et alchimie ; il ajoute seulement que le préfixe al ne peut être confondu avec l’article arabe et signifie simplement une vertu merveilleuse. Ceux qui soutiennent la thèse inverse en se servant de l’article al et du substantif chimie, entendent désigner la chimie par excellence ou hyperchimie des occultistes modernes. Si nous devions apporter dans ce débat notre opinion personnelle, nous dirions que la cabale phonétique reconnaît une étroite parenté entre les mots grecs Χειµεία, Χυμεία et Χεῦμα, lequel indique ce qui coule, ruisselle, flue, et marque particulièrement le métal fondu, la fusion elle-même, ainsi que tout ouvrage fait d’un métal fondu. Ce serait là une brève et succincte définition de l’alchimie en tant que technique métallurgique. [Encore cette définition conviendrait-elle plutôt à l’archimie ou voarchadumie, partie de la science qui enseigne la transmutation des métaux les uns dans les autres, qu’à l’alchimie proprement dite.] Mais nous savons, d’autre part, que le nom et la chose sont basés sur la permutation de la forme par la lumière, feu ou esprit ; tel est, du moins, le sens véritable qu’indique la langue des Oiseaux.

Née en Orient, patrie du mystère et du merveilleux, la science alchimique s’est répandue en Occident par trois grandes voies de pénétration : byzantine, méditerranéenne, hispanique. Elle fut surtout le résultat des conquêtes arabes. Ce peuple curieux, studieux, avide de philosophie et de culture, peuple civilisateur par excellence, forme le trait d’union, la chaîne qui relie l’antiquité orientale au moyen âge occidental. Il joue, en effet, dans l’histoire du progrès humain, un rôle comparable à celui qu’exercèrent les Phéniciens mercantis entre l’Égypte et l’Assyrie. Les Arabes, éducateurs des Grecs et des Perses, transmirent à l’Europe la science d’Égypte et de Babylone, augmentée de leurs propres acquisitions, à travers le continent européen (voie byzantine) et vers le VIIIe siècle de notre ère. D’autre part, l’influence arabe exerça son action dans nos contrées au retour des expéditions de Palestine (voie méditerranéenne), et ce sont les Croisés du XIIe siècle qui importèrent la plupart des connaissances anciennes. Enfin, plus près de nous, à l’aurore du XIIIe siècle, de nouveaux éléments de civilisation, de science et d’art, issus vers le VIIIe siècle de l’Afrique septentrionale, se répandent en Espagne (voie hispanique) et viennent accroître les premiers apports du foyer gréco-byzantin.

D’abord timide, hésitante, l’alchimie prend peu à peu conscience d’elle-même et ne tarde guère à s’affermir. Elle tend à s’imposer, et cette exotique, transplantée dans notre sol, s’y acclimate à merveille, s’y développe avec tant de vigueur qu’on la voit bientôt s’épanouir en une exubérante floraison. Son extension, ses progrès tiennent du prodige. On la cultive à peine, — et seulement dans l’ombre des cellules monastiques, — au XIIe siècle ; au XIVe, elle s’est propagée partout, rayonnant sur toutes les classes sociales où elle brille du plus vif éclat. Chaque pays offre à la science mystérieuse une pépinière de fervents disciples et chaque condition s’empresse de lui sacrifier. Noblesse, haute bourgeoisie s’y adonnent. Savants, moines, princes, prélats en font profession ; il n’est pas jusqu’aux gens de métier et petits artisans, orfèvres, gentilshommes verriers, émailleurs, apothicaires qui n’éprouvent l’irrésistible désir de manier la retorte. Si l’on n’y travaille point au grand jour, — l’autorité royale pourchasse les souffleurs et les papes fulminent contre eux [Cf. la bulle Spondent pariter, lancée contre les alchimistes par le pape Jean XXII, en 1317, qui, cependant, avait écrit son très singulier Ars transmutatoria metallorum.], — on ne laisse pas que de l’étudier sous le manteau. On recherche avidement la société des philosophes, véritables ou prétendus. Ceux-ci entreprennent de longs voyages, dans l’intention d’augmenter leur bagage de connaissances, ou correspondent, par le truchement du chiffre, de pays à pays, de royaume à royaume. On se dispute les manuscrits des grands Adeptes, ceux du panapolitain Zozime, d’Ostanès, de Synesius ; les copies de Geber, de Rhazès, d’Artephius. Les livres de Morien, de Marie la Prophétesse, les fragments d’Hermès se négocient à prix d’or. La fièvre s’empare des intellectuels et, avec les fraternités, les loges, les centres initiatiques, les souffleurs croissent et se multiplient. Peu de familles échappent au pernicieux attrait de la chimère dorée ; bien rares sont celles qui ne comptent pas dans leur sein quelque alchimiste pratiquant, quelque chasseur d’impossible. L’imagination se donne libre carrière. L’Auri sacra fames ruine le noble, désespère le roturier, affame quiconque s’y laisse prendre et ne profite qu’au charlatan. « Abbés, évêques, médecins, solitaires, écrit Lenglet-Dufresnoy, tous s’en firent une occupation ; c’étoit la folie du temps, et l’on sçait que chaque siècle en a une qui lui est propre ; mais malheureusement celle-ci a régné plus longtemps que les autres et n’est même pas entièrement passée. » [Lenglet-Dufresnoy, Histoire de la Philosophie hermétique. Paris, Coustelier, 1742.]

De quelle passion, de quel souffle, de quels espoirs la science maudite enveloppe les cités gothiques endormies sous les étoiles ! Fermentation souterraine et secrète qui, dès la nuit venue, peuple d’étranges pulsations les caves profondes, s’exhale des soupiraux en clartés intermittentes, monte en volutes sulfureuses au faîte des pignons !

Après le nom célèbre d’Artephius (vers 1130), la renommée des maîtres qui lui succèdent consacre la réalité hermétique et stimule l’ardeur des postulants à l’Adeptat. C’est, au XIIIe siècle, l’illustre moine anglais Roger Bacon, que ses disciples surnomment Doctor admirabilis (1214-1292), et dont l’énorme réputation devient universelle ; la France vient ensuite avec Alain de l’Isle, docteur de Paris et moine de Cîteaux (mort vers 1298) ; Christophe le Parisien (vers 1260) et maître Arnaud de Villeneuve (1245-1310), tandis que brillent en Italie Thomas d’Aquin, — Doctor angelicus, — (1225) et le moine Ferrari (1280).

Le XIVe siècle voit surgir toute une pléiade d’artistes. Raymon Lulle, — Doctor illuminatus, — moine franciscain espagnol (1235-1315) ; Jean Daustin, philosophe anglais ; Jean Cremer, abbé de Westminster ; Richard, surnommé Robert l’Anglais, auteur du Correctum alchymiae (vers 1330) ; l’Italien Pierre Bon de Lombardie ; le pape français Jean XXII (1244-1317) ; Guillaume de Paris, instigateur des bas-reliefs hermétiques du porche de Notre-Dame, Jehan de Mehun, dit Clopinel, l’un des auteurs du Roman de la Rose (1280-1364) ; Grasseus, surnommé Hortulanus, commentateur de la Table d’Émeraude (1358) ; enfin, le plus fameux et le plus populaire des philosophes de notre pays, l’alchimiste Nicolas Flamel (1330-1417).

Le XVe siècle marque la période glorieuse de la science et surpasse encore les précédents, tant par la valeur que par le nombre des maîtres qui l’ont illustré. Parmi ceux-ci, il convient de citer au premier rang Basile Valentin, moine bénédictin de l’abbaye de Saint-Pierre, à Erfurth, électorat de Mayence (vers 1413), l’artiste le plus considérable 16 peut-être que l’art hermétique ait jamais produit ; son compatriote, l’abbé Trithème ; Isaac le Hollandais (1408) ; les deux anglais Thomas Norton et Georges Ripley ; Lambsprinck ; Georges Aurach, de Strasbourg (1415) ; le moine calabrais Lacini (1459), et le noble Bernard Trévisan (1406-1490), qui employa cinquante-six années de sa vie à la poursuite de l’Œuvre, et dont le nom restera dans l’histoire alchimique comme un symbole d’opiniâtreté, de constance, d’irréductible persévérance.

À dater de ce moment, l’hermétisme tombe en discrédit. Ses partisans mêmes, aigri par l’insuccès, se retournent contre lui. Attaqué de toute part, son prestige disparaît ; l’enthousiasme décroît, l’opinion se modifie. Des opérations pratiques, recueillies, rassemblées puis révélées et enseignées, permettent aux dissidents de soutenir la thèse du néant alchimique, de ruiner la philosophie en jetant les bases de notre chimie. Séthon, Vinceslas Lavinius de Moravie, Zachaire, Paracelse sont, au XVIe siècle, les seuls héritiers connus de l’ésotérisme égyptien, que la Renaissance a renié après l’avoir corrompu. Rendons, en passant, un suprême hommage à l’ardent défenseur des vérités antiques que fut Paracelse ; le grand tribun mérite de notre part une éternelle reconnaissance pour son ultime et courageuse intervention. Quoique vaine, elle n’en constitue pas moins l’un de ses beaux titres de gloire.

L’art hermétique prolonge son agonie jusqu’au XVIIe siècle et s’éteint enfin, non sans avoir donné au monde occidental trois rejetons de grande envergure : Lascaris, le Président d’Espagnet et le mystérieux Eyrenée Philalèthe, vivante énigme dont jamais on ne put découvrir la véritable personnalité.


IV

LE LABORATOIRE LÉGENDAIRE

Avec son cortège de mystère et d’inconnu, sous son voile d’illuminisme et de merveilleux, l’alchimie évoque tout un passé d’histoires lointaines, de récits mirifiques, de témoignages surprenants. Ses théories singulières ses recettes étranges, la renommée séculaire de ses grands maîtres, les controverses passionnées qu’elle suscita, la faveur dont elle jouit au moyen âge, sa littérature obscure, énigmatique, paradoxale, nous paraissent dégager aujourd’hui l’odeur de moisissure, d’air raréfié qu’acquièrent, au long contact des ans, les sépulcres vides, les fleurs mortes, les logis abandonnés, les parchemins jaunis.

L’alchimiste ?  – Un vieillard méditatif, au front grave et couronné de cheveux blancs, silhouette pâle et ravagée, personnage original d’une humanité disparue et d’un monde oublié ; un reclus opiniâtre, voûté par l’étude, les veilles, la recherche persévérante, le déchiffrage obstiné des énigmes de la haute science. Tel est le philosophe que l’imagination du poète et le pinceau de l’artiste se sont plu à nous représenter.

Son laboratoire, – cave, cellule ou crypte ancienne, – s’éclaire à peine d’un jour triste, que diffusent encore les multiples résilles de poudreuses araignées. C’est là pourtant qu’au milieu du silence le prodige, peu à peu, s’accomplit. L’infatigable nature, mieux qu’en ses abîmes rocheux, besogne sous la prudente sauvegarde de l’homme, avec le secours des astres et par la grâce de Dieu. Labeur occulte, tâche ingrate et cyclopéenne, d’une ampleur de cauchemar ! Au centre de cet in pace, un être, un savant pour qui rien d’autre n’existe plus, surveille, attentif et patient, les phases successives du Grand-Œuvre…

À mesure que s’accoutument nos yeux, mille choses sortent de la pénombre, naissent et se précisent. Où sommes-nous, Seigneur ? Serait-ce dans l’antre de Polyphème ou dans la caverne de Vulcain ?

Près de nous, une forge éteinte, couverte de poussière et de battitures ; la bigorne, le marteau, les pinces, les forces, les happes ; des lingotières rouillées ; l’outillage rude et puissant du métallurgiste est venu s’échouer là. Dans un coin, de gros livres lourdement ferrés, – tels des antiphonaires, – aux signeaux scellés de plombs vétustes ; des manuscrits cendreux, grimoires chevauchant pêle-mêle, volumes flaves, criblés de notes et de formules, maculés de l’incipit à l’explicit. Des fioles, ventrues comme de bons moines, remplies d’émulsions opalescentes, de liquides glauques, érugineux ou incarnadins, exhalent ces relents acides dont l’âpreté serre la gorge et pique la narine.

Sur la hotte du fourneau s’alignent de curieux vaisseaux oblongs, à pipon court, étoupés et encapuchonnés de cire ; des matras, aux sphères irisées de dépôts métalliques, étirent leurs cols tantôt grêles et cylindriques, tantôt évasés ou renflés ; les cornues verdâtres, retortes et cuines de poterie y côtoient des creusets de terre rousse et flammée. Au fond, posés sur leur paillons tout au long d’une corniche de pierre, des œufs philosophiques hyalins et élégants contrastent avec la courge massive et rebondie, – praegnans cucurbita.

Damnation ! Voici maintenant des pièces anatomiques, des fragments squelettiques : crânes noircis, édentés, répugnants dans leur rictus d’outre-tombe ; fœtus humains suspendus, desséchés, recroquevillés, misérables déchets offrant au regard leur corps minuscule, leur tête parcheminée, ricanante et pitoyable. Ces yeux ronds, vitreux et dorés sont ceux d’une chouette au plumage fané, qui voisine avec l’alligator, salamandre géante, autre symbole important de la pratique. L’affreux reptile émerge d’un retrait obscur, tend la chaîne de ses vertèbres sur ses pattes trapues et dirige vers les arcatures le gouffre osseux de redoutables maxillaires.

Placés sans ordre, au hasard des besoins, sur la sole du four, voyez ces pots vitrifiés, aludels ou sublimatoires ; ces pélicans aux parois épaisses ; ces enfers semblables à de gros œufs dont on apercevrait l’une des chalazes ; ces bocies olivâtres enfouies en plein dans l’arène, contre l’athanor aux fumées légères escaladant la voûte ogivale. Ici, l’alambic de cuivre, – homo galeatus, – maculé de bavures vertes ; là, les descensoirs, les concourbes et leurs anténos, les deux-frères ou jumeaux de cohobation ; des récipients à serpentins ; de lourds mortiers de fonte et de marbre ; un large soufflet aux flans de cuir ridés, près d’un tas de moufles, de tuiles, de coupelles, d’évaporatoires…

Amas chaotique d’instruments archaïques, de matériaux bizarres, d’ustensiles périmés ; capharnaüm de toutes les sciences, fouillis de faunes impressionnantes ! Et, planant sur ce désordre, fixé à la clef de voûte, pendentif aux ailes éployées, le grand corbeau, hiéroglyphe de la mort matérielle et de ses décompositions, emblème mystérieux de mystérieuses opérations.

Curieuse aussi la muraille, ou du moins ce qu’il en reste. Des inscriptions au sens mystique en remplissent les vides : Hic lapis est subtus te, supra te, erga te et circa te ; des vers mnémoniques s’y enchevêtrent, gravés au caprice du stylet sur la pierre tendre ; l’un d’eux prédomine, creusé en cursive gothique : Azoth et ignis tibi sufficiunt ; des caractères hébraïques ; des cercles coupés de triangles, entremêlés de quadrilatères à la façon des signatures gnostiques. Ici, une pensée, fondée sur le dogme de l’unité, résume toute la philosophie : Omnia ab uno et in unum omnia. Ailleurs, l’image de la faux, emblème du treizième arcane et de la maison saturnale ; l’étoile de Salomon ; le symbole de l’Écrevisse, obsécration du mauvais esprit ; quelques passages de Zoroastre, témoignages de la haute antiquité des sciences maudites. Enfin, situé dans le champ lumineux du soupirail, et plus lisible en ce dédale d’imprécisions, le ternaire hermétique : Sal, Sulphur, Mercurius

Tel est le tableau légendaire de l’alchimiste et de son laboratoire. Vision fantastique, dépourvue de vérité, sortie de l’imagination populaire et reproduite sur les vieux almanachs, trésors du colportage.

Souffleurs, magistes, sorciers, astrologues, nécromants ?

– Anathème et malédiction !


V

CHIMIE ET PHILOSOPHIE

La chimie est, incontestablement, la science des faits, comme l’alchimie est celle des causes. La première, limitée au domaine matériel, s’appuie sur l’expérience ; la seconde prend de préférence ses directives dans la philosophie. Si l’une a pour objet l’étude des corps naturels, l’autre tente de pénétrer le mystérieux dynamisme qui préside à leurs transformations. C’est là ce qui fait leur différence essentielle et nous permet de dire que l’alchimie, comparée à notre science positive, seule admise et enseignée aujourd’hui, est une chimie spiritualiste, parce qu’elle nous permet d’entrevoir Dieu à travers les ténèbres de la substance.

Au surplus, il ne nous paraît pas suffisant de savoir exactement reconnaître et classer des faits ; il faut encore interroger la nature pour apprendre d’elle dans quelles conditions, et sous l’emprise de quelle volonté, s’opèrent ses multiples productions. L’esprit philosophique ne saurait, en effet, se contenter d’une simple possibilité d’identification des corps ; il réclame la connaissance du secret de leur élaboration. Entr’ouvrir la porte du laboratoire où la nature mixtionne les éléments, c’est bien ; découvrir la force occulte sous l’influence de laquelle son labeur s’accomplit, c’est mieux. Nous sommes loin, évidemment, de connaître tous les corps naturels et leurs combinaisons, puisque nous en découvrons quotidiennement de nouveaux ; mais nous en savons assez cependant pour délaisser provisoirement l’étude de la matière inerte et diriger nos recherches vers l’animateur inconnu, agent de tant de merveilles.

Dire, par exemple, que deux volumes d’hydrogène combinés à un volume d’oxygène donnent de l’eau, c’est énoncer une banalité chimique. Et pourtant, qui nous enseignera pourquoi le résultat de cette combinaison présente, avec un état spécial, des caractères que ne possèdent point les gaz qui l’ont produite ? Quel est donc l’agent qui impose au composé sa spécificité nouvelle et oblige l’eau, solidifiée par le froid, à toujours cristalliser dans le même système ? D’autre part, si le fait est indéniable et rigoureusement contrôlé, d’où vient qu’il nous soit impossible de la reproduire par simple lecture de la formule chargée d’en expliquer le mécanisme ? Car il manque, dans la notation H²O, l’agent essentiel capable de provoquer l’union intime des éléments gazeux, c’est-à-dire le feu. Or, nous défions le plus habile chimiste de fabriquer de l’eau synthétique en mélangeant l’oxygène à l’hydrogène sous les volumes indiqués : les deux gaz refuseront toujours de se combiner. Pour réussir l’expérience, il est indispensable de faire intervenir le feu, soit sous forme d’étincelle, soit sous celle d’un corps en ignition ou susceptible d’être porté à l’incandescence (mousse de platine). Ainsi reconnaît-on, sans que l’on puisse opposer à notre thèse le moindre argument sérieux, que la formule chimique de l’eau est, sinon fausse, du moins incomplète et tronquée. Et l’agent élémentaire feu, sans lequel aucune combinaison ne peut s’effectuer, étant exclu de la notation chimique, la science entière s’avère lacuneuse et incapable de fournir, par ses formules, une explication logique et véritable des phénomènes étudiés. « La chimie physique, écrit A. Étard, entraîne la majorité des esprits chercheurs ; c’est elle qui touche de plus près aux vérités profondes ; c’est elle qui nous livrera lentement les lois capables de changer tous nos systèmes et nos formules. Mais, par son importance même, ce genre de chimie est le plus abstrait et le plus mystérieux qui soit ; les meilleures intelligences ne peuvent, pendant les cours instants d’une pensée créatrice, arriver à la contention et à la comparaison de tous les grands faits connus. Devant cette impossibilité, on recourt aux représentations mathématiques. Ces représentations sont le plus souvent parfaites dans leurs méthodes et leurs résultats ; mais dans l’application à ce qui est profondément inconnu, on ne peut faire que les mathématiques découvrent des vérités dont on ne leur a pas confié les éléments. L’homme le mieux doué pose mal le problème qu’il ne comprend pas. Si ces problèmes pouvaient être mis correctement en équation, on aurait l’espoir de les résoudre. Mais, dans l’état d’ignorance où nous sommes, on se trouve fatalement réduit à introduire de nombreuses constantes, à négliger des termes, à appliquer des hypothèses… La mise en équation n’est peut-être plus en tout point correcte ; on se console cependant parce qu’elle conduit à une solution ; mais c’est un arrêt temporaire du progrès de la science quand de telles solutions s’imposent pendant des années à de bons esprits comme une démonstration scientifique. Bien des travaux se font dans ce sens, qui prennent du temps et conduisent à des théories contradictoires, destinées à l’oubli. » [A. Étard, Revue annuelle de Chimie pure, dans la Revue des Sciences, 30 sept. 1896, p. 775.]

Ces fameuses théories, qui furent si longtemps invoquées et opposées aux conceptions hermétiques, voient aujourd’hui leur solidité fortement compromise. Des savants sincères, appartenant à l’école créatrice de ces mêmes hypothèses, – considérées comme des certitudes, – ne leur accordent plus qu’une valeur très relative ; leur champ d’action se resserre parallèlement à la diminution de leur puissance d’investigation. C’est ce qu’exprime, avec cette franchise révélatrice du véritable esprit scientifique, M. Émile Picard dans la Revue des Deux Mondes. « Quant aux théories, écrit-il, elles ne se proposent plus de donner une explication causale de la réalité même, mais seulement de traduire celle-ci en images ou en symboles mathématiques. On demande aux instruments de travail que sont les théories de coordonner, au moins pour un temps, les phénomènes connus et d’en prévoir de nouveaux. Quand leur fécondité est épuisée, on s’efforce de leur faire subir les transformations qu’a rendues nécessaires la découverte de faits nouveaux. » Ainsi donc, contrairement à la philosophie, qui devance les faits, assure l’orientation des idées et leur connexion pratique, la théorie, conçue après coup, modifiée suivant les résultats de l’expérience, au fur et à mesure des acquisitions, reflète toujours l’incertitude des choses provisoires et donne à la science moderne le caractère d’un perpétuel empirisme. Quantités de faits chimiques, sérieusement observés, résistent à la logique et défient tout raisonnement. « L’iodure cuivrique, par exemple, dit J. Duclaux, se décompose spontanément en iode et iodure cuivreux. L’iode étant un oxydant et les sels cuivreux étant réducteurs, cette décomposition est inexplicable. La formation de composés extrêmement instables, tels que le chlorure d’azote, est également inexplicable. On ne comprend pas davantage pourquoi l’or, qui résiste aux acides et aux alcalis, même concentrés et chauds, se dissout dans une solution étendue et froide de cyanure de potassium ; pourquoi l’hydrogène sulfuré est plus volatil que l’eau ; pourquoi le chlorure de soufre, composé de deux éléments dont chacun se combine au potassium avec incandescence, est sans action sur ce métal. » [J. Duclaux, La Chimie de la Matière vivante. Paris, Alcan, 1910, p. 14.]

Nous venons de parler du feu ; encore, ne l’envisageons-nous que sous sa forme vulgaire, et non point en son essence spirituelle, laquelle s’introduit dans les corps au moment même de leur apparition sur le plan physique. Ce que nous désirons démontrer, sans sortir du domaine alchimique, est l’erreur grave qui domine toute la science actuelle et l’empêche de reconnaître ce principe universel qui anime la substance, à quelque règne qu’elle appartienne. Il se manifeste pourtant autour de nous, sous nos yeux, soit par les propriétés nouvelles que la matière hérite de lui, soit par les phénomènes qui en accompagnent le dégagement. La lumière, – feu raréfié et spiritualisé  –, possède les mêmes vertus et le même pouvoir chimique que le feu élémentaire grossier. Une expérience, dirigée vers la réalisation synthétique de l’acide chlorhydrique (Cl H) en partant de ses composants, le démontre suffisamment. Si l’on enferme dans un flacon de verre des volumes égaux de gaz chlore et d’hydrogène, les deux gaz conserveront leur individualité propre tant que la fiole qui les contient sera maintenue dans l’obscurité. Déjà, à la lumière diffuse, leur combinaison s’effectue peu à peu ; mais si l’on expose le vaisseau aux rayons solaires directs, il vole en éclats sous la poussée d’une violente explosion.

On nous objectera que le feu, considéré comme simple catalyseur, ne fait point partie intégrante de la substance et qu’en conséquence on ne peut le signaler dans l’expression des formules chimiques. L’argument est plus spécieux que véritable, puisque l’expérience elle-même l’infirme. Voici un morceau de sucre, dont l’équation ne porte aucun équivalent de feu ; si nous le brisons dans l’obscurité, nous en verrons jaillir une étincelle bleue. D’où provient-elle ? Où se trouvait-elle enclose, sinon dans la texture cristalline de la saccharose ? – Nous avons parlé de l’eau ; jetons à sa surface un fragment de potassium : il s’enflamme spontanément et brûle avec énergie. Où donc cette flamme visible se cachait-elle ? Que ce soit dans l’eau, l’air ou le métal, il importe peu ; le fait essentiel c’est qu’elle existe potentiellement à l’intérieur de l’un ou de l’autre de ces corps, voire de tous. Qu’est-ce que le phosphore, porte-lumière et générateur de feu ? Comment les noctiluques, les lampyres et lucioles transforment-ils en lumière une partie de leur énergie vitale ? Qui oblige les sels d’urane, de cérium, de zirconium, à devenir fluorescents lorsqu’ils ont été soumis à l’action de la lumière solaire ? Par quel mystérieux synchronisme le platino-cyanure de baryum brille-t-il au contact des rayons de Rœntgen ?

Et qu’on ne vienne pas nous parler d’oxydation dans l’ordre normal des phénomènes ignés : ce serait reculer la question au lieu de la résoudre. L’oxydation est une résultante, non une cause ; c’est une combinaison soumise à un principe actif, à un agent. Si certaines oxydations énergiques dégagent de la chaleur ou du feu, c’est, très certainement, pour la raison que ce feu s’y trouvait d’abord engagé. Le fluide électrique, silencieux, obscur et froid, parcourt son conducteur métallique sans l’influencer autrement ni manifester son passage. Mais, vient-il à rencontrer une résistance, l’énergie se révèle aussitôt avec les qualités et sous l’aspect du feu. Un filament de lampe devient incandescent, le charbon de cornue s’embrase, le fil métallique le plus réfractaire fond sur-le-champ. Or, l’électricité n’est-elle pas un feu véritable, un feu en puissance ? D’où tire-t-elle son origine, sinon de la décomposition (piles) ou de la désagrégation des métaux (dynamos), corps éminemment chargés du principe igné ? Détachons une parcelle d’acier ou de fer par le meulage, le choc contre un silex, et nous verrons briller l’étincelle mise ainsi en liberté. On connaît assez le briquet pneumatique, basé sur la propriété que possède l’air atmosphérique de s’enflammer par simple compression. Les liquides eux-mêmes sont souvent de véritables réservoirs de feu. Il suffit de verser quelques gouttes d’acide azotique concentré sur l’essence de térébenthine pour provoquer son inflammation. Dans la catégorie des sels, citons pour mémoire les fulminates, la nitrocellulose, le picrate de potasse, etc.

Sans multiplier davantage les exemples, on voit qu’il serait puéril de soutenir que le feu, parce que nous ne pouvons le percevoir directement dans la matière, ne s’y trouve pas réellement à l’état latent. Les vieux alchimistes, qui possédaient, de source traditionnelle, plus de connaissances que nous sommes disposés à leur en accorder, assuraient que le soleil est un astre froid et que ses rayons sont obscurs. [Conf. Cosmopolite ou Nouvelle Lumière chymique, Paris, 1669, p. 50.] Rien ne semble plus paradoxal ni plus contraire à l’apparence, et pourtant rien n’est plus vrai. Quelques instants de réflexion permettent de s’en convaincre. Si le soleil était un globe de feu, comme on nous l’enseigne, il suffirait de s’en rapprocher, si peu que ce soit, pour éprouver l’effet d’une chaleur croissante. C’est précisément le contraire qui a lieu. Les hautes montagnes restent couronnées de neige malgré les ardeurs de l’été. Dans les régions élevées de l’atmosphère, quand l’astre passe au zénith, la coupole des aérostats se couvre de givre et leurs passagers souffrent d’un froid très vif. Ainsi, l’expérience démontre que la température s’abaisse à mesure qu’augmente l’altitude. La lumière même ne nous est rendue sensible qu’autant que nous nous trouvons placés dans le champ de son rayonnement. Sommes-nous situés en dehors du faisceau radiant, son action cesse pour nos yeux. C’est un fait bien connu qu’un observateur, regardant le ciel du fonds d’un puits et à l’heure de midi, voit le firmament nocturne et constellé.

D’où proviennent donc la chaleur et la lumière ? — Du simple choc des vibrations froides et obscures contre les molécules gazeuses de notre atmosphère. Et comme la résistance croît en raison directe de la densité du milieu, la chaleur et la lumière sont plus fortes à la surface terrestre qu’aux grandes altitudes, parce que les couches d’air y sont également plus denses. Telle est, du moins, l’explication physique du phénomène. En réalité, et selon la théorie hermétique, l’opposition au mouvement vibratoire, la réaction ne sont que les causes premières d’un effet qui se traduit par la libération des atomes lumineux et ignés de l’air atmosphérique. Sous l’action du bombardement vibratoire, l’esprit, dégagé du corps, se revêt pour nos sens des qualités physiques caractéristiques de sa phase active : luminosité, éclat, chaleur.

Ainsi, le seul reproche que l’on puisse adresser à la science chimique, c’est de ne point tenir compte de l’agent igné, principe spirituel et base de l’énergétisme, sous l’influence duquel s’opèrent toutes les transformations matérielles. C’est l’exclusion systématique de cet esprit, volonté supérieure et dynamisme caché des choses, qui prive la chimie moderne du caractère philosophique que possède l’ancienne alchimie. « Vous croyez, écrit M. Henri Hélier à M. L. Olivier, à la fécondité indéfinie de l’expérience. Sans doute ; mais toujours l’expérimentation s’est laissé conduire par une idée préconçue, par une philosophie. Idée souvent presque absurde en apparence, philosophie parfois bizarre et déconcertante dans ses signes. « Si je vous racontais comment j’ai fait mes découvertes, disait Faraday, vous me prendriez pour un imbécile. » Tous les grands chimistes ont eu ainsi des idées de derrière la tête qu’ils se sont bien gardés de faire connaître… C’est de leurs travaux que nous avons tiré nos méthodes et nos théories actuelles ; elles en sont le plus précieux résultat, elles n’en furent pas l’origine. » [Lettre sur la Philosophie chimique, dans la Revue des Sciences, 30 déc. 1896, p. 1227.]

« L’alambic, avec ses airs graves et posés, dit un philosophe anonyme, s’est fait une immense clientèle en chimie. Essayez de vous y fier : c’est un dépositaire infidèle et un usurier. Vous lui confiez un objet parfaitement sain, doué de propriétés naturelles incontestables, ayant une forme qui constitue son existence ; il vous le rend informe, en poussière ou en gaz, et il a la prétention de tout vous rendre quand il a tout gardé, moins le poids qui n’est rien puisqu’il vient d’une cause indépendante du corps lui-même. Et le syndicat des savants sanctionne cette horrible usure ! Vous lui donnez du vin, il vous rend du tannin, de l’alcool et de l’eau à poids égal. Qu’y manque-t-il ? Le goût, c’est-à-dire la seule chose qui fait que c’est du vin, et ainsi de tout. — Parce que vous avez tiré trois choses du vin, messieurs les chimistes, vous dites : le vin se fait de ces trois choses. — Refaites-le donc, ou je vous dirai, moi : ce sont trois choses qui se font du vin. — Vous pouvez défaire ce que vous avez fait, mais vous ne referez jamais ce que vous avez défait dans la nature. Les corps ne vous résistent qu’en proportion qu’ils sont plus fortement combinés, et vous appelez corps simples tous ceux qui vous résistent : vanité !

« J’aime le microscope ; il se contente de nous montrer les choses telles qu’elles sont, en étendant simplement notre perception ; ce sont donc les savants qui lui prêtent des avis. Mais lorsque, plongés dans les derniers détails, ces messieurs viennent apporter au microscope le plus petit grain ou la moindre gouttelette, l’instrument railleur semble, en leur y montrant des animaux vivants, leur dire : Analysez-moi donc ceux-là. — Qu’est-ce donc que l’analyse ? Vanité, vanité !

« Enfin, quand un savant docteur tranche du bistouri dans un cadavre pour y rechercher les causes de la maladie qui a fait une victime, avec son aide il ne trouve que des résultats. — Car la cause de la mort est dans celle de la vie, et la vraie médecine, celle qu’a pratiquée naturellement le Christ, et qui renaît scientifiquement avec l’homéopathie, la médecine des semblables, s’étudie sur le vif. — Or, quand il s’agit de la vie, comme il n’y a rien qui ressemble moins à un vivant qu’un mort, l’anatomie est la plus triste des vanités.

« Tous les instruments sont-ils donc une cause d’erreur ? Loin de là ; mais ils indiquent la vérité dans une limite si restreinte que leur vérité n’est qu’une vanité. Donc, il est impossible d’y attacher une vérité absolue. C’est ce que j’appelle l’impossible du réel, et dont je prends acte pour affirmer le possible du merveilleux. » [Comment l’Esprit vient aux tables, par un homme qui n’a pas perdu l’esprit. Paris, Librairie Nouvelle, 1854, p. 150.]

Positive dans ses faits, la chimie demeure négative dans son esprit. Et c’est précisément ce qui la différencie de la science hermétique, dont le propre domaine comprend surtout l’étude des causes efficientes, de leurs influences, des modalités qu’elles affectent selon les milieux et les conditions. C’est cette étude, exclusivement philosophique, qui permet à l’homme de pénétrer le mystère des faits, d’en comprendre l’étendue, de l’identifier enfin à l’Intelligence suprême, âme de l’Univers, Lumière, Dieu. Ainsi l’alchimie, remontant du concret à l’abstrait, du positivisme matériel au spiritualisme pur, élargit le champ des connaissances humaines, des possibilités d’action et réalise l’union de Dieu et de la Nature, de la Création et du Créateur, de la Science et de la Religion.

Qu’on veuille bien ne voir, en cette discussion, aucune critique injuste ou tendancieuse dirigée contre les chimistes. Nous respectons tous les laborieux, à quelque condition qu’ils appartiennent, et professons personnellement la plus profonde admiration pour les grands savants dont les découvertes ont si magnifiquement enrichi la science actuelle. Mais ce que les hommes de bonne foi regretteront avec nous, ce sont moins les divergences d’opinion librement exprimées que les fâcheuses intentions d’un sectarisme étroit, jetant la discorde entre les partisans de l’une et de l’autre doctrine. La vie est trop brève, le temps trop précieux pour les gaspiller en vaines polémiques, et ce n’est guère s’honorer soi-même que mépriser le savoir d’autrui. Peu importe, au surplus, que tant de chercheurs s’égarent, s’ils sont sincères et si leur erreur même les conduit à d’utiles acquisitions ; errare humanum est, dit le vieil adage, et l’illusion se pare souvent du diadème de la vérité. Ceux qui persévèrent malgré l’insuccès ont donc droit à toute notre sympathie.

Malheureusement, l’esprit scientifique est une qualité rare chez l’homme de science, et nous retrouvons cette carence à l’origine des luttes que nous signalons. De ce qu’une vérité n’est ni démontrée, ni démontrable à l’aide des moyens dont la science dispose, on ne peut inférer qu’elle ne le sera jamais. « Le mot impossible n’est pas français », disait Arago ; nous ajoutons qu’il est contraire au véritable esprit scientifique. Qualifier une chose d’impossible parce que sa possibilité actuelle reste douteuse, c’est manquer de confiance en l’avenir et renier le progrès. Lémery ne commet-il pas une grave imprudence, lorsqu’il ose écrire, au sujet de l’alkaest ou dissolvant universel : « Pour moi, je le crois imaginaire, car je n’en connois point. » [Lémery, Cours de Chymie, Paris, d’Houry, 1757.] Notre chimiste, on en conviendra, estimait au prix fort la valeur et l’étendue de ses connaissances. Harrys, cerveau réfractaire à la pensée hermétique, définissait ainsi l’alchimie, sans jamais avoir voulu l’étudier : Ars sine arte, cujus principium est mentiri, medium laborare et finis mendicare [« Un art sans art, dont le commencement est de mentir, le milieu de travailler, et la fin de mendier. »].

À côté de ces savants enfermés dans leur tour d’ivoire, à côté de ces hommes d’un mérite incontestable, certes, mais esclaves de préjugés tenaces, d’autres n’hésitèrent point à donner droit de cité à la vieille science. Spinoza, Leibniz croyaient à la pierre philosophale, à la chrysopée. Pascal en acquit la certitude. [Pascal a-t-il été alchimiste ? Rien ne nous autorise à le prétendre. Ce qui est le plus sûr, c’est qu’il a dû réaliser lui-même la transmutation, à moins qu’il ne l’eût vue s’accomplir sous ses yeux, dans le laboratoire d’un Adepte. L’opération dura deux heures. C’est ce qui ressort d’un curieux document autographe sur papier, rédigé en style mystique, et que l’on trouva cousu dans son habit, lors de son ensevelissement. En voici le début, qui en est aussi la partie essentielle :

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L’an de grâce 1654,
Lundi 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au martyrologue,
Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres,
Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi,
FEU.
Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,
Non des Philosophes et des Savans.
Certitude, Certitude, Sentiment. Joie. Paix.

Nous avons souligné à dessein, bien qu’il ne le soit pas dans la pièce originale, le mot Chrysogone, dont se sert l’auteur pour qualifier la transmutation ; il est formé, en effet, de deux mots grecs, Χρυσός, or, et γονή, génération. La mort, qui emporte d’ordinaire le secret des hommes, devait livrer celui de Pascal, philosophus per ignem.]

Plus près de nous, quelques esprits d’un ordre élevé, entre autres sir Humphry Davy, pensaient que les recherches hermétiques pouvaient conduire à des résultats insoupçonnés. Jean-Baptiste Dumas, dans ses Leçons sur la Philosophie chimique, s’exprime en ces termes : « Serait-il permis d’admettre des corps simples isomères ? Cette question touche de près à la transmutation des métaux. Résolue affirmativement, elle donnerait des chances de succès à la recherche de la pierre philosophale… Il faut donc consulter l’expérience, et l’expérience, il faut le dire, n’est point en opposition jusqu’ici avec la possibilité de la transmutation des corps simples… Elle s’oppose même à ce qu’on repousse cette idée comme une absurdité qui serait démontrée par l’état actuel de nos connaissances. » François-Vincent Raspail était un alchimiste convaincu, et les ouvrages des philosophes classiques occupaient une place prépondérante parmi ses autres livres. Ernest Bosc raconte qu’Auguste Cahours, membre de l’Académie des Sciences, lui avait appris que « son vénéré maître Chevreul professait la plus grande estime pour nos vieux alchimistes ; aussi, sa riche bibliothèque renfermait-elle presque tous les ouvrages importants des philosophes hermétiques. [Chevreul a légué sa bibliothèque hermétique à notre Muséum d’histoire naturelle.] Il paraîtrait même que le doyen des étudiants de France, comme Chevreul s’intitulait lui-même, avait beaucoup appris dans ces vieux bouquins, et qu’il leur devait une partie de ses belles découvertes. L’illustre Chevreul, en effet, savait lire entre les lignes bien des renseignements qui avaient passé inaperçus avant lui. » [Ernest Bosc, Dictionnaire d’Orientalisme, d’Occultisme et de Psychologie. Tome I : art. Alchimie.] L’un des maîtres les plus célèbres de la science chimique, Marcellin Berthelot, ne se contenta point d’adopter l’opinion de l’École. Contrairement à nombre de ses collègues, qui parlent hardiment de l’alchimie sans la connaître, il consacra plus de vingt années à l’étude patiente des textes originaux, grecs et arabes. Et, de ce long commerce avec les maîtres anciens, naquit en lui cette conviction que « les principes hermétiques, dans leur ensemble, sont aussi soutenables que les meilleures théories modernes ». Si nous n’étions tenu par la promesse que nous leur avons faite, nous pourrions ajouter à ces savants les noms de certaines sommités scientifiques, entièrement conquises à l’art d’Hermès, mais que leur situation même oblige à ne le pratiquer qu’en secret.

De nos jours, et quoique l’unité de la substance, — base de la doctrine enseignée depuis l’antiquité par tous les alchimistes, — soit reçue et officiellement consacrée, il ne semble pas toutefois que l’idée de la transmutation ait suivi la même progression. Le fait a d’autant plus lieu de surprendre qu’on ne saurait admettre l’une sans envisager la possibilité de l’autre. D’autre part, vu la haute ancienneté de la thèse hermétique, on aurait quelque raison de penser qu’au cours des siècles elle a pu se trouver confirmée par l’expérience. Il est vrai que les savants font généralement peu de cas des arguments de cet ordre ; les témoignages les plus dignes de foi et les mieux étayés leur semblent suspects, soit qu’ils les ignorent, soit qu’ils préfèrent s’en désintéresser. Afin qu’on ne nous accuse point de leur prêter quelque malveillante intention en dénaturant leur pensée, et pour permettre au lecteur d’exercer son jugement en toute liberté, nous soumettrons à son appréciation les opinions de savants et de philosophes modernes sur le sujet qui nous occupe. Jean Finot ayant fait appel aux hommes compétents, leur posa la question suivante : Dans l’état actuel de la science, la transmutation métallique est-elle possible ou réalisable ; peut-elle être considérée même comme réalisée du fait de nos connaissances ? Voici les réponses qu’il en reçut. [Cf. La Revue, n° 18, 15 septembre 1912, p. 162 et suiv.]

— Docteur Max Nordeau. — « Permettez-moi de m’abstenir de toute discussion de la transmutation de la matière. J’adopte le dogme (c’en est un) de l’unité de celle-ci, l’hypothèse de l’évolution des éléments chimiques du poids atomique le plus léger, à celui de plus en plus lourd, et même la théorie, — imprudemment appelée loi, — de la périodicité de Mendéléeff. Je ne nie pas la possibilité théorique de refaire artificiellement, par des moyens de laboratoire, une partie de cette évolution, produite naturellement en des milliards ou billions d’années par les forces cosmiques et de transformer en or des métaux plus légers. Mais je ne crois pas que notre siècle sera témoin de la réalisation du rêve des alchimistes. »
— Henri Poincaré. — « La science ne peut et ne doit dire jamais ! Il se peut qu’un jour on découvrira le principe de fabriquer de l’or, mais pour le moment le problème ne paraît pas résolu. »
— Mme M. Curie. — « S’il est vrai que des transformations atomiques spontanées ont été observées avec les corps radioactifs (production d’hélium par ces corps, que vous signalez et qui est parfaitement exacte), on peut, d’un autre côté, assurer qu’aucune transformation de corps simple n’a encore été obtenue par l’effort des hommes et grâce aux dispositifs imaginés par eux. Il est donc actuellement tout à fait inutile d’envisager les conséquences possibles de la fabrication de l’or. »
— Gustave Le Bon. — « Il est possible qu’on transforme l’acier en or, comme on transforme, dit-on, l’uranium en radium et en hélium, mais ces transformations ne porteront vraisemblablement que sur des milliardièmes de milligrammes, et il serait alors beaucoup plus économique de retirer l’or de la mer qui en contient des tonnes. »

Dix ans après, un magazine de vulgarisation scientifique [« Je sais tout ». La fabrication synthétique de l’or est-elle possible ? N° 194, 15 février 1922.], se livrant à la même enquête, publiait les opinions suivantes :

— M. Charles Richet, professeur à la Faculté de médecine, membre de l’Institut, titulaire du prix Nobel. — « J’avoue n’avoir pas d’opinion sur la question. »
— MM. Urbain et Jules Perrin. — « … À moins d’une révolution dans l’art d’exploiter les forces naturelles, l’or synthétique, — s’il n’est pas une chimère, — ne vaudra pas la peine d’être exploité industriellement. »
— M. Charles Moureu. — « … La fabrication de l’or n’est pas une hypothèse absurde ! C’est à peu près la seule affirmation qu’un véritable savant peut émettre… Un savant n’affirme rien à priori… La transmutation est un fait que nous constatons tous les jours. »

À cette pensée si courageusement exprimée, pensée de cerveau hardi, doué du plus noble esprit scientifique et d’un sens profond de la vérité, nous en opposerons une autre, de qualité très différente. C’est l’appréciation de M. Henry Le Châtelier, membre de l’Institut, professeur de chimie à la Faculté des Sciences. « Je me refuse absolument, écrit l’illustre maître, à toute interview au sujet de l’or synthétique. Je considère que cela doit dériver de quelque tentative d’escroquerie, comme les fameux diamants Lemoine. »

En vérité, on ne saurait avec moins de mots et d’aménité témoigner autant de mépris pour les vieux Adeptes, maîtres vénérés des alchimistes actuels. Pour notre auteur, qui n’a sans doute jamais ouvert un livre hermétique, transmutation est synonyme de charlatanisme. Disciple de ces grands disparus, il semble assez naturel que nous devions hériter de leur fâcheuse réputation. Qu’importe ; c’est là notre gloire, la seule d’ailleurs que daigne nous accorder, lorsqu’elle en trouve l’opportunité, l’ignorance diplômée, fière de ses colifichets : croix, sceaux, palmes et parchemins. Mais laissons l’âne porter gravement ses reliques, et revenons à notre sujet.

Les réponses qu’on vient de lire, — excepté celle de M. Charles Moureu, — sont semblables quant au fond. Elles découlent d’une même source. L’esprit académique les a dictées. Nos savants acceptent la possibilité théorique de la transmutation ; ils refusent de croire à sa réalité matérielle. Ils nient après avoir affirmé. C’est un moyen commode de rester dans l’expectative, de ne point se compromettre ni sortir du domaine des relativités.

Pouvons-nous faire état de transformations atomiques portant sur quelques molécules de substance ? Comment leur reconnaître une valeur absolue, si l’on ne peut les contrôler qu’indirectement, par des voies détournées ? Est-ce là une simple concession que les modernes font aux anciens ? Mais nous n’avons jamais entendu dire que la science hermétique eût demandé l’aumône. Nous la connaissons assez riche d’observations, assez pourvue de faits positifs pour n’être point réduite à la mendicité. D’ailleurs, l’idée théorique que nos chimistes soutiennent aujourd’hui appartient sans conteste aux alchimistes. C’est leur bien propre, et nul ne saurait leur refuser le bénéfice d’une antériorité reconnue de quinze siècles. Ce sont ces hommes qui en ont, les premiers, démontré la réalisation effective, issue de l’unité de substance, base invulnérable de leur philosophie. Au surplus, nous demandons pourquoi la science actuelle, dotée de moyens multiples et puissants, de méthodes rigoureuses servies par un outillage précis et perfectionné, a-t-elle mis si longtemps à reconnaître la véracité du principe hermétique ? Dès lors, nous sommes en droit de conclure que les vieux alchimistes, à l’aide de procédés très simples, avaient néanmoins découvert, expérimentalement, la preuve formelle capable d’imposer comme une vérité absolue le concept de la transmutation métallique. Nos prédécesseurs ne furent ni des insensés ni des imposteurs, et l’idée mère qui guida leurs travaux, celle-là même qui s’infiltre dans les sphères scientifiques de notre époque, est étrangère aux principes hypothétiques dont elle ignore les fluctuations et les vicissitudes.

Nous assurons donc, sans parti pris, que les grands savants dont nous avons reproduit les opinions se trompent lorsqu’ils nient le résultat lucratif de la transmutation. Ils se méprennent sur la constitution et les qualités profondes de la matière, quoiqu’ils pensent en avoir sondé tous les mystères. Hélas ! la complexité de leurs théories, l’amas de mots créés pour expliquer l’inexplicable, et surtout l’influence pernicieuse d’une éducation matérialiste les poussent à rechercher fort loin ce qui est à leur portée. Mathématiciens pour la plupart, ils perdent en simplicité, en bon sens, ce qu’ils gagnent en logique humaine, en rigueur numérale. Ils rêvent d’emprisonner la nature dans une formule, de mettre la vie en équation. Ainsi, par déviations successives, en arrivent-ils inconsciemment à s’éloigner tellement de la vérité simple qu’ils justifient la dure parole de l’Évangile : « Ils ont des yeux pour ne point voir et du sens pour ne point comprendre ! »

Serait-il possible de ramener ces hommes à une conception moins compliquée des choses, de guider ces égarés vers la lumière du spiritualisme qui leur manque ? Nous allons l’essayer et dirons tout d’abord, à l’intention de ceux qui voudront bien nous suivre, qu’on n’étudie point la nature vivante en dehors de son activité. L’analyse de la molécule et de l’atome n’apprend rien ; elle est incapable de résoudre le problème le plus élevé qu’un savant puisse se proposer : quelle est l’essence de ce dynamisme invisible et mystérieux qui anime la substance ? De la vie, en effet, que savons-nous, sinon que nous en trouvons la conséquence physique dans le phénomène du mouvement ? Or, tout est vie et mouvement ici-bas. L’activité vitale, très apparente chez les animaux et les végétaux, ne l’est guère moins dans le règne minéral, bien qu’elle exige de l’observateur une attention plus aiguë. Les métaux, en effet, sont des corps vivants et sensible, témoins le thermomètre à mercure, les sels d’argent, les fluorures, etc. Qu’est-ce que la dilatation et la contraction, sinon deux effets du dynamisme métallique, deux manifestations de la vie minérale ? Pourtant, il ne suffit pas au philosophe de noter seulement l’allongement d’une barre de fer soumise à la chaleur, il lui faut encore rechercher quelle volonté occulte oblige le métal à se dilater. On sait que celui-ci, sous l’impression des radiations caloriques, écarte ses pores, distend ses molécules, augmente de surface et de volume ; il s’épanouit en quelque sorte, comme nous le faisons nous-mêmes, sous l’action des bienfaisantes effluves solaires. On ne peut donc nier qu’une telle réaction n’ait une cause profonde, immatérielle, car nous ne saurions expliquer, sans cette impulsion, quelle autre force obligerait les particules cristallines à quitter leur apparente inertie. Cette volonté métallique, l’âme même du métal, est nettement mise en évidence dans l’une des belles expériences faites par M. Ch.-Ed. Guillaume. Un barreau d’acier calibré est soumis à une traction continue et progressive dont on enregistre la puissance à l’aide du dynamographe. Quand le barreau va céder, il manifeste un étranglement dont on relève la place exacte. On cesse l’extension et l’on rétablit le barreau dans ses dimensions primitives, puis l’essai est repris. Cette fois, l’étranglement se produit en un point différent du premier. En poursuivant la même technique, on remarque que tous les points ont été successivement éprouvés en cédant, les uns après les autres, à la même traction. Or, si l’on calibre une dernière fois le barreau d’acier, en reprenant l’expérience au début, on constate qu’il faut employer une force très supérieure à la première pour provoquer le retour des symptômes de rupture. M. Ch.-Ed. Guillaume conclut de ces essais, avec beaucoup de raison, que le métal s’est comporté comme l’eût fait un corps organique ; il a successivement renforcé toutes ses parties faibles et augmenté à dessein sa cohérence pour mieux défendre son intégrité menacée. Un enseignement analogue se dégage de l’étude des composés salins cristallisés. Si l’on brise l’arête d’un cristal quelconque et qu’on le plonge, ainsi mutilé, dans l’eau mère qui l’a produit, non seulement on le voit incontinent réparer sa blessure, mais encore s’accroître avec une vitesse plus grande que celle des cristaux intacts, demeurés dans la même solution. Nous découvrons encore une preuve évidente de la vitalité métallique dans ce fait qu’en Amérique les rails de voies ferrées montrent, sans raison apparente, les effets d’une singulière évolution. Nulle part les déraillements n’y sont plus fréquents ni les catastrophes plus inexplicables. Les ingénieurs chargés d’étudier la cause de ces multiples ruptures l’attribuent au « vieillissement prématuré » de l’acier. Sous l’influence probable de conditions climatériques spéciales, le métal vieillit vite, de bonne heure ; il perd son élasticité, sa malléabilité, sa résistance ; la ténacité et la cohésion en paraissent diminuées au point de le rendre sec et cassant. Cette dégénérescence métallique, d’ailleurs, n’est pas uniquement limitée aux rails ; elle étend aussi ses ravages sur les plaques de blindage des vaisseaux cuirassés, lesquelles sont généralement mises hors de service après quelques mois d’usage. À l’essai, on est surpris de les voir se briser en plusieurs morceaux sous le choc d’un simple casse-fonte à boulet. L’affaiblissement de l’énergie vitale, phase normale et caractéristique de décrépitude, de sénilité du métal, est bien le signe précurseur de sa mort prochaine. Or, la mort, corollaire de la vie, étant la conséquence directe de la naissance, il s’ensuit que les métaux et minéraux manifestent leur soumission à la loi de prédestination qui régit tous les êtres crées. Naître, vivre, mourir ou se transformer sont les trois stades d’une période unique embrassant toute l’activité physique. Et comme cette activité a pour fonction essentielle de se renouveler, de se continuer et se reproduire par génération, nous sommes amené à penser que les métaux portent en eux, aussi bien que les animaux et les végétaux, la faculté de multiplier leur espèce.

Telle est la vérité analogique que l’alchimie s’est efforcée de pratiquer, et telle est aussi l’idée hermétique qu’il nous a paru nécessaire de mettre tout d’abord en relief. Ainsi, la philosophie enseigne et l’expérience démontre que les métaux, grâce à leur propre semence, peuvent être reproduits et développés en quantité. C’est d’ailleurs ce que la parole de Dieu nous révèle dans la Genèse, lorsque le Créateur transmet une parcelle de son activité aux créatures issues de sa substance même. Car le verbe divin : croissez et multipliez, ne s’applique pas uniquement à l’homme, il vise l’ensemble des êtres vivants répandus dans la nature entière.


VI

LA CABALE HERMÉTIQUE

L’alchimie n’est obscure que parce qu’elle est cachée. Les philosophes qui voulurent transmettre à la postérité l’exposé de leur doctrine et le fruit de leurs labeurs se gardèrent bien de divulguer l’art en le présentant sous une forme commune, afin que le profane n’en pût mésuser. Aussi, est-ce par sa difficulté de compréhension, par le mystère de ses énigmes, l’opacité de ses paraboles que la science s’est vu reléguer parmi les rêveries, les illusions et les chimères.

Certes, ces vieux bouquins aux tons bistrés ne se laissent pas aisément pénétrer. Prétendre les lire à la manière des nôtres serait s’abuser. Cependant, l’impression première qu’on en reçoit, pour étrange et confuse qu’elle paraisse, n’en reste pas moins vibrante et persuasive. On y devine, à travers le langage allégorique et l’abondance d’une nomenclature équivoque, ce rayon de vérité, cette conviction profonde née de faits certains, dûment observés et qui ne doivent rien aux spéculations fantaisistes de l’imagination pure.

On nous objectera sans doute que les meilleurs ouvrages hermétiques contiennent force lacunes, accumulent les contradictions, s’émaillent de fausses recettes ; on nous dira que le modus operandi varie selon les auteurs et que, si le développement théorique est le même chez tous, par contre les descriptions des corps employés offrent rarement entre eux une similitude rigoureuse. Nous répondrons que les philosophes ne disposaient pas d’autres ressources, pour dérober aux uns ce qu’ils voulaient montrer aux autres, que ce fatras de métaphores, de symboles divers, cette prolixité de termes, de formules capricieuses tracées au courant de la plume, exprimées en langage clair à l’usage des avides ou des insensés. Quant à l’argument touchant la pratique, il tombe de lui-même par cette simple raison que la matière initiale pouvant être envisagée sous l’un quelconque des multiples aspects qu’elle prend au cours du travail, et les artistes ne décrivant jamais qu’une partie de la technique, il paraît exister autant de procédés distincts qu’il y a d’écrivains en ce genre.

Au demeurant, nous ne devons pas oublier que les traités parvenus jusqu’à nous ont été composés durant la plus belle période alchimique, celle qui embrasse les trois derniers siècles du moyen âge. Or, à cette époque, l’esprit populaire, tout imprégné du mysticisme oriental, se complaisait dans le rébus, le voile symbolique, l’expression allégorique. Ce déguisement flattait l’instinct frondeur du peuple et fournissait à la verve satirique des grands un aliment nouveau. Aussi avait-il conquis la faveur générale et le rencontrait-on partout, fermement établi aux différents degrés de l’échelle sociale. Il brillait en mots d’esprit dans la conversation des gens cultivés, nobles ou bourgeois, et se vulgarisait chez le truand en calembours naïfs. Il agrémentait l’enseigne des boutiquiers de rébus pittoresques et s’emparait du blason dont il établissait les règles exotériques et le protocole ; il imposait à l’art, à la littérature, à l’ésotérisme surtout, son costume bigarré d’images, d’énigmes et d’emblèmes.

C’est lui qui nous valut cette variété d’enseignes curieuses, dont le nombre et la singularité ajoutent encore au caractère si nettement original des productions françaises médiévales. Rien ne choque davantage notre modernisme que ces pancartes de taverniers oscillant sur un axe de ferronnerie ; nous y reconnaissons seulement la lettre O suivie d’un K coupé d’un trait ; mais l’ivrogne du XIVe siècle ne s’y trompait pas et entrait, sans hésiter, au grand cabaret. Les « hostelleries » arboraient souvent un lion doré figé dans une pose héraldique, ce qui, pour le pérégrinant en quête de logis, signifiait qu’on « y pouvoit coucher », grâce au double sens de l’image : au lit on dort. Édouard Fournier nous apprend qu’à Paris la rue du Bout-du-Monde existait encore au XVIIe siècle. « Ce nom, ajoute l’auteur, qui lui venait de ce qu’elle avait longtemps été tout près de l’enceinte de la ville, avait été figuré en rébus sur l’enseigne d’un cabaret. On y avait représenté un os, un bouc, un duc (oiseau), un monde. » [Édouard Fournier, Énigmes des rues de Paris. Paris, E. Dentu, 1860.]

À côté du blason constitué par les armoiries de la noblesse héréditaire, on en découvre un autre dont les armes sont seulement parlantes et tributaires du rébus. Ce dernier signale les roturiers, arrivés par la fortune au rang de personnages de condition. François Myron, édile parisien de 1604, portait ainsi « de gueules au miroir rond ». Un parvenu du même ordre, supérieur du monastère de Saint-Barthélemy, à Londres, le prieur Bolton, — qui occupa la charge de 1532 à 1539, — avait fait sculpter ses armes sur le bow-window du triforium, d’où il surveillait les pieux exercices de ses moines. On y voit une flèche (bolt) traversant un petit baril (tun), d’où Bolton (pl. III).


LONDRES - EGLISE SAINT-BARTHELEMY
TRIFORIUM
La Grande Fenêtre du Prieur Bolton
Planche III


Dans ses Énigmes des rues de Paris, Édouard Fournier, que nous venons de citer, après nous avoir initié aux démêlés de Louis XIV et de Louvois, lors de la construction de l’Hôtel des Invalides, celui-ci désirant placer ses « armes » à côté de celles du roi et se heurtant aux ordres contraires du monarque, nous dit que Louvois « prit ses mesures d’une autre manière pour fixer, aux Invalides, son souvenir d’une manière immuable et parlante.

« Entrez dans la cour d’honneur de l’Hôtel, regardez les mansardes qui couronnent les façades du monumental quadrilatère ; quand vous en serez à la cinquième de celles qui s’alignent au sommet de la travée orientale auprès de l’église, examinez-la bien. L’ornementation en est toute particulière. Un loup s’y trouve sculpté, à mi-corps ; les pattes s’abattent sur l’ouverture de l’œil-de-bœuf, qu’elles entourent ; la tête est à moitié cachée sous une touffe de palmes, et les yeux sont ardemment fixés sur le sol de la cour. Il y a là, sans que vous vous en doutiez, un calembour monumental, comme on en faisait si souvent pour les armes parlantes, et, dans ce calembour de pierre, se trouve la revanche, la satisfaction du vaniteux ministre. Ce loup regarde, ce loup voit ; c’est son emblème ! Pour qu’on n’en puisse pas douter, il a fait sculpter sur la mansarde qui est auprès, à droite, un baril de poudre faisant explosion, symbole de la guerre dont il fut l’impétueux ministre ; sur la mansarde de gauche, un panache de plumes d’autruche, attribut d’un haut et puissant seigneur, comme il prétendait l’être ; et encore sur deux autres mansardes de la même travée, un hibou et une chauve-souris, oiseaux de la vigilance, sa grande vertu. Colbert, dont la fortune avait la même origine que celle de Louvois, et qui n’avait pas de moins vaniteuses prétentions de noblesse, avait pris pour emblème la couleuvre (coluber), comme Louvois avait choisi le loup. »

Le goût du rébus, dernier écho de la langue sacrée, s’est considérablement affaibli de nos jours. On ne le cultive plus, et c’est à peine s’il intéresse encore les écoliers de la génération actuelle. En cessant de fournir à la science du blason le moyen d’en déchiffrer les énigmes, le rébus a perdu la valeur ésotérique qu’il possédait jadis. Nous le trouvons aujourd’hui réfugié aux dernières pages de magazines, où, — passe-temps récréatif, — son rôle se borne à l’expression imagée de quelques proverbes. À peine remarque-t-on, de temps à autre, une application régulière, mais fréquemment orientée vers un but de réclame, de cet art déchu. C’est ainsi qu’une grande firme moderne, spécialisée dans la construction de machines à coudre, adopta pour sa publicité une affiche fort connue. Elle représente une femme assise, travaillant à la machine, au centre d’une S majestueuse. On y voit surtout l’initiale du fabricant, quoique le rébus soit clair et de sens transparent : cette femme coud dans sa grossesse, ce qui est une allusion à la douceur du mécanisme.

Le temps, qui ruine et dévore les œuvres humaines, n’a pas épargné le vieux langage hermétique. L’indifférence, l’ignorance et l’oubli ont parachevé l’action désagrégeante des siècles. On ne saurait néanmoins soutenir qu’il soit tout à fait perdu ; quelques initiés en conservent les règles, savent tirer parti des ressources qu’il offre dans la transformation de vérités secrètes ou l’emploient comme clef mnémonique d’enseignement.

En l’année 1843, les conscrits affectés au 46e régiment d’infanterie, en garnison à Paris, pouvaient rencontrer chaque semaine, traversant la cour de la caserne Louis-Philippe, un professeur peu banal. D’après un témoin oculaire, — l’un de nos parents, sous-officier à l’époque et qui suivait assidûment ses leçons — c’était un homme jeune encore, mais de mise négligée, aux longs cheveux retombant en boucles sur les épaules, et dont la physionomie, très expressive, portait l’empreinte d’une remarquable intelligence. Il enseignait, le soir, aux militaires qui le désiraient, l’histoire de France, moyennant une légère rétribution, et employait une méthode qu’il affirmait connue de la plus haute antiquité. En réalité, ce cours, si séduisant pour ses auditeurs, était basé sur la cabale phonétique traditionnelle. [Le mot cabale est une déformation du grec καρϐάν, qui baragouine ou parle une langue barbare.]

Quelques exemples, choisis parmi ceux dont nous avons conservé le souvenir, donneront un aperçu du procédé.

Après un court préambule sur une dizaine de signes conventionnels destinés, par leur forme et leur assemblage, à retrouver toutes les dates historiques, le professeur traçait au tableau noir un graphique très simplifié. Cette image, qui se gravait facilement dans la mémoire, était en quelque sorte le symbole complet du règne étudié.

Le premier de ces dessins montrait un personnage debout au sommet d’une tour et tenant une torche à la main. Sur une ligne horizontale, figurative du sol, trois accessoires se côtoyaient : une chaise, une crosse, une assiette. L’explication du schéma était simple. Ce que l’homme élève dans sa main sert de phare : phare à main, Pharamond.

La tour qui le supporte indique le chiffre 1 : Pharamond fut, dit-on, le premier roi de France. Enfin, la chaise hiéroglyphe du chiffre 4, la crosse, celui du chiffre 2, l’assiette, signe du zéro, donnent le nombre 420, date présumée d’avènement du souverain légendaire.

[Il y a ici identité absolue de figuration et de sens avec la cabale exprimée dans les gravures de certains vieux ouvrages, le Songe de Polyphile en particulier. Le roi Salomon y est toujours représenté par une main tenant une branche de saule : saule à main, Salomon. Une marguerite signifie me regrette, etc. C’est ainsi qu’il convient d’analyser les dicts et manières de parler de Pantagruel et de Gargantua, si l’on veut savoir tout ce qui est « mussé » dans l’œuvre du puissant initié que fut Rabelais.]

Clovis, nous l’ignorions, était un de ces garnements dont on ne vient à bout qu’en employant la manière forte. Turbulent, agressif, batailleur, prompt à tout briser, il ne rêvait que plaies et bosses. Ses bons parents, tant pour le mater que par mesure de prudence, l’avaient vissé sur sa chaise. Toute la cour savait qu’il était clos à vis, Clovis. La chaise et deux corps de chasse posés à terre fournissaient la date 466.

Clotaire, de nature indolente, promenait sa mélancolie dans un champ entouré de murs. L’infortuné se trouvait ainsi clos dans sa terre : Clotaire.

Chilpéric, — nous ne savons plus pour quelle cause, — se trémoussait dans une poêle à frire, tel un simple goujon, en hurlant à perdre haleine : J’y péris !, d’où Chilpéric.

Dagobert empruntait les dehors peu pacifiques d’un guerrier brandissant une dague et vêtu du haubert.

Saint Louis, — qui l’eût cru ? — prisait fort le poli et l’éclat des pièces d’or fraîchement frappées ; aussi, employait-il ses loisirs à fondre ses vieux louis pour en avoir de neufs : Louis IX.

Quant au petit caporal, — grandeur et décadence, — son blason ne nécessitait l’emploi d’aucun personnage. Une table recouverte de sa nappe et supportant un vulgaire poêlon suffisaient à l’identifier. Nappe et poêlon, Napoléon…

Ce sont ces calembours, ces jeux de mots associés ou non aux rébus, qui servaient aux initiés de truchement pour leurs entretiens verbaux. Dans les ouvrages acroamatiques, on réservait les anagrammes, tantôt pour masquer la personnalité de l’auteur, tantôt pour en déguiser le titre et en soustraire au profane la pensée directrice. C’est le cas en particulier, d’un petit livre très curieux et si habilement fermé qu’il est impossible de savoir quel en est le sujet. On l’attribue à Tiphaigne de la Roche, et il porte ce titre singulier Amilec ou la graine d’hommes. [Ce petit ouvrage in-16, fort bien écrit, mais qui ne porte ni lieu d’édition, ni nom d’éditeur, fut publié vers 1753.] C’est un assemblage de l’anagramme et du calembour. Il faut lire Alcmie ou la crème d’Aum. Les néophytes apprendront que c’est là un véritable traité d’alchimie, parce que l’on écrivait, au XIIIe siècle, alkimie, alkemie, alkmie ; que le point de science révélé par l’auteur se rapporte à l’extraction de l’esprit enclos dans la matière première, ou vierge philosophique, qui porte le même signe que la Vierge céleste, le monogramme AUM ; qu’enfin cette extraction doit se faire par un procédé analogue à celui qui permet de séparer la crème du lait, ce qu’enseignent d’ailleurs Basile Valentin, Tollius, Philalèthe et les personnages du Liber Mutus. En ôtant le voile du titre qu’il recouvre, on voit combien celui-ci est suggestif, puisqu’il annonce la divulgation du moyen secret, propre à l’obtention de cette crème du lait de vierge, que peu de chercheurs ont eu le bonheur de posséder. Tiphaigne de la Roche, à peu près inconnu, fut cependant l’un des plus savants Adeptes du XVIIIe siècle. Dans un autre traité, intitulé Giphantie (anagramme de Tiphaigne), il décrit parfaitement le procédé photographique et montre qu’il était au courant de manipulations chimiques concernant le développement et la fixation de l’image, un siècle avant la découverte de Daguerre et Niepce de Saint-Victor.

Parmi les anagrammes destinées à recouvrir le nom de leurs auteurs, nous signalerons celle de Limojon de Saint-Didier : Dives sicut ardens, c’est-à-dire Sanctus Didiereus, et la devise du Président d’Espagnet : Spes mea est in agno. D’autres philosophes ont préféré se vêtir de pseudonymes cabalistiques se rapportant plus directement à la science qu’ils professaient. Basile Valentin assemble le grec Βασιλεύς, roi, au latin Valens, puissant, afin d’indiquer le pouvoir surprenant de la pierre philosophale. Eirenée Philalèthe apparaît composé de trois mots grecs : Εἰρηναῖος, pacifique, Φίλος, ami, et ἀλήθεια, vérité ; Philalèthe se présente ainsi comme le pacifique ami de la vérité. Grassæus signe ses ouvrages du nom d’Hortulain, signifiant le jardinier (Hortulanus), — des jardins maritimes, prend-il soin de souligner. Ferrari est un moine forgeron (ferrarius) travaillant les métaux. Musa, disciple de Calid, est Μύστης, l’Initié, tandis que son maître, — notre maître à tous, — est la chaleur dégagée par l’athanor (lat. calidus, brûlant). Haly indique le sel, en grec ἅλς, et les Métamorphoses d’Ovide sont celles de l’œuf des philosophes (ovum, ovi). Archélaüs est plutôt un titre d’ouvrage qu’un nom d’auteur ; c’est le principe de la pierre, du grec Ἀρχή, principe, et λᾶος, pierre. Marcel Palingène combine Mars, le fer, ἥλιος, le soleil et Palingenesia, régénération, pour désigner qu’il réalisait la régénération du soleil, ou de l’or, par le fer. Jean Austri, Gratian, Étienne se partagent les vents (austri), la grâce (gratia) et la couronne (Στέφανος, Stephanus). Famanus prend pour emblème la fameuse châtaigne, si renommée entre les sages (Fama-nux), et Jean de Sacrobosco a surtout en vue le mystérieux bois consacré. Cyliani est l’équivalent de Cyllenius, de Cyllène, montagne de Mercure, laquelle fit surnommer ce dieu Cyllénien. Quant au modeste Gallinarius, il se contente du poulailler et de la basse-cour, où le poussin jaune, éclos d’un œuf de géline noire, deviendra vite notre mirifique poule aux œufs d’or…

Sans abandonner complètement ces artifices de linguistique, les vieux maîtres, dans la rédaction de leurs traités, utilisèrent surtout la cabale hermétique, qu’ils appelaient encore langue des oiseaux, des dieux, gaye science ou gay scavoir. De cette manière, ils purent dérober au vulgaire les principes de leur science, en les enveloppant d’une couverture cabalistique. C’est là une chose indiscutable et fort connue. Mais ce qui est généralement ignoré, c’est que l’idiome auquel les auteurs empruntèrent leurs termes est le grec archaïque, langue mère d’après la pluralité des disciples d’Hermès. La raison pour laquelle on ne s’aperçoit pas de l’intervention cabalistique tient précisément dans ce fait que le français provient directement du grec. En conséquence, tous les vocables choisis dans notre langue pour définir certains secrets, ayant leurs équivalents orthographiques ou phonétiques grecs, il suffit de bien connaître ceux-ci pour découvrir aussitôt le sens exact, rétabli, de ceux-là. Car si le français, quant au fond, est véritablement hellénique, sa signification s’est trouvée modifiée au cours des siècles, à mesure qu’elle s’éloignait de sa source et avant la transformation radicale que lui fit subir la Renaissance, — décadence cachée sous le mot de réforme.

L’imposition de mots grecs dissimulés sous des termes français correspondants, de texture semblable, mais de sens plus ou moins corrompu, permet à l’investigateur de pénétrer aisément la pensée intime des maîtres et de lui donner la clef du sanctuaire hermétique. C’est ce moyen que nous avons utilisé, à l’exemple des anciens, et auquel nous aurons fréquemment recours dans l’analyse des œuvres symboliques léguées par nos ancêtres.

Bien des philologues, sans doute, ne partageront pas notre opinion et resteront assurés, avec la masse populaire, que notre langue est d’origine latine, uniquement parce qu’ils en ont reçu la notion première sur les bancs du collège. Nous-mêmes avons cru, et longtemps accepté comme l’expression de la vérité, ce qu’enseignaient nos professeurs. Plus tard seulement, en recherchant la preuve de cette filiation toute conventionnelle, il nous a fallu reconnaître la vanité de nos efforts et repousser l’erreur née du préjugé classique. Aujourd’hui, rien ne saurait entamer notre conviction, maintes fois confirmée par le succès obtenu dans l’ordre des phénomènes matériels et des résultats scientifiques. C’est pourquoi nous affirmons hautement, sans nier l’introduction d’éléments latins dans notre idiome depuis la conquête romaine, que notre langue est grecque, que nous sommes des Hellènes ou, plus exactement, des Pélasges.

Aux défenseurs du néo-latinisme : Gaston Paris, Littré, Ménage, s’opposent maintenant des maîtres plus clairvoyants, d’esprit large et libre, tels Hins, J. Lefebvre, Louis de Fourcaud, Granier de Cassagnac, l’abbé Espagnolle (J.-L. Dartois), etc. Et nous les accompagnons volontiers, parce que, en dépit des apparences, nous savons qu’ils ont vu juste, jugé sainement, qu’ils suivent la voie simple et droite de la vérité, seule capable de conduire aux grandes découvertes.

« En 1872, écrit J.-L. Dartois, Granier de Cassagnac, dans un ouvrage d’une érudition merveilleuse et d’un style agréable, qui a pour titre : Histoire des origines de la langue française, fit toucher du doigt l’inanité de la thèse du néo-latinisme, qui prétend prouver que le français est du latin évolué. Il montra qu’elle n’était pas soutenable, qu’elle choquait l’histoire, la logique, le bon sens et, enfin, que notre idiome la repoussait … [« Le latin, synthèse effrontée de langages rudimentaires de l’Asie, mais simple intermédiaire en linguistique, sorte de rideau tiré sur la scène du monde, fut une vaste supercherie favorisée par une phonétique différente de la nôtre, qui en dissimulait les pillages et dut se faire après l’Allia, pendant l’occupation sénonaise (390-345 av. J.-C.). » — A. Champrosay, Les Illuminé de Cabarose. Paris, 1920, p. 54.]

Quelques années plus tard, M. Hins prouvait à son tour, dans une étude très documentée parue dans la Revue de Linguistique, que de tous les travaux du néo-latinisme il n’était permis de conclure qu’à la parenté et non pas à la filiation des langues dites néo-latines… Enfin, M. J. Lefebvre, dans deux articles remarquables et très lus, publiés en juin 1892 dans la Nouvelle Revue, démolit de fond en comble la thèse du néo-latinisme, en établissant que l’abbé Espagnolle, dans son ouvrage l’Origine du français, était dans la vérité ; que notre langue, comme l’avaient entrevu les plus grands savants du XVIe siècle, était grecque ; que la domination romaine dans la Gaule n’avait fait que la couvrir d’une légère couche de latin sans altérer nullement son génie. » Plus loin, l’auteur ajoute : « Si nous demandons au néo-latinisme de vouloir bien nous expliquer comment le peuple gaulois, qui comprenait au moins sept millions de personnes, a pu oublier sa langue nationale et en apprendre une autre, ou plutôt changer la langue latine en langue gauloise, ce qui est plus difficile ; comment des légionnaires, qui, pour la plupart, ignoraient eux-mêmes le latin et stationnaient dans des camps retranchés, séparés les uns des autres par de vastes espaces, ont pu néanmoins se faire les pédagogues des tribus gauloises et leur apprendre la langue de Rome, c’est-à-dire opérer dans les Gaules seules un prodige que les autres légions romaines n’ont pu accomplir nulle autre part, ni en Asie, ni en Grèce, ni dans les Iles Britanniques ; comment, enfin, les Basques et les Bretons ont pu réussir à conserver leurs idiomes, tandis que leurs voisins, les habitants du Béarn, du Maine et de l’Anjou, perdaient les leurs et étaient obligés de parler latin, que nous dit-il ? » — Cette objection est si grave que c’est Gaston Paris, le chef de l’École, qui est chargé d’y répondre. « Nous ne sommes pas obligés, nous, néo-latins, dit-il en substance, de résoudre les difficultés que peuvent soulever la logique et l’histoire ; nous ne nous occupons que du fait philologique, et ce fait domine la question, puisqu’il prouve, seul, l’origine latine du français, de l’italien et de l’espagnol. » « … Assurément, lui riposte M. J. Lefebvre, le fait philologique serait décisif s’il était bien et dûment établi ; mais il ne l’est pas du tout. Avec toutes les subtilités du monde, le néo-latinisme n’arrive en réalité qu’à constater cette vérité banale, à savoir qu’il y a une assez grande quantité de mots latins dans notre langue. Or, personne ne l’a jamais contesté. »

Quant au fait philologique invoqué, mais nullement démontré, par M. Gaston Paris pour tenter de justifier sa thèse, J.-L. Dartois en montre l’inexistence en s’appuyant sur les travaux de Petit-Radel. « Au prétendu fait philologique latin, écrit-il, on peut opposer le fait philologique grec évident. Ce nouveau fait philologique, le seul vrai, le seul démontrable, a une importance capitale, car il prouve, sans conteste, que les tribus qui vinrent peupler l’Occident de l’Europe étaient des colonies pélasgiques, et confirme la belle découverte de Petit-Radel. On sait que ce modeste savant lut, en 1802, devant l’Institut, un travail remarquable pour prouver que les monuments de blocs polyédriques qu’on rencontre en Grèce, en Italie, en France, et jusqu’au fond de l’Espagne, et qu’on attribuait aux Cyclopes, sont l’œuvre des Pélasges. Cette démonstration convainquit l’Institut, et aucun doute ne s’est élevé depuis lors sur l’origine de ces monuments… La langue des Pélasges était le grec archaïque, composé surtout de dialectes éolien et dorien ; et c’est justement ce grec qu’on retrouve partout, en France, même dans l’Argot de Paris. » [J.-L. Dartois, Le Néo-latinisme. Paris, Société des Auteurs-Éditeurs, 1909, p. 6.]

La langue des oiseaux est un idiome phonétique basé uniquement sur l’assonance. On y tient donc aucun compte de l’orthographe, dont la rigueur même sert de frein aux esprits curieux et rend inacceptable toute spéculation réalisée en dehors des règles de la grammaire. « Je ne m’attache qu’aux choses utiles, dit, au VIe siècle, saint Grégoire, dans une lettre qui sert de préface à ses Morales, sans m’occuper ni du style, ni du régime des prépositions, ni des désinences, parce qu’il n’est pas digne d’un chrétien d’assujettir les paroles de l’Écriture aux règles de la grammaire. » Cela signifie que le sens des livres sacrés n’est point littéral, et qu’il est indispensable d’en savoir retrouver l’esprit par l’interprétation cabalistique, ainsi qu’on a coutume de le faire pour comprendre les ouvrages alchimiques. Les rares auteurs qui ont parlé de la langue des Oiseaux lui attribuent la première place à l’origine des langues. Son antiquité remonterait à Adam, qui l’aurait utilisée pour imposer, selon l’ordre de Dieu, les noms convenables, propres à définir les caractéristiques des êtres et des choses créés. De Cyrano Bergerac rapporte cette tradition lorsque, nouvel habitant d’un monde voisin du soleil, il se fait expliquer ce qu’est la cabale hermétique par « un petit homme tout nu, assis sur une pierre », figure expressive de la vérité simple et sans vêtement, assise sur la pierre naturelle des philosophes.

« Je ne me souviens pas si je lui parlai le premier, dit le grand initié, ou si ce fut lui qui m’interrogea ; mais j’ai la mémoire toute fraîche, comme si je l’écoutai encore, qu’il me discourut, pendant trois grosses heures, en une langue que je sais bien n’avoir jamais ouïe, et qui n’a aucun rapport avec pas une de ce monde-ci, laquelle toutefois je compris plus vite et plus intelligiblement que celle de ma nourrice. Il m’expliqua, quand je me fus enquis d’une chose si merveilleuse, que dans les sciences il y avoit un Vrai, hors lequel on étoit toujours éloigné du facile ; que plus un idiome s’éloignait de ce Vrai, plus il se rencontroit au-dessous de la conception, et de moins facile intelligence. « De même, continuoit-il, dans la musique, ce Vrai ne se rencontre jamais que l’âme, aussitôt soulevée, ne s’y porte aveuglément. Nous ne le voyons pas, mais nous sentons que la Nature le voit ; et, sans pouvoir comprendre en quelle sorte nous en sommes absorbés, il ne laisse pas de nous ravir, et si nous ne saurions remarquer où il est. Il en va des langues tout de même. Qui rencontre cette vérité de lettres, de mots et de suite ne peut jamais, en s’exprimant, tomber au-dessous de sa conception : il parle toujours égal à sa pensée ; et c’est pour n’avoir pas la connoissance de ce parfait idiome, que vous demeurez court, ne connoissant pas l’ordre ni les paroles qui puissent exprimer ce que vous imaginez. » Je lui dis que le premier homme de notre monde s’étoit indubitablement servi de cette langue, parce que chaque nom qu’il avoit imposé à chaque chose déclaroit son essence. Il m’interrompit et continua : « Elle n’est pas simplement nécessaire pour exprimer tout ce que l’esprit conçoit, mais sans elle on ne peut pas être entendu de tous. Comme cet idiome est l’instinct ou la voix de la nature, il doit être intelligible à tout ce qui vit dans le ressort de la nature. C’est pourquoi, si vous en aviez l’intelligence, vous pourriez communiquer et discourir de toutes vos pensées aux bêtes, et les bêtes, à vous, de toutes les leurs, à cause que c’est le langage même de la Nature, par qui elle se fait entendre à tous les animaux. [Le célèbre fondateur de l’ordre des Franciscains, auquel appartenait l’illustre Adepte Roger Bacon, connaissait parfaitement la cabale hermétique ; saint François d’Assise savait parler aux oiseaux.] Que la facilité donc avec laquelle vous entendez le sens d’une langue qui ne sonna jamais à notre ouïe ne vous étonne plus. Quand je parle, votre âme rencontre, dans chacun de mes mots, ce Vrai qu’elle cherche à tâtons ; et quoique sa raison ne l’entende pas, elle a chez soi Nature qui ne sauroit manquer de l’entendre. » [De Cyrano Bergerac, L’Autre Monde. Histoire comique des États et Empires du Soleil. Paris, Bauche, 1910]

Mais ce langage secret, universel, indéfini, malgré l’importance et la vérité de son expression, est en réalité d’origine et de génie grecs, ainsi que nous l’apprend notre auteur dans son Histoire des Oiseaux. Il fait parler des chênes séculaires, — allusion à la langue dont se servaient les Druides (Δρυΐδης, de Δρῦς, chêne), — en cette façon : « Envisage les chênes où nous sentons que tu tiens ta vue attachée : c’est nous qui te parlons ; et, si tu t’étonnes que nous parlions une langue usitée au monde d’où tu viens, sache que nos premiers pères en sont originaires ; ils demeuroient en Épire, dans la forêt de Dodone, où leur bonté naturelle les convia de rendre des oracles aux affligés qui les consultoient. Ils avoient, pour cet effet, appris la langue grecque, la plus universelle qui fût alors, afin d’être entendus. » On connaissait la cabale hermétique en Égypte, au moins dans la caste sacerdotale, ainsi qu’en témoigne l’invocation du Papyrus de Leyde : « … Je t’invoque, toi, le plus puissant des dieux, qui as tout créé ; toi, né de toi-même, qui vois tout, sans pouvoir être vu… Je t’invoque sous le nom que tu possèdes dans la langue des oiseaux, dans celle des hiéroglyphes, dans celle des Juifs, dans celle des Égyptiens, dans celle des Cynocéphales,… dans celle des éperviers, dans la langue hiératique. » Nous retrouvons encore cet idiome chez les Incas, souverains du Pérou jusqu’à l’époque de la conquête espagnole ; les anciens écrivains l’appellent lengua general (langue universelle) et lengua cortesana (langue de cour), c’est-à-dire langue diplomatique, parce qu’elle recèle une double signification correspondant à une double science, l’une apparente, l’autre profonde (διπλῇ, double, et μάθη, science). « La cabale, dit l’abbé Perroquet, était une introduction à l’étude de toutes les sciences. » [Perroquet, prêtre, La Vie et le Martyre du Docteur Illuminé, le bienheureux Raymond Lulle. Vendôme, 1667.]

En nous présentant la puissante figure de Roger Bacon, dont le génie brille, au firmament intellectuel du XIIIe siècle, comme un astre de première grandeur, Armand Parrot nous décrit par quel travail il put acquérir la synthèse des langues anciennes et posséder une pratique si étendue de la langue mère qu’il pouvait, par son moyen, enseigner en peu de temps les idiomes réputés les plus ingrats. [Armand Parrot. Roger Bacon, sa personne, son génie, ses œuvres et ses contemporains. Paris, A. Picard, 1894, p. 48 et 49.] C’est là, on en conviendra, une particularité réellement merveilleuse de ce langage universel, qui nous apparaît à la fois comme la meilleure clef des sciences et la plus parfaite méthode d’humanisme. « Bacon, écrit l’auteur, savait le latin, le grec, l’hébreu, l’arabe ; et, s’étant mis ainsi en état de puiser une riche instruction dans la littérature ancienne, il avait acquis une connaissance raisonnée des deux langues vulgaires qu’il avait besoin de savoir, celle de son pays natal et celle de la France. De ces grammaires particulières, un esprit tel que le sien ne pouvait manquer de s’élever à la théorie générale du langage ; il s’était ouvert les deux sources d’où elles découlent, et qui sont, d’une part, la composition positive de plusieurs idiomes, et de l’autre, l’analyse philosophique de l’entendement humain, l’histoire naturelle de ses facultés et de ses conceptions. Aussi le voit-on appliqué, lui, presque seul dans tout son siècle, à comparer des vocabulaires, à rapprocher les syntaxes, à rechercher les rapports du langage avec la pensée, à mesurer l’influence que le caractère, les mouvements, les formes si variées du discours exercent sur les habitudes et les opinions des peuples. Il remontait ainsi aux origines de toutes les notions simples ou complexes, fixes ou variables, vraies ou erronées que la parole exprimait. Cette grammaire universelle lui semblait être la véritable logique, la meilleure philosophie ; il lui attribuait tant de puissance, qu’à l’aide d’une telle science il se croyait capable d’enseigner le grec ou l’hébreu en trois jours, ainsi qu’à son jeune disciple, Jean de Paris, il avait appris en une année ce qui lui en avait coûté quarante. [Cf. Epist. De Laude sacrae Scripturae, ad Clement IV. — De Gérando, Histoire comparée des systèmes de Philosophie, t. IV, ch. XXVII, p. 541. — Histoire littéraire de la France, t. XX, p. 233-234.] « Foudroyante rapidité de l’éducation du bon sens ! Puissance étrange, dit M. Michelet, de tirer, avec l’étincelle électrique, la science préexistante au cerveau de l’homme ! »


VII

ALCHIMIE ET SPAGYRIE

Il est à présumer que bon nombre de savants chimistes, — et certains alchimistes également, — ne partageront point notre manière de voir. Cela ne saurait nous arrêter. Dussions-nous passer pour un partisan résolu des théories les plus subversives, que nous ne craindrions pas de développer ici notre pensée, estimant que la vérité a bien d’autres attraits qu’un vulgaire préjugé, et qu’elle demeure préférable, en sa nudité même, à l’erreur la mieux fardée, la plus somptueusement vêtue.

Tous les auteurs qui ont écrit, depuis Lavoisier, sur l’histoire chimique, s’accordent à professer que notre chimie provient, par filiation directe, de la vieille alchimie. En conséquence, l’origine de l’une se confond avec l’origine de l’autre. À telle enseigne que la science actuelle serait redevable des faits positifs sur lesquels elle s’est édifiée, au patient labeur des alchimistes anciens.

Cette hypothèse, à laquelle on aurait pu n’accorder qu’une valeur relative et conventionnelle, étant admise aujourd’hui comme vérité démontrée, la science alchimique, dépouillée de son propre fonds, perd tout ce qui était susceptible de motiver son existence, de justifier sa raison d’être. Vue ainsi, à distance, sous les brumes légendaires et le voile des siècles, elle n’offre plus qu’une forme vague, nébuleuse, sans consistance. Fantôme imprécis, spectre mensonger, la merveilleuse et décevante chimère mérite bien d’être reléguée au rang des illusions d’antan, des fausses sciences, ainsi que le veut, d’ailleurs, un très éminent professeur. [Cf. l’Illusion et les Fausses Sciences, par le professeur Edmond-Marie-Léopold Bouty, dans la revue Science et Vie, décembre 1913.]

Mais, là où des preuves seraient nécessaires, où des faits s’affirment indispensables, on se contente d’opposer aux « prétentions » hermétiques une pétition de principe. L’École, péremptoire, ne discute pas, elle tranche. Eh bien ! nous certifions, à notre tour, en nous proposant de le démontrer, que les savants hommes qui ont, de bonne foi, épousé et propagé cette hypothèse, se sont abusés par ignorance ou par défaut de pénétration. Ne comprenant qu’en partie les livres qu’ils étudiaient, ils ont pris l’apparence pour la réalité. Disons donc nettement, puisque tant de gens instruits et sincères paraissent l’ignorer, que l’aïeule réelle de notre chimie est l’ancienne spagyrie, et non la science hermétique elle-même. Il y a, en effet, un abîme profond entre la spagyrie et l’alchimie. C’est, précisément, ce que nous allons nous efforcer de dégager, — autant du moins qu’il sera expédient de le faire sans outrepasser les bornes permises. Nous espérons cependant pousser assez loin l’analyse et fournir suffisamment de précisions pour nourrir notre thèse, heureux au surplus de donner aux chimistes ennemis du parti pris un témoignage de notre bon vouloir et de notre sollicitude.

Il y eut au moyen âge, — vraisemblablement même dans l’antiquité grecque, si nous nous référons aux œuvres de Zozime et d’Ostanès, — deux degrés, deux ordres de recherches dans la science chimique : la spagyrie et l’archimie. Ces deux branches d’un même art exotérique se diffusaient dans la classe laborieuse par la pratique du laboratoire. Métallurgistes, orfèvres, peintres, céramistes, verriers, teinturiers, distillateurs, émailleurs, potiers, etc., devaient, autant que les apothicaires, être pourvus de connaissances spagyriques suffisantes. Ils les complétaient eux-mêmes, par la suite, dans l’exercice de leur métier. Quant aux archimistes, ils formaient une catégorie spéciale, plus restreinte, plus obscure aussi, parmi les chimistes anciens. Le but qu’ils poursuivaient présentait quelque analogie avec celui des alchimistes, mais les matériaux et les moyens dont ils disposaient pour l’atteindre étaient uniquement des matériaux et des moyens chimiques. Transmuer les métaux les uns dans les autres ; produire l’or et l’argent en partant de minerais vulgaires ou de composés métalliques salins ; obliger l’or contenu potentiellement dans l’argent, l’argent dans l’étain, à devenir actuels et extractibles, voilà ce que l’archimiste avait en vue. C’était, en définitive, un spagyriste cantonné dans le règne minéral et qui délaissait volontairement les quintessences animales et les alcaloïdes végétaux. Or, les règlements médiévaux défendant de posséder chez soi, sans autorisation préalable, des fourneaux et des ustensiles chimiques, quantité d’artisans, leur labeur terminé, étudiaient, manipulaient, expérimentaient en secret dans leur cave ou leur grenier. Ils cultivaient la science des petits particuliers, selon l’expression quelque peu dédaigneuse des alchimistes pour ces à côtés indignes du philosophe. Reconnaissons, sans mépriser ces chercheurs utiles, que les plus heureux n’en tiraient souvent qu’un bénéfice médiocre, et qu’un même procédé, suivi tout d’abord de succès, ne donnait ensuite que résultats nuls ou incertains.

Néanmoins, malgré leurs erreurs, – ou plutôt à cause d’elles, — ce sont eux, les archimistes, qui ont fourni aux spagyristes d’abord, à la chimie moderne ensuite, les faits, les méthodes, les opérations dont elle avait besoin. Ils sont, ces hommes tourmentés du désir de tout fouiller et de tout apprendre, les véritables fondateurs d’une science splendide et parfaite, qu’ils ont dotée d’observations justes, de réactions exactes, de manipulations habiles, de tours de main péniblement acquis. Saluons très bas ces pionniers, ces précurseurs, ces grands laborieux et n’oublions jamais ce qu’ils firent pour nous.

Mais l’alchimie, nous le répétons, n’entre pour rien dans ces apports successifs. Seuls, les écrits hermétiques, incompris d’investigateurs profanes, furent la cause indirecte de découvertes que leurs auteurs n’avaient jamais prévues. C’est ainsi que Blaise de Vigenère obtint l’acide benzoïque par sublimation du benjoin ; que Brandt put extraire le phosphore en recherchant l’alkaest dans l’urine ; que Basile Valentin, — prestigieux Adepte qui ne méprisait point les essais spagyriques, — établit toute la série des sels antimoniaux et réalisa le colloïde d’or rubis [En partant du trichlorure d’or pur, séparé de l’acide chloraurique et lentement précipité par un sel de zinc uni au carbonate potassique, dans une « certaine eau de pluye ». L’eau de pluie seule, recueillie à une époque donnée, en récipient de zinc, suffit à former le colloïde rubis, que l’on sépare des cristalloïdes par dialyse, ce que nous avons maintes fois expérimenté et toujours avec un égal succès.] ; que Raymond Lulle prépara l’acétone et Cassius le pourpre d’or ; que Glauber obtint le sulfate sodique et que Van Helmont reconnut l’existence des gaz. Mais, à l’exception de Lulle et de Basile Valentin, tous ces chercheurs, classés à tort parmi les alchimistes, ne furent que de simples archimistes ou de savants spagyristes. C’est pourquoi un célèbre Adepte, auteur d’un ouvrage classique, peut-il dire avec beaucoup de raison : « Si Hermès, le Père des philosophes, ressuscitoit aujourd’hui avec le subtil Geber, le profond Raymond Lulle, ils ne seroient pas regardés comme des Philosophes par nos chymistes vulgaires qui ne daigneroient presque pas les mettre au nombre de leurs disciples, parce qu’ils ignoreroient la manière de s’y prendre pour procéder à toutes ces distillations, ces circulations, ces calcinations, et toutes ces opérations innombrables que nos chymistes vulgaires ont inventées, pour avoir mal entendu les écrits allégoriques de ces Philosophes ». [Cosmopolite ou Nouvelle Lumière chymique. Paris, Jean d’Houry, 1669.] [Ce sont les archimistes et les spagyristes que l’auteur désigne ici sous l’épithète générales de chimistes vulgaires, pour les différencier des alchimistes véritables, appelés encore Adeptes (Adeptus, qui a acquis) ou Philosophes chimiques.]

Avec leur texte confus, émaillé d’expressions cabalistiques, les livres restent la cause efficiente et génuine de la méprise grossière que nous signalons. Car, en dépit des avertissements, des objurgations de leurs auteurs, les étudiants s’obstinent à les lire suivant le sens qu’ils offrent dans le langage courant. Ils ne savent pas que ces textes sont réservés aux initiés et qu’il est indispensable, pour les bien comprendre, d’en détenir la clef secrète. C’est à découvrir cette clef qu’il faut préalablement travailler. Certes, ces vieux traités contiennent, sinon la science intégrale, du moins sa philosophie, ses principes, l’art de les appliquer conformément aux lois naturelles. Mais si l’on ignore la signification occulte des termes, — ce qu’est, par exemple, Ares, ce qui le distingue d’Aries et le rapproche d’Arles, d’Arnet et d’Albait, — qualificatifs étranges employés à dessein dans la rédaction de tels ouvrages, on doit craindre de n’y entendre goutte ou de se laisser infailliblement tromper. Nous ne devons pas oublier qu’il s’agit là d’une science ésotérique. Par conséquent, une vive intelligence, une excellente mémoire, le travail et l’attention aidés d’une volonté forte ne sont point des qualités suffisantes pour espérer devenir docte en la matière. « Ceux-là s’abusent fort, écrit Nicolas Grosparmy, qui cuident que nous n’ayons faict nos livres que pour eux ; mais nous les avons faicts pour en jecter hors tous ceulx qui ne sont point de nostre secte. » [Nicolas Grosparmy. L’Abrégé de Théoricque et le Secret des Secretz. Ms. de la Bibl. nat., nos 12246, 12298, 12299, 14789, 19072. Bibl. De l’Arsenal, n° 2516 (166 S. A. F.). Rennes, 160, 161.] Batsdorff, au début de son traité, prévient charitablement le lecteur en ces termes : « Tout homme prudent, dit-il, doit premièrement apprendre la Science, s’il peut, c’est-à-dire les principes et les moyens d’opérer, sinon en demeurer là, sans follement employer son temps et son bien… Or, je prie ceux qui liront ce petit livre, d’ajouter foi à mes paroles. Je leur dis donc encore une fois qu’ils n’apprendront jamais cette science sublime par le moyen des livres, et qu’elle ne peut s’aprendre que par révélation divine, c’est pourquoy on l’appelle Art divin, ou bien par le moyen d’un bon et fidèle maître ; et comme il y en a très peu à qui Dieu ait fait cette grâce, il y en a peu aussi qui l’enseignent. » [Batsdorff. Le Filet d’Ariadne. Paris, Laurent d’Houry, 1695, p. 2.] Enfin, un auteur anonyme du XVIIIe siècle [Clavicula Hermeticae Scientiae, ad hyperbores quodam horis subsecivis consignata. Anno 1732. Amstelodami, Petrus Mortieri, 1751, p. 51. [et note page 343]] donne d’autres raisons de la difficulté que l’on éprouve à déchiffrer l’énigme : « Mais voici, écrit-il, la première et véritable cause pour laquelle la nature a caché ce palais ouvert et royal à tant de philosophes, même à ceux nantis d’un esprit très subtil ; c’est que, s’écartant, dès leur jeunesse, du chemin simple de la nature par des conclusions de logique et de métaphysique, et, trompés par les illusions des meilleurs livres mêmes, ils s’imaginent et jurent que cet art est plus profond, plus difficile à connaître qu’aucune métaphysique, quoique la nature ingénue, dans ce chemin comme dans tous les autres, marche d’un pas droit et très simple. »

Telles sont les opinions des philosophes sur leurs propres ouvrages. Comment s’étonner, dès lors, que tant d’excellents chimistes aient fait fausse route, qu’ils se soient abusés en discutant d’une science dont ils étaient incapables d’assimiler les plus élémentaires notions ? Et ne serait-ce pas rendre services aux autres, aux néophytes, que de les engager à méditer cette grande vérité que proclame l’Imitation (liv. III, ch. II, v. 2), lorsqu’elle dit, en parlant des livres scellés :

« Ils peuvent bien faire entendre le son de leurs paroles, mais ils n’en donnent point l’intelligence. Ils donnent la lettre, mais c’est le Seigneur qui en découvre le sens ; ils proposent des mystères, mais c’est Lui qui les explique. Ils montrent la voie qu’il faut suivre, mais Il donne des forces pour y marcher. »

C’est la pierre d’achoppement contre laquelle ont trébuché nos chimistes. Et nous pouvons affirmer que si nos savants avaient compris le langage des vieux alchimistes, les lois de la pratique d’Hermès leur seraient connues et la pierre philosophale aurait cessé, depuis longtemps, d’être considérée comme chimérique.

Nous avons assuré plus haut que les archimistes réglaient leurs travaux sur la théorie hermétique, — telle du moins qu’ils l’entendaient, — et que ce fut là le point de départ d’expériences fécondes en résultats purement chimiques. Ils préparèrent ainsi les dissolvants acides dont nous nous servons, et, par l’action de ceux-ci sur les bases métalliques, obtinrent les séries salines que nous connaissons. En réduisant ensuite ces sels, soit par d’autres métaux, par les alcalins ou le charbon, soit par le sucre ou les corps gras, ils retrouvèrent, sans transformation, les éléments basiques qu’ils avaient auparavant combinés. Mais ces tentatives, ainsi que les méthodes dont elles se réclament, ne présentaient aucune différence avec celles qui se pratiquent couramment dans nos laboratoires. Quelques chercheurs, cependant, poussèrent leurs investigations beaucoup plus loin ; ils étendirent singulièrement le champ des possibilités chimiques, à tel point même que leurs résultats nous semblent douteux sinon imaginaires. Il est vrai que ces procédés sont souvent incomplets et enveloppés d’un mystère presque aussi dense que celui du Grand-Œuvre. Notre intention étant, — nous l’avons annoncé, — d’être utile aux étudiants, nous entrerons à ce sujet dans quelques détails et montrerons que ces recettes de souffleurs offrent plus de certitude expérimentale qu’on serait porté à leur en attribuer. Que les philosophes, nos frères, dont nous réclamons l’indulgence, daignent nous pardonner ces divulgations. Mais, outre que notre serment relève uniquement de l’alchimie et que nous entendons strictement demeurer sur le terrain spagyrique, nous désirons, d’autre part, tenir la promesse que nous avons faite de démontrer, par des faits réels et contrôlables, que notre chimie doit tout aux spagyristes et archimistes, et rien, absolument, à la Philosophie hermétique.

Le procédé archimique le plus simple consiste à utiliser l’effet de réactions violentes, — celles des acides sur les bases, — afin de provoquer, au sein de l’effervescence, la réunion des parties pures, leur assemblage irréductible sous forme de corps nouveaux. On peut ainsi, en partant d’un métal voisin de l’or, — l’argent de préférence, — produire une petite quantité de métal précieux. Voici, dans cet ordre de recherches, une opération élémentaire dont nous certifions le succès, si l’on suit bien nos indications.

Versez dans une cornue de verre, haute et tubulée, le tiers de sa capacité d’acide azotique pur. Adaptez-y un récipient avec tube de dégagement et agencez l’appareil sur un bain de sable. Opérez sous la sorbonne. Chauffez l’appareil doucement et sans atteindre le degré d’ébullition de l’acide. Cessez alors le feu, ouvrez la tubulure et introduisez une légère fraction d’argent vierge, ou de coupelle, qui ne contienne point de traces d’or. Lorsque cessera l’émission du peroxyde d’azote et que l’effervescence se sera calmée, laissez tomber dans la liqueur une seconde portion d’argent pur. Répétez ainsi l’introduction du métal, sans hâte, jusqu’à ce que l’ébullition et le dégagement de vapeurs rouges manifestent peu d’énergie, indices d’une saturation prochaine. N’ajoutez plus rien, laissez déposer une demie-heure, puis décantez avec précaution, dans un bécher, votre solution claire et encore chaude. Vous trouverez au fond de la cornue un mince dépôt sous forme de sablon noir. Lavez celui-ci à l’eau distillée tiède, et faites-le tomber dans une petite capsule de porcelaine. Vous reconnaîtrez aux essais que ce précipité est insoluble dans l’acide chlorhydrique, comme il l’est dans l’acide nitrique. L’eau régale le dissout et donne une magnifique solution jaune, absolument semblable à celle du trichlorure d’or. Étendez d’eau distillée cette liqueur ; précipitez par une lame de zinc, il se déposera une poudre amorphe, très fine, mate, de coloration brun rougeâtre, identique à celle que donne l’or naturel réduit de la même façon. Lavez convenablement puis desséchez ce précipité pulvérulent. En le comprimant sur une feuille de verre ou sur le marbre, il vous donnera une lame brillante, cohérente, d’un bel éclat jaune par réflexion, de couleur verte par transparence, ayant l’aspect et les caractéristiques superficielles de l’or le plus pur.

Afin d’augmenter d’une quantité nouvelle votre minuscule dépôt, vous pourrez recommencer l’opération autant de fois qu’il vous plaira. Dans ce cas, reprenez la solution claire de nitrate d’argent étendue des premières eaux de lavage ; réduisez le métal par le zinc ou le cuivre. Décantez et lavez abondamment quand la réduction sera complète. Desséchez cet argent en poudre et servez-vous-en pour votre seconde dissolution. En poursuivant ainsi, vous amasserez assez de métal pour en rendre l’analyse plus commode. De plus, vous serez assuré de sa production véritable, — à supposer même que l’argent tout d’abord employé contînt quelque trace d’or.

Mais ce corps simple, si facilement obtenu bien qu’en faible proportion, est-il vraiment de l’or ? Notre sincérité nous engage à dire non ou, du moins, pas encore. Car s’il présente la plus parfaite analogie extérieure avec l’or, et même la plupart de ses propriétés et réactions chimiques, il lui manque toutefois un caractère physique essentiel, la densité. Cet or est moins lourd que l’or naturel, quoique sa densité propre soit déjà supérieure à celle de l’argent. Nous pouvons donc l’envisager non pas comme le représentant d’un état allotropique, plus ou moins instable, de l’argent, mais comme de l’or jeune, de l’or naissant, ce qui révèle encore sa formation récente. D’ailleurs, le métal nouvellement produit reste susceptible de prendre et conserver, par contraction, la densité élevée que possède le métal adulte. Les archimistes utilisaient un procédé qui assurait à l’or naissant toutes les qualités spécifiques de l’or adulte ; ils dénommaient cette technique maturation ou affermissement, et nous savons que le mercure en était l’agent principal. On la trouve encore citée dans quelques anciens manuscrits latins sous l’expression de Confirmatio.

Il nous serait aisé de faire, au sujet de l’opération que nous venons d’indiquer, plusieurs remarques utiles et conséquentes, et montrer sur quels principes philosophiques repose, dans celle-ci, la production directe du métal. Nous pourrions également donner quelques variantes susceptibles d’en augmenter le rendement, mais nous franchirions les limites que nous nous sommes volontairement imposées. Nous laisserons donc aux chercheurs le soin de les découvrir eux-mêmes et d’en soumettre les déductions au contrôle de l’expérience. Notre rôle se borne à présenter des faits ; aux archimistes modernes, spagyristes et chimistes de conclure. [Dans cet ordre d’essais, on peut noter un fait curieux et qui rend impossible toute tentative d’industrialisation. Le résultat, en effet, varie en raison inverse de la quantité de métal employé. Plus on agit sur de fortes masses, moins on récolte de produit. Le même phénomène s’observe avec les mélanges métalliques et salins desquels on retire généralement de faibles quantités d’or. Si l’expérience réussit d’ordinaire en opérant sur quelques grammes de matière initiale, en travaillant une masse décuple, il est fréquent d’aboutir à un insuccès total. Nous avons longtemps cherché, avant de la découvrir, la raison de cette singularité, qui réside dans la manière dont les dissolvants se comportent au fur et à mesure de leur saturation. Le précipité apparaît peu après le début, et jusque vers le milieu de l’attaque ; il se redissout en partie ou en totalité par la suite, selon l’importance même du volume de l’acide.]

Mais il est, en archimie, d’autres méthodes dont les résultats viennent apporter la preuve des affirmations philosophiques. Elles permettent de réaliser la décomposition des corps métalliques, longtemps considérés comme éléments simples. Ces procédés, que les alchimistes connaissent, bien qu’ils n’aient pas à les utiliser dans l’élaboration du Grand-Œuvre, ont pour objet l’extraction de l’un des deux radicaux métalliques, soufre et mercure.

La philosophie hermétique nous enseigne que les corps n’ont aucune action sur les corps, et que, seuls, les esprits sont actifs et pénétrants. [Geber, dans sa Somme de Perfection du Magistère (Summa perfectionis Magisterii), parle ainsi du pouvoir qu’ont les esprits sur les corps. « O fils de la doctrine, s’écrie-t-il, si vous voulez faire éprouver aux corps des changements divers, ce n’est qu’à l’aide des esprits que vous y parviendrez (per spiritus ipsos fieri necesse est). Lorsque ces esprits se fixent sur les corps, ils perdent leur forme et leur nature ; ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Lorsqu’on en opère la séparation, voici ce qui arrive : ou les esprits s’échappent seuls, et les corps où ils étaient fixés restent, ou les esprits et les corps s’échappent ensemble dans le même temps. »] Ce sont eux, les esprits, ces agents naturels qui provoquent, au sein de la matière, les transformations que nous y observons. Or, la sagesse démontre par l’expérience que les corps ne sont susceptibles de former entre eux que des combinaisons temporaires aisément réductibles. Tel est le cas des alliages, dont certains se liquatent par simple fusion, et de tous les composés salins. De même, les métaux alliés conservent leurs qualités spécifiques malgré les propriétés diverses qu’ils affectent à l’état d’association. On comprend donc de quelle utilité peuvent être les esprits dans le dégagement du soufre ou du mercure métalliques, lorsqu’on sait qu’ils sont seuls capables de vaincre la forte cohésion qui lie étroitement entre eux ces deux principes.

Auparavant, il est indispensable de connaître ce que les anciens désignaient par le terme générique et assez vague d’esprits.

Pour les alchimistes, les esprits sont des influences réelles, quoique physiquement presque immatérielles ou impondérables. Ils agissent d’une manière mystérieuse, inexplicable, inconnaissable mais efficace, sur les substances soumises à leur action et préparées pour les recevoir. Le rayonnement lunaire est l’un de ces esprits hermétiques.

Quant aux archimistes, leur conception s’avère comme étant d’ordre plus concret et plus substantiel. Nos vieux chimistes englobent sous la même rubrique tous les corps, simples ou complexes, solides ou liquides, pourvus d’une qualité volatile apte à les rendre entièrement sublimables. Métaux, métalloïdes, sels, carbures d’hydrogène, etc., apportent aux archimistes leur contingent d’esprits : mercure, arsenic, antimoine et certains de leurs composés, soufre, sel ammoniac, alcool, éther, essences végétales, etc.

Dans l’extraction du soufre métallique, la technique favorite est celle qui utilise la sublimation. Voici, à titre d’indication, quelques manières d’opérer.

Dissolvez de l’argent pur dans l’acide nitrique chaud, selon la manipulation précédemment décrite, puis étendez cette solution d’eau distillée chaude. Décantez la liqueur claire, afin d’en séparer, s’il y a lieu, le léger dépôt noir dont nous avons parlé. Laissez refroidir au laboratoire obscur et versez dans la liqueur, peu à peu, soit une solution filtrée de chlorure sodique, soit de l’acide chlorhydrique pur. Le chlorure d’argent tombera au fond du vase sous forme de masse blanche caillebottée. Après repos de vingt-quatre heures, décantez l’eau acidulée qui surnage, lavez rapidement à l’eau froide et faites dessécher spontanément dans une pièce où ne pénètre aucune lumière. Pesez alors votre sel d’argent auquel vous mélangerez intimement trois fois autant de chlorure d’ammonium pur. Introduisez le tout dans une cornue de verre, haute, et de capacité telle que le fond seul soit occupé par le mélange salin. Donnez le feu doux au bain de sable et augmentez-le par degrés. Quand la température sera suffisante, le sel ammoniac s’élèvera et garnira d’une couche ferme la voûte et le col de l’appareil. Ce sublimé, d’une blancheur de neige, rarement jaunâtre, laisserait croire qu’il ne renferme rien de particulier. Coupez donc adroitement la cornue, détachez avec soin ce sublimé blanc, faites-le dissoudre dans l’eau distillée, froide ou chaude. La dissolution achevée, vous trouverez au fond une poudre très fine, d’un rouge éclatant ; c’est une partie du soufre d’argent, ou soufre lunaire, détachée du métal et volatilisée par le sel ammoniac au cours de sa sublimation.

Cette opération, toutefois, malgré sa simplicité, ne va pas sans de gros inconvénients. Sous son apparence facile, elle exige une grande habileté, beaucoup de prudence dans la conduite du feu. Il faut d’abord, si l’on ne veut perdre la moitié et plus du métal employé, éviter surtout la fusion des sels. Or, si la température reste inférieure au degré requis pour déterminer et maintenir la fluidité du mélange, il ne se produit pas de sublimation. D’autre part, dès que celle-ci s’établit, le chlorure d’argent, déjà très pénétrant par lui-même, acquiert, au contact du sel ammoniac, un tel mordant qu’il passe à travers les parois du verre [Il les colore dans la masse d’une teinte rouge par transparence, verte par réflexion.] et s’échappe au dehors. Très fréquemment, la cornue se fêle quand la phase de vaporisation commence, et le sel ammoniac sublime à l’extérieur. L’artiste n’a pas même la ressource des cornues de grès, de terre ou de porcelaine, plus poreuses encore que celles de verre, d’autant qu’il doit pouvoir constamment observer la marche des réactions, s’il désire se trouver en mesure d’intervenir au moment opportun. Il y a donc, en cette méthode comme en beaucoup d’autres du même ordre, certains secrets de pratique que les archimistes se sont prudemment réservés. L’un des meilleurs consiste à diviser le mélange des chlorures en interposant un corps inerte, susceptible d’empâter les sels et d’empêcher leur liquéfaction. Cette matière ne doit posséder ni qualité réductrice, ni vertu catalytique ; il est indispensable aussi qu’on puisse facilement l’isoler du caput mortuum. On employait autrefois la brique pilée et divers absorbants tels que la potée d’étain, la pierre ponce, le silex pulvérisé, etc. Ces substances fournissent, malheureusement, un sublimé très impur. Nous donnons la préférence à certain produit, dépourvu d’affinité quelconque pour les chlorures d’argent et d’ammonium, que nous tirons du bitume de Judée. Outre la pureté du soufre obtenu, la technique devient fort aisée. On peut, commodément, réduire le résidu en argent métallique et réitérer les sublimations jusqu’à extraction totale du soufre. La masse résiduelle n’est plus alors réductible et se présente sous l’aspect d’une cendre grise, molle, très douce, grasse au toucher, gardant l’empreinte du doigt, et qui cède, en peu de temps, la moitié de son poids de mercure spécifique.

Cette technique s’applique également au plomb. D’un prix moins élevé, il offre l’avantage de fournir des sels insensibles à la lumière, ce qui dispense l’artiste d’opérer dans l’obscurité ; il n’est pas nécessaire non plus d’employer l’impastation ; enfin, comme le plomb est moins fixe que l’argent, le rendement en sublimé rouge est meilleur et le temps abrégé. Le seul côté fâcheux de l’opération vient de ce que le sel ammoniac forme, avec le soufre du plomb, une couche saline compacte et si tenace qu’on la croirait fondue avec le verre. Aussi devient-il laborieux de l’en détacher sans broyage. Quant à l’extrait lui-même, il est d’un beau rouge, enrobé dans un sublimé jaune fortement coloré, mais très impur comparativement à celui de l’argent. Il importe donc de le purifier avant de l’employer. Sa maturité est aussi moins parfaite, considération importante si les recherches sont orientées vers l’obtention de teintures particulières.

Tous les métaux n’obéissent pas aux mêmes agents chimiques. Le procédé qui convient à l’argent et au plomb ne peut être appliqué à l’étain, au cuivre, au fer ou à l’or. Davantage, l’esprit capable de détacher et d’isoler le soufre d’un métal donné exercera son action, chez un autre métal, sur le principe mercuriel de celui-ci. Dans le premier cas, le mercure sera fortement retenu, tandis que le soufre se sublimera ; dans le second, c’est le phénomène inverse que l’on verra se produire. De là, la diversité des méthodes et la variété des techniques de décomposition métallique. C’est d’ailleurs et surtout l’affinité que manifestent les corps les uns pour les autres, et ceux-ci pour les esprits, qui en règle l’application. On sait que l’argent et le plomb ont ensemble une sympathie très marquée ; les minerais de plomb argentifère le prouvent assez. Or, l’affinité établissant l’identité chimique profonde de ces corps, il est logique de penser que le même esprit, employé dans les mêmes conditions, y déterminera les mêmes effets. C’est ce qui a lieu avec le fer et l’or, lesquels sont liés par une étroite affinité ; quand les prospecteurs mexicains viennent à découvrir une terre sablonneuse très rouge, composée en majorité de fer oxydé, ils en concluent que l’or n’est pas loin. Aussi, considèrent-ils cette terre rouge comme la minière et la mère de l’or, et le meilleur indice d’un filon proche. Le fait semble pourtant assez singulier, étant donné les différences physiques de ces métaux. Dans la catégorie des corps métalliques usuels, l’or est le plus rare d’entre eux ; le fer, par contre, en est certainement le plus commun, celui que l’on trouve partout, non seulement dans les mines, où il occupe des gîtes considérables et nombreux, mais encore disséminé à la surface même du sol. L’argile lui doit sa coloration spéciale, tantôt jaune quand le fer s’y trouve divisé à l’état d’hydrate, tantôt rouge s’il est sous forme de sesquioxyde, couleur qui s’exalte encore par la cuisson (briques, tuiles, poteries). De tous les minerais classés, c’est la pyrite de fer qui est le plus vulgaire et le plus connu. Les masses ferrugineuses noires, en boules de diverses grosseurs, en agglomérats testacés, en rognons, se rencontrent fréquemment dans les champs, au bord des chemins, sur les terrains crayeux. Les enfants des campagnes ont coutume de jouer avec ces marcassites qui montrent lorsqu’on les brise, une texture fibreuse, cristalline et radiée. Elles renferment parfois de petites quantités d’or. Les météorites, composés surtout de fer magnétique fondu, prouvent que les masses interplanétaires dont ils proviennent doivent en majeure partie leur structure au fer. Certains végétaux contiennent du fer assimilable (froment, cresson, lentilles, haricots, pommes de terre). L’homme et les animaux vertébrés doivent au fer et à l’or la coloration rouge de leur sang. Ce sont, en effet, les sels de fer qui constituent l’élément actif de l’hémoglobine. Ils sont même si nécessaires à la vitalité organique, que la médecine et la pharmacopée ont, de tout temps, cherché à fournir au sang appauvri les composés métalliques propres à sa reconstitution (peptonate et carbonate de fer). Chez le peuple, l’usage s’est conservé de l’eau rendue ferrugineuse par immersion de clous oxydés. Enfin, les sels de fer présentent une telle variété dans leur coloration qu’on peut assurer qu’ils suffiraient à reproduire toutes les tonalités du spectre, depuis le violet, qui est la propre couleur du métal pur, jusqu’au rouge intense qu’il donne à la silice dans les diverses sortes de rubis et de grenats.

Il n’en fallait pas tant pour engager les archimistes à travailler sur le fer, dans le dessein d’y découvrir les composants de leurs teintures. Au demeurant, ce métal laisse aisément extraire ses constituants, sulfureux et mercuriel, en une seule manipulation, ce qui est déjà fort avantageux. La grosse, l’énorme difficulté réside dans la réunion de ces éléments, lesquels, malgré leur purification, refusent énergiquement de se combiner pour former un nouveau corps. Mais nous passerons sans analyser ni résoudre ce problème, puisque notre sujet se borne à établir la preuve que les archimistes ont toujours employé des matériaux chimiques mis en œuvre à l’aide de moyens et d’opérations chimiques.

Dans le traitement spagyrique du fer, c’est la réaction énergique d’acides, ayant pour le métal une semblable affinité, que l’on utilise pour vaincre la cohésion. On part ordinairement de la pyrite martiale ou du métal réduit en limaille. Dans ce dernier cas, nous recommandons d’user de prudence et de précaution. Si l’on s’adresse à la pyrite, il suffira de la broyer le plus finement que faire se pourra et de rougir cette poudre au feu, une seule fois, en la brassant fortement. Refroidie, on l’introduit dans un large ballon avec quatre fois son poids d’eau régale, et l’on porte le tout à l’ébullition. Au bout d’une heure ou deux, on laisse reposer, on décante la liqueur, puis on reverse sur le magma une semblable quantité de nouvelle eau régale que l’on fait bouillir comme précédemment. Il faut continuer ainsi l’ébullition et la décantation jusqu’à ce que la pyrite apparaisse blanche au fond du vaisseau. On reprend alors tous les extraits, on les filtre sur soie de verre et on les concentre par distillation lente dans une cornue tubulée. Lorsqu’il ne reste plus que le tiers environ du volume primitif, on ouvre la tubulure et on y verse, par fractions successives, une certaine quantité d’acide sulfurique pur à 66° (60 grammes pour un volume total d’extrait provenant de 500 grammes de pyrite). On distille ensuite jusqu’à sec et, après avoir changé de récipient, on pousse peu à peu la température. On verra distiller des gouttes huileuses, rouges comme du sang, qui représentent la teinture sulfureuse, puis un beau sublimé blanc, qui s’attache à la voûte et au col sous l’aspect de duvet cristallin. Ce sublimé est un véritable sel de mercure, — appelé par quelques archimistes mercure de vitriol, — que l’on réduit sans peine en mercure fluide par la limaille de fer, la chaux vive ou le carbonate potassique anhydre. On peut d’ailleurs s’assurer immédiatement que ce sublimé renferme bien le mercure spécifique du fer, en frottant les cristaux sur une lame de cuivre : l’amalgame se produit aussitôt et le métal paraît argenté.

Quant à la limaille de fer, elle fournit un soufre de couleur d’or, au lieu d’être rouge, et un peu, — très peu, — de mercure sublimé. Le procédé est le même, mais avec cette légère différence qu’il faut jeter dans l’eau régale, préalablement chauffée, des pincées de limaille et attendre, à chacune d’elles, que l’effervescence se soit apaisée. Il est bon de brasser le fond avec un agitateur pour éviter que la limaille ne se prenne en masse. Après filtration et réduction de moitié, on rajoute, — très peu à la fois, car la réaction est violente et les soubresauts furieux, — de l’acide sulfurique jusqu’à la moitié de ce que pèse la liqueur concentrée. C’est là le côté dangereux de la manipulation, car il arrive assez souvent que la cornue explose ou qu’elle se fêle au niveau des acides.

Nous arrêterons là la description des procédés sur le fer, estimant qu’ils suffisent amplement à soutenir notre thèse, et nous terminerons l’exposé des procédés spagyriques par celui de l’or, lequel est, suivant l’opinion de tous les philosophes, le corps le plus réfractaires à la dissociation. C’est un axiome courant en spagyrie qu’il est plus facile de faire de l’or que de le détruire. Mais, ici, une brève observation s’impose.

Bornant seulement notre désir à prouver la réalité chimique des recherches archimiques, nous nous garderons bien d’enseigner, en langage clair, comment on peut fabriquer de l’or. Le but que nous poursuivons est d’ordre plus élevé. Et nous préférons demeurer dans le domaine alchimique pur, plutôt qu’engager le chercheur à suivre ces sentiers couverts de ronces et bordés de fondrières. Car l’application de ces méthodes, en affermissant le principe chimique des transmutations directes, ne saurait apporter le moindre témoignage en faveur du Grand-Œuvre, dont l’élaboration reste complètement étrangère à ce même principe. Cela dit, reprenons notre sujet.

Un vieux dicton spagyrique prétend que la semence de l’or est dans l’or même ; nous n’y contredirons pas, à condition que l’on sache de quel or il est question, ou comment il convient de saisir cette semence dégagée de l’or vulgaire. Si l’on ignore le dernier de ces secrets, on devra nécessairement se contenter d’assister à la production du phénomène, sans en tirer d’autre profit qu’une certitude objective. Observez donc attentivement ce qui se passe dans l’opération suivante, dont l’exécution ne présente aucune difficulté.

Dissolvez de l’or pur dans l’eau régale ; versez-y de l’acide sulfurique en poids égal à la moitié du poids d’or employé. Il ne se fera qu’une légère contraction. Agitez la solution et introduisez-la dans une cornue de verre non tubulée, agencée sur bain de sable. Donnez d’abord un feu médiocre, afin que la distillation des acides s’opère doucement et sans ébullition. Lorsque rien ne distillera plus et que l’or apparaîtra au fond sous l’aspect d’une masse jaune, mate, sèche et caverneuse, changez de récipient et augmentez progressivement l’ardeur du foyer. Vous verrez s’élever des vapeurs blanches, opaques, légères au début, puis de plus en plus lourdes. Les premières se condenseront en une belle huile jaune qui coulera au récipient ; les secondes se sublimeront et garniront la voûte et la naissance du col de fins cristaux imitant le duvet des oiseaux. Leur couleur, d’un rouge de sang magnifique, prend l’éclat des rubis quand un rayon de soleil ou quelque vive lumière vient les frapper. Ces cristaux, très déliquescents, ainsi que les autres sels d’or, se délitent en liqueur jaune dès que la température s’abaisse…

Nous ne poursuivrons pas d’avantage l’étude des sublimations. Quant aux procédés archimiques connus sous l’expression de Petits particuliers, ce sont, le plus souvent, des techniques aléatoires. Les meilleurs de ces processus partent des produits métalliques extraits selon les moyens que nous avons indiqués. On les rencontrera répandus à profusion dans quantité d’ouvrages de second ordre et de manuscrits de souffleurs. Nous nous bornerons, à titre documentaire, à reproduire le particulier que signale Basile Valentin, parce que, contrairement aux autres, il est soutenu par de solides et pertinentes raisons philosophiques. Le grand Adepte affirme, dans ce passage, que l’on peut obtenir une teinture particulière en unissant le mercure de l’argent au soufre du cuivre par l’entremise du sel de fer. « La Lune, dit-il, a en soy un mercure fixe par lequel elle soustient plus longuement la violence du feu que les autres métaux imparfaicts ; et la victoire qu’elle remporte montre assez combien elle est fixe, veu que le ravissant Saturne ne luy peut rien oster ou diminuer. La lascive Venus est bien colorée, et tout son corps n’est presque que teinture et couleur semblable à celle qu’a le Soleil, laquelle, à cause de son abondance, tire grandement sur le rouge. Mais d’autant que son corps est lepreux et malade, la teinture fixe n’y peut pas faire sa demeure, et le corps s’envolant, necessairement la teinture doit suyvre, car iceluy perissant, l’âme ne peut pas demeurer, son domicile estant consumé par le feu, n’apparoissant et ne luy estant laissé aucun siège et refuge, laquelle au contraire accompagnée demeure tout avec un corps fixe. Le sel fixe fournit au guerrier Mars un corps dur, fort, solide et robuste, d’où provient sa magnanimité et grand courage. C’est pourquoy il est grandement difficile de surmonter ce valeureux capitaine, car son corps est si dur qu’à grand’peine peut-on le blesser. Mais si quelqu’un mesle sa force et dureté avec la constance de la Lune et la beauté de Venus, et les accorde par un moyen spirituel, il pourra faire non point tant mal à propos une douce harmonie, par le moyen de laquelle le pauvre homme, s’estant servy a cest effet de quelques clefs de nostre Art, apres avoir monté au haut de ceste eschelle et parvenu jusques à la fin de l’Œuvre, pourra particulierement gaigner sa vie. Car la nature phlegmatique et humide de la Lune peut estre eschauffée et desseichée par le sang chaud et colerique de Venus, et sa grande noirceur corrigée par le sel de Mars. » [Les Douze Clefs de Philosophie. Paris, Pierre Moët, 1659, liv. I, p. 34]

Parmi les archimistes ayant utilisé l’or pour l’augmenter, à l’aide de formules qui les conduisirent au succès, nous citerons le prêtre vénitien Pantheus [J. A. Pantheus, Ars et Theoria Transmutationis metallicae cum Voarchadumia Veneunt. Vivantium Gautherorium, 1550.] ; Naxagoras, auteur de l’Alchymia denudata (1715) ; de Hocques ; Duclos ; Bernard de Labadye ; Joseph du Chesne, baron de Morancé, médecin ordinaire du roi Henri IV ; Blaise de Vigenère ; Bardin, du Havre (1638) ; Mlle de Martinville (1610) ; Yardley, inventeur anglais d’un procédé transmis à M. Garden, gantier à Londres, en 1716, puis communiqué par M. Ferdinand Hockley au docteur Sigismond Bacstrom, et qui fit l’objet d’une lettre de celui-ci à M. L. Sand, en 1804 [Le docteur S. Bacstrom fut affilié à la Société hermétique fondée par l’Adepte de Chazel, qui habitait l’île Maurice, dans l’océan Indien, à l’époque de la Révolution.] ; enfin, le pieux philanthrope saint Vincent de Paul, fondateur des Pères de la Mission (1625), de la congrégation des Sœurs de la Charité (1634), etc.

Que l’on veuille bien nous permettre de nous arrêter un instant sur cette grande et noble figure, ainsi que sur son labeur occulte, généralement ignoré.

On sait qu’au cours d’un voyage qu’il fit de Marseille à Narbonne, saint Vincent de Paul fut pris par des pirates barbaresques et emmené captif à Tunis. Il avait alors vingt quatre ans.

[Né à Poux, près de Dax, en 1581, les biographes le disent né en 1576, bien qu’il donne lui-même son âge exact, à diverses reprises, dans sa correspondance. Cette erreur s’explique par ce fait qu’avec la complicité de prélats agissant à l’encontre des décisions du concile de Trente, on le fit frauduleusement passer pour avoir vingt-quatre ans, alors qu’il n’en avait que dix-neuf lorsqu’il fut ordonné prêtre, l’an 1600.]

On nous assure aussi qu’il parvint à ramener son dernier maître, un renégat, dans le giron de l’Église, qu’il revint en France et séjourna à Rome, où le pape Paul V le reçut avec beaucoup d’égards. C’est à partir de ce moment qu’il entreprit ses fondations pieuses et ses institutions charitables. Mais ce que l’on se garde bien de nous dire, c’est que le Père des enfants trouvés, comme on l’appelait de son vivant, avait appris l’archimie au cours de sa captivité. Ainsi s’explique-t-on, sans qu’il soit besoin d’intervention miraculeuse, que le grand apôtre de la charité chrétienne ait eu le moyen de réaliser ses nombreuses œuvres philanthropiques. [Il fonda, nous dit l’abbé Pétin (Dictionnaire hagiographique, dans l’Encyclopédie de Migne. Paris, 1850), un hôpital pour les galériens, à Marseille, établit à Paris les maisons des Orphelins, des Filles de la Providence, des Filles de la Croix ; l’hôpital de Jésus, des Enfants-Trouvés, l’hôpital général de la Salpêtrière. « Sans parler de l’hôpital général de Sainte-Renne, qu’il fonda en Bourgogne, il secourut plusieurs provinces, ravagées par la famine et la peste ; et les aumônes qu’il fit parvenir en Lorraine et en Champagne se montent à près de deux millions. »] C’était, d’ailleurs, un homme pratique, positif, résolu, ne négligeant point ses affaires, nullement rêveur ni enclin au mysticisme. Au reste, une âme profondément humaine sous des dehors rudes d’homme actif, tenace, ambitieux.

On possède de lui deux lettres fort suggestives sous le rapport de ses travaux chimiques. La première, écrite à M. de Comet, avocat à la cour présidiale de Dax, fut publiée plusieurs fois et analysée par M. Georges Bois, dans le Péril occultiste (Paris, Victor Retaux, s. d.). Elle est écrite d’Avignon et datée du 24 juin 1607. Nous prendrons ce document, qui est assez long, au moment où Vincent de Paul, ayant achevé la mission pour laquelle il se trouvait à Marseille, se prépare à regagner Toulouse.

« … Estant sur le poinct de partir par terre, dit-il, je fus persuadé par un gentihomme avec qui j’estois logé, de m’embarquer avec luy jusques à Narbonnes, veu la faveur du tems qui estoyt ; à ce que je fis plutot pour y estre et pour epargner, ou pour mieux dire, pour ne jamais y estre et tout perdre. Le vent nous feust aussi favorable qu’il falloit pour nous rendre ce jour à Narbonne, qui estoit faire cinquante lieues, si Dieu n’eust permis que trois brigantins turcqs qui costoyoient le golfe de Leon (pour attraper les barques qui venoient de Beaucaire, où il y avoit foire que l’on estime estre des plus belles de la chrétienté), ne nous eussent donné la chasse et attaquez si vivement que deux ou trois des nostres estant tuez et tout le reste blessés, et mesme moy, qui eus un coup de flèche qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie, n’eussions été contrainctz de nous rendre à ces filous et pires que tigres ; les premiers esclats de la rage desquelz furent de hacher nostre pilote en mile pieces pour avoir perdu un des principalz des leurs, outre quatre ou cinq forsatz que les nostres leur tuerent. Ce faict, nous enchaisnèrent, apres nous avoir grossierement pensez, poursuivirent leur poincte, faisant mile voleries, donnant neanmoingt liberté à ceux qui se rendoyent sans combattre, apres les avoir volez : et enfin, chargez de marchandise, au bout de sept ou huit jours, prinrent la route de Barbarie, taniere et spelongue de voleurs sans aveu du grand Turc, où estant arrivez, ils nous exposerent en vente avec proces verbal de nostre capture, qu’ils disoyent avoir esté faicte dans un navire espagnol, parce que sans ce mensonge, nous eussions esté delivrez par le consul que le Roy tient de là pour rendre libre le commerce aux François. Leur procedure à nostre vente feust qu’apres qu’ils nous eurent despouillez tout nudz, ils nous baillerent à chacun une paire de brayes, un hocqueton de lin, avec une benote ; nous promenerent par la ville de Thunis, où ils estoient venus pour nous vendre. Nous ayant faict faire cinq ou six tours par la ville, la chaisne au col, ils nous ramenerent au bateau affin que les marchands vinsent voir qui pourroyt manger, et qui non, pour montrer que nos playes n’estoyent point mortelles. Ce faict, nous ramenerent à la place où les marchands nous vindrent visiter tout de mesme que l’on faict à l’achat d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos côtes, sondant nos playes, et nous faisant cheminer le pas, troter ou courir, puis tenir des fardeaux, puis luter pour voir la force d’un chacun et milles autres sortes de brutalitez.

« Je feus vendu à un pescheur, qui feust contrainct de se deffaire bientost de moy, pour n’avoir rien de si contraire que la mer, et, depuis, par le pescheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tiran de quintessences, homme fort humain et traictable, lequel, à ce qu’il me disoyt, avoyt travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale, et en vain quant à la pierre, mais fort seurement à autres sortes de transmutation des metaux. En foy de quoy, je lui ai veu souvent fondre autant d’or que d’argent ensemble, les mettre en petites lamines, et puis mettre un lit de quelque poudre, puis un autre de lamines, et puis un autre de poudre dans un creuset ou vase à fondre des orfevres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et trouver l’argent estre devenu or ; et plus souvent encore, congeler ou fixer l’argent vif en argent fin, qu’il vendoyt pour donner aux pauvres. Mon occupation estoit de tenir le feu à dix ou douze fourneaux, en quoy, Dieu merci, je n’avois plus de peine que de plaisir. Il m’aymoit fort, et se playsoit fort de me discourir de l’alchimie, et plus de sa loy, à laquelle il faisoyt tous ses efforts de m’attirer, me promettant force richesse et tout son sçavoir. Dieu opera toujours en moy une croyance de delivrance par les assidues prieres que je luy faisoys et à la Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je croy fermement avoir esté delivré. L’esperance et ferme croyance que j’avois de vous revoir, Monsieur, me fit estre assideu à le prier de m’enseigner le moyen de guerir de la gravelle, en quoy je lui voyois journellement faire miracle ; ce qu’il fist, voire me fist preparer et administrer les ingrediens…

« Je feus avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusques au mois d’aoust prochain, qu’il fut pris et mené au Grand Sultan, pour travailler pour luy ; mais en vain, car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa à son nepveu, vrai anthropomorphite, qui me revendit tost apres la mort de son oncle, parce qu’il ouyt dire, comme M. de Breve, ambassadeur pour le Roy en Turquie, venoyt, avec bonnes et expresses patentes du Grand Turcq, pour recouvrer les esclaves chretiens. Un renégat de Nice en Savoye, ennemi de nature, m’acheta et m’emmena en son temat (ainsi s’appelle le bien que l’on tient comme metayer du grand seigneur, car le peuple n’a rien, tout est au Sultan). Le temat de cestuy-ci estoit dans la montagne, où le pays est extremement chaud et desert. »

Après avoir converti cet homme, Vincent partit avec lui, dix mois après, « au bout desquels, continue le scripteur, nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous rendismes le vingt-huitième jour de juing à Aigues-Mortes, et tot apres en Avignon, où monseigneur le vice-legat receut publiquement le renegat, la larme à l’œil et le sanglot au gosier, dans l’eglise de Saint-Pierre, à l’honneur de Dieu et edification des spectateurs. Mon dict seigneur… me faict cet honneur de fort aymer et caresser, pour quelques secrets d’alchimie que je lui ay aprins, desquels il faict plus d’estat, dit-il, que si io gli avessi dato un monte di oro [« Si je lui avais donné une montagne d’or. »], parce qu’il a travaillé tout le tems de sa vie, et qu’il ne respire autre contentement… — Vincent Depaul ». [Nous ignorons pourquoi l’histoire et les biographes s’obstinent à maintenir l’ortographe fantaisiste de Vincent de Paul. Celui-ci n’a pas besoin de particule pour être noble parmi les nobles. Toutes ses epîtres sont signées Depaul. On trouve ce nom écrit de la sorte sur une convocation maçonnique reproduite aux pages 130-131 du Dictionnaire d’Occultisme de E. Desormes et Adrien Basile (Angers, Lachèse, 1897). On ne doit pas s’étonner, au surplus, qu’une loge, obéissant au code de la charité et de haute fraternité qui régissait la Maçonnerie du XVIIIe siècle, se soit mise sous la protection nominale du puissant philanthrope. Le document en question, daté du 14 février 1835, émane de la loge Salut, Force, Union, du Chapitre des Disciples de saint Vincent Depaul, rattaché à l’Orient de Paris et fondé en 1777.]
                    
En janvier 1608, une seconde épître, adressée de Rome au même destinataire, nous montre Vincent de Paul initiant le vice-légat d’Avignon, dont il vient d’être fait mention, et fort bien en cour, grâce à ses secrets spagyriques. « … Mon estat est donc tel, en un mot, que je suis en ceste ville de Rome, où je continue mes estudes, entretenu par monseigneur le Vice-Legat, qui estoit d’Avignon, qui me faict l’honneur de m’aymer et desirer mon avancement, pour luy avoir montré force belles choses curieuses que j’apprins pendant mon esclavage de ce vieillard turcq à qui je vous ay ecrit que je feus vendu, du nombre desquelles curiositez est le commencement, non la totale perfection, du miroir d’Archimede ; un ressort artificiel pour faire parler une teste de mort, de laquelle ce misérable se servoit pour seduire le peuple, luy disant que son dieu Mahomet luy faysoit entendre sa volonté par cette teste, et mile autres belles choses géométriques, que j’ay aprins de luy, desquelles mondict seigneur est si jaloux qu’il ne veut pas mesme que j’accoste personne, de peur qu’il a que je l’enseigne, desirant avoir luy seul la reputation de sçavoir ces choses, lesquelles il se playst de faire voir quelque fois à Sa Sainteté et aux cardinaux. »

Malgré le peu de créance qu’il accorde aux alchimistes et à leur science, Georges Bois reconnaît cependant qu’on ne peut suspecter la sincérité du narrateur, ni la réalité des expériences que celui-ci a vu pratiquer. « C’est un témoin, écrit-il, qui réunit toutes les garanties qu’on peut attendre d’un témoin oculaire, fréquent, et notamment désintéressé, condition qui ne se rencontre pas au même degré chez les chercheurs qui racontent leurs propres expériences et qui sont toujours préoccupés d’un point de vue particulier. C’est un bon témoin, mais c’est un homme : il n’est pas infaillible. Il a pu se tromper et prendre pour de l’or ce qui n’était qu’un alliage d’or et d’argent. C’est ce que nous sommes portés à croire, d’après nos idées actuelles, et l’habitude que nous devons à notre éducation de ranger la transmutation parmi les fables. Mais, si nous nous en tenons à peser simplement le témoignage que nous examinons, l’erreur n’est pas possible. Il est dit clairement que l’alchimiste fondait ensemble autant d’or que d’argent : voilà donc l’alliage bien défini. [On peut d’autant moins se méprendre sur la nature de cet alliage que l’argent provoque dans l’or une décoloration telle qu’elle ne saurait passer inaperçue. Or, elle est ici presque totale, les métaux étant alliés à poids égaux, et l’alliage paraît blanc.] Cet alliage est laminé. Ensuite les lamines sont disposées par couches, séparées par des couches d’une certaine poudre qui n’est pas autrement décrite. Cette poudre n’est pas la pierre philosophale, mais elle possède l’une de ses propriétés : elle opère la transmutation. On chauffe vingt-quatre heures, et l’argent qui entrait dans l’alliage est transformé en or. Cet or est revendu et ainsi de suite. Il n’y a aucune méprise dans la distinction des métaux. De plus, il est invraisemblable, l’opération étant fréquente et l’or négocié à des marchands, qu’une erreur aussi énorme se soit produite si facilement. Car à cette époque tout le monde croit à l’alchimie ; et les orfèvres, les banquiers, les marchands, savent fort bien distinguer l’or pur de l’or allié à d’autres métaux. Depuis Archimède, tout le monde sait connaître l’or par le rapport qui existe entre son volume et son poids. Les princes faux monnayeurs trompent leurs sujets, mais ils ne trompent pas la balance des banquiers, ni l’art des essayeurs. On ne faisait pas commerce d’or en vendant pour de l’or ce qui n’en était pas. C’était, à l’époque où nous nous plaçons, en 1605, à Tunis, qui était alors un des marchés les plus connus du commerce international, une fraude aussi difficile, aussi périlleuse qu’elle le serait aujourd’hui, par exemple, à Londres, Amsterdam, New York ou Paris, où les gros paiements d’or se font en lingots. Tel est le plus démonstratif, à notre jugement, des faits que nous avons pu relever à l’appui de l’opinion des alchimistes sur la réalité de la transmutation. »

Quant à l’opération elle-même, elle dépend exclusivement de l’archimie et se rapproche beaucoup de celle que Pantheus enseigne dans sa Voarchadumie et dont il désigne le résultat sous le nom d’or des deux cémentations. Car si Vincent de Paul a bien donné les grandes lignes du procédé, il s’est gardé, par contre, de décrire l’ordre et la manière d’opérer. Celui qui, de nos jours, tenterait de le réaliser, eût-il une parfaite connaissance du cément spécial, devrait en constater l’insuccès. C’est qu’en effet l’or, pour acquérir la faculté de transmuer l’argent qui lui est allié, a besoin tout d’abord d’être préparé, le cément n’agissant que sur l’argent seul. Sans cette disposition préalable, l’or demeurerait inerte au sein de l’électrum et ne pourrait transmettre à l’argent ce qu’à l’état naturel il ne possède pas. [Basile Valentin insiste sur la nécessité de donner à l’or une surabondance de soufre. « L’or ne teint pas, dit-il, s’il n’est auparavant teint lui-même. »] Les spagyristes nomment ce travail préliminaire exaltation ou transfusion, et c’est également à l’aide d’un cément appliqué par stratification qu’on l’exécute. De sorte que, la composition de ce premier cément étant différente de celle du second, la dénomination affectée par Pantheus au métal obtenu se trouve ainsi pleinement justifiée.

Le secret de l’exaltation, sans la connaissance duquel on ne peut réussir, consiste à augmenter — d’un seul jet ou graduellement — la couleur normale de l’or pur par le soufre d’un métal imparfait, le cuivre ordinairement. Celui-ci fournit au métal précieux son propre sang par une sorte de transfusion chimique. L’or, surchargé de teinture, prend alors l’aspect rouge du corail et peut donner au mercure spécifique de l’argent le soufre qui lui fait défaut, grâce à l’entremise des esprits minéraux dégagés du cément au cours du travail. Cette transmission du soufre en excès retenu par l’or exalté s’effectue peu à peu sous l’action de la chaleur ; elle réclame vingt-quatre à quarante heures, selon l’habileté de l’artisan et le volume des matières traitées. Il est nécessaire de porter beaucoup d’attention au régime du feu, lequel doit être continu et assez fort, sans jamais atteindre le degré de fusion de l’alliage. On s’exposerait, en chauffant trop, à volatiliser l’argent et dissiper le soufre introduit dans l’or, ce soufre n’ayant pas encore acquis une fixité parfaite.

Enfin, une troisième manipulation, volontairement omise parce qu’un archimiste n’a que faire de tant d’avis, comprend le brossage des lamines extraites, leur fusion et leur coupellation. Le culot d’or pur manifeste, à la pesée, une diminution plus ou moins sensible, et qui varie généralement entre le cinquième et le quart de l’argent allié. Quoi qu’il en soit, et malgré ce déchet, le procédé laisse encore un bénéfice rémunérateur.

Nous ferons remarquer, à propos de l’exaltation, que l’or corallin, obtenu par l’une quelconque des diverses méthodes préconisées, reste susceptible de transmuer directement, c’est-à-dire sans le secours d’une cémentation ultérieure, une certaine quantité d’argent : environ le quart de son poids. Toutefois, comme il est impossible de déterminer la valeur exacte du coefficient de puissance aurifique, on tourne la difficulté en fondant l’or rouge avec une proportion triple d’argent (inquartation) et soumettant l’alliage laminé à l’opération du départ.

Après avoir dit que l’exaltation, basée sur l’absorption d’une certaine portion de soufre métallique par le mercure de l’or, a pour effet de renforcer considérablement la coloration propre du métal, nous donnerons quelques indications sur les procédés mis en œuvre dans ce dessein. Ceux-ci utilisent la faculté que possède le mercure solaire de retenir fortement une fraction de soufre pur, lorsqu’on agit sur la masse métallique, afin de dissocier l’alliage primitivement formé. Ainsi, l’or fondu avec le cuivre, s’il vient à en être séparé, n’abandonne jamais entièrement une parcelle de teinture dérobée à celui-ci. De sorte qu’en réitérant souvent la même action, l’or s’enrichit de plus en plus et peut alors céder cette teinture en excès au métal qui lui est proche, c’est-à-dire à l’argent.

Un chimiste expérimenté, remarque Naxagoras, sait assez que, si l’on purifie l’or jusqu’à vingt quatre fois ou davantage, par le sulfure d’antimoine, il acquiert une couleur, un éclat et une finesse remarquables. Mais il y a perte de métal, contrairement à ce qui se passe avec le cuivre, parce que, dans la purification, le mercure de l’or abandonne une partie de sa substance à l’antimoine, et le soufre se trouve alors surabondant, par déséquilibre des proportions naturelles. C’est ce qui rend le procédé inutilisable et ne permet d’en attendre qu’une simple satisfaction de curiosité.

On parvient également à exalter l’or en le fondant d’abord avec trois fois son poids de cuivre, puis en décomposant ensuite l’alliage, mis en limaille, par l’acide azotique bouillant. Quoique cette technique soit laborieuse et coûte beaucoup, vu le volume d’acide exigé, c’est cependant l’une des meilleures et des plus sûres que l’on connaisse.

Toutefois, si l’on possède un réducteur énergique et qu’on sache l’employer au cours de la fusion même de l’or et du cuivre, l’opération en sera grandement simplifiée et l’on n’aura à redouter ni perte de matière ni labeur excessif, malgré les répétitions indispensables que cette méthode demande encore. Enfin, l’artiste, en étudiant ces divers moyens, pourra en découvrir de meilleurs, voire de plus efficaces. Il lui suffira, par exemple, de s’adresser au soufre directement extrait du plomb, de l’insérer à l’état brut et de le projeter peu à peu dans l’or fondu, qui en retiendra la partie pure ; à moins qu’il ne préfère recourir au fer dont le soufre spécifique est, de tous les métaux, celui pour lequel l’or manifeste le plus d’affinité.

Mais il suffit. Travaille maintenant qui voudra ; que chacun conserve son opinion, suive ou méprise nos conseils, peu nous importe. Nous répéterons une dernière fois que, de toutes les opérations bénévolement décrites en ces pages, aucune ne se rapporte, de près ou de loin, à l’alchimie traditionnelle ; aucune ne peut être comparée aux siennes. Muraille épaisse qui sépare les deux sciences, obstacle infranchissable à ceux qui sont familiarisés avec les méthodes et les formules chimiques. Nous ne voulons désespérer personne, mais la vérité nous oblige à dire que ceux-là ne sortiront jamais des voies de la chimie officielle, qui se livrent aux recherches spagyriques. Beaucoup de modernes croient, de bonne foi, s’écarter résolument de la science chimique parce qu’ils en expliquent les phénomènes d’une manière spéciale, sans pourtant employer d’autre technique que celle des savants hommes sur lesquels s’exerce leur critique. Il y eut toujours, hélas ! de ces errants et de ces abusés, et c’est pour eux sans doute que Jacques Tesson écrivit ces paroles pleines de vérité : « Ceux qui veulent faire notre Œuvre par digestions, par distillations vulgaires et par sublimations semblables, et d’autres par triturations ; tous ceux-là sont hors du bon chemin, en grande erreur et peine, et privez de jamais y parvenir, pource que tous ces noms, et mots, et manières d’opérer, sont noms, mots et manières métaphoriques. » [Jacques Tesson ou Le Tesson. Le Grand et excellent Œuvre des Sages, contenant trois traités ou dialogues : Dialogues du Lyon verd, du grand Thériaque et du Régime. Ms. du XVIIe siècle. Biblioth. de Lyon, n° 971 (900).]

Nous croyons donc avoir rempli notre dessein et démontré, autant qu’il nous a été possible de le faire, que l’aïeule de la chimie actuelle n’est pas la vieille et simple alchimie, mais la spagyrie ancienne, enrichie des apports successifs de l’archimie grecque, arabe et médiévale.

Et si l’on désire avoir quelque idée de la science secrète, que l’on reporte sa pensée sur le travail de l’agriculteur et sur celui du microbiologiste, car le nôtre est placé sous la dépendance de conditions analogues. Or, de même que la nature donne au cultivateur la terre et le grain, au microbiologiste l’agar-agar et la spore, de même elle fournit à l’alchimiste le terrain métallique propre et la semence convenable. Si toutes les circonstances favorables à la marche régulière de cette culture spéciale sont rigoureusement observées, la récolte ne pourra qu’être abondante…

En résumé, la science alchimique, d’une extrême simplicité dans ses matériaux et dans sa formule, reste cependant la plus ingrate, la plus obscure de toutes, eu égard à la connaissance exacte des conditions requises, des influences exigées. C’est là qu’est son côté mystérieux, et c’est vers la solution de ce problème ardu que convergent les efforts de tous les fils d’Hermès.


LA SALAMANDRE DE LISIEUX

I

Petite ville normande, qui doit à ses nombreuses maisons de bois, à ses pignons en encorbellement, le pittoresque aspect médiéval que nous lui connaissons, Lisieux, respectueuse du temps passé, nous offre, parmi tant d’autres curiosités, une jolie et fort intéressante demeure d’alchimiste.

Maison modeste, en vérité, mais qui prouve chez son auteur le souci d’humilité que les heureux bénéficiaires du trésor hermétique faisaient vœu de respecter durant leur vie entière. Elle est généralement désignée sous le nom de « Manoir de la Salamandre » et occupe le numéro 19 de la rue aux Fèves (pl. IV).


LISIEUX
MANOIR DE LA SALAMANDRE
L'homme à l'écot du poteau cornier
Planche IV


En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’obtenir le moindre renseignement sur ses premiers propriétaires. On ne les connaît pas. Nul ne sait, à Lisieux ou ailleurs, par qui elle fut construite, au XVIe siècle, ni quels furent les artistes qui la décorèrent. Pour ne point faillir à la tradition, sans doute, la Salamandre garde jalousement son secret et celui de l’alchimiste. Elle a fait, cependant, en 1834, l’objet d’une notice, mais celle-ci se borne à la description pure et simple des sujets sculptés que le touriste peut admirer sur sa façade. [Cf. De Formeville, Notice sur une maison du XVIe siècle, à Lisieux, dessinée et lithographiée par Challamel. Paris, Janet et Koepplin ; Lisieux, Pigeon, 1834.] Cette notice et quelques lignes insérées dans la Statistique monumentale du Calvados, de M. de Caumont (Lisieux, tome V), représentent tout ce qui a paru sur le Manoir de la Salamandre. C’est peu, et nous le regrettons. Car le minuscule, mais délicieux hôtel, édifié par la volonté d’un Adepte véritable, décoré de motifs empruntés au symbolisme hermétique, à l’allégorie traditionnelle, mérite mieux. Bien connu des Lexoviens, il est ignoré du grand public, peut-être même de beaucoup d’amateurs d’art, quoique sa décoration, tant par son abondance et sa variété que par sa belle conservation, autorise à le classer au premier rang des meilleurs édifices du genre. Il y a là une lacune fâcheuse, et nous essaierons de la combler en soulignant à la fois la valeur artistique de cette élégante demeure et l’enseignement initiatique que dégagent ses sculptures.

L’étude des motifs de la façade nous permet d’affirmer, avec la conviction née d’une analyse patiente, que le constructeur du Manoir fut un alchimiste instruit, ayant donné la mesure de son talent, en d’autres termes un Adepte possesseur de la pierre philosophale. Nous certifions également que son affiliation à quelque centre ésotérique ayant, avec l’ordre dispersé des Templiers, de nombreux points de contact, se révèle indiscutable. Mais quelle pouvait être cette fraternité secrète qui s’honorait de compter au nombre de ses membres le savant philosophe de Lisieux ? Force nous est d’avouer notre ignorance et de laisser la question en suspens. Toutefois, et bien que nous ayons pour l’hypothèse une invincible répugnance, la vraisemblance, le rapport des dates et la proximité des lieux nous suggèrent certaines conjectures, que nous allons exposer à titre d’indication et sous toutes réserves.

Un siècle environ avant la construction du Manoir de Lisieux, trois compagnons alchimistes « labouraient » à Flers (Orne) et y réalisaient le Grand-Œuvre, l’an 1420. C’était Nicolas de Grosparmy, gentilhomme, Nicolas ou Noël Valois, nommé encore Le Vallois, et un prêtre du nom de Pierre Vicot ou Vitecoq. Ce dernier se qualifie lui-même « chapelain et serviteur domestique du sieur de Grosparmy ». [Cf. Bibl. nat, ms. 14789 (3032) : La Clef des Secrets de Philosophie, de Pierre Vicot, prêtre ; XVIIIe siècle.] Seul, de Grosparmy possédait quelque fortune, avec le titre de Seigneur et celui de comte de Flers. Ce fut pourtant Valois qui découvrit le premier la pratique de l’Œuvre et l’enseigna à ses compagnons, ainsi qu’il le donne à entendre dans ses Cinq Livres. Il avait alors quarante-cinq ans, ce qui reporte la date de sa naissance à l’an 1375. Les trois Adeptes écrivirent différents ouvrages, entre les années 1440 et 1450. [Nicolas de Grosparmy termine l’Abrégé de Théorique, en fournissant la date exacte d’achèvement de cet ouvrage : « lequel, dit-il, ay compilé et fait escrire et fut parfait le 29e jour de décembre l’an mil quatre cents quarente neuf ». Cf. bibl. de Rennes, ms. 158 (125), p. 111.] Aucun de ces livres n’a d’ailleurs jamais été imprimé. D’après une note annexée au manuscrit n° 158 (125) de la bibliothèque de Rennes, ce serait un gentilhomme normand, M. Bois Jeuffroy, qui aurait hérité de tous les traités originaux de Nicolas de Grosparmy, Valois et Vicot. Il en vendit la copie complète à « feu M. le comte de Flers, moyennant 1500 livres et un cheval de prix ». Ce comte de Flers et baron de Tracy est Louis de Pellevé, mort en 1660, qui était arrière-petit-fils, du côté des femmes, de l’auteur Grosparmy. [Cf. Charles Vérel. Les Alchimistes de Flers. Alençon, 1889, in-8° de 34 p., dans le Bulletin de la Société historique et archéologique de l’Orne.]

Mais ces trois adeptes, qui résidaient et travaillaient à Flers dans la première moitié du XVe siècle, sont cités sans la moindre raison comme appartenant au XVIe siècle. Dans la copie que possède la bibliothèque de Rennes, il est cependant dit clairement qu’ils habitaient le château de Flers, dont Grosparmy était propriétaire, « auquel lieu ils firent l’Œuvre philosophique et composèrent leurs livres ». L’erreur initiale, consciente ou non, provient d’un anonyme, auteur de notes intitulées Remarques, écrites en marge de quelques copies manuscrites des œuvres de Grosparmy, ayant appartenu au chimiste Chevreul. Celui-ci, sans davantage contrôler la chronologie fantaisiste de ces notes, fit état des dates, systématiquement reculées d’un siècle par le scripteur anonyme, et tous les auteurs, marchant à sa suite, colportèrent à l’envi cette erreur impardonnable. Nous allons, brièvement, rétablir la vérité. Alfred de Caix, après avoir dit que Louis de Pellevé mourut dans la détresse en 1660, ajoute : [Alfred de Caix, Notice sur quelques alchimistes normands. Caen, F. Le Blanc-Hardel, 1868.] « D’après le document qui précède, la terre de Flers aurait été acquise de Nicolas de Grosparmy ; mais l’auteur des Remarques est ici en contradiction avec M. de la Ferrière, qui cite à la date de 1404 un Raoul de Grosparmy comme seigneur du lieu. » [Comte Hector de la Ferrière, Histoire de Flers, ses seigneurs, son industrie. Paris, Dumoulin, 1855.] Rien n’est plus vrai, quoique, d’autre part, Alfred de Caix paraisse accepter la chronologie falsifiée de l’annotateur inconnu. En 1404, Raoul de Grosparmy était effectivement seigneur de Beuville et de Flers [Laroque, Histoire de la maison d’Harcourt, t. II, p. 1148.], et, bien qu’on ne sache à quel titre il en devint propriétaire, le fait ne saurait être révoqué en doute. « Raoul de Grosparmy, écrit le comte Hector de la Ferrière, doit être le père de Nicolas de Grosparmy, qui, de Marie de Rœux, laissa trois fils, Jehan de Grosparmy, Guillaume et Mathurin de Grosparmy, et une fille, Guillemette de Grosparmy, mariée le 8 janvier 1496 à Germain de Grimouville. À cette date, Nicolas de Grosparmy était mort, et Jehan de Grosparmy, baron de Flers, son fils aîné, et Guillaume de Grosparmy, son second fils, accordèrent à leur sœur, en considération de son mariage, troys cens livres tournoys, argent comptant, et une rente de vingt livres par an, rachetable pour le prix de quatre cens livres tournoys. » [Chartrier du château de Flers.]

Voilà donc qui est parfaitement établi : les dates portées sur les copies des divers manuscrits de Grosparmy et de Valois sont rigoureusement exactes et absolument authentiques. Dès lors, nous pourrions nous dispenser de rechercher la concordance biographique et chronologique de Nicolas Valois, puisqu’il est démontré que celui-ci fut le compagnon et le commensal du seigneur-comte de Flers. Mais il convient encore de découvrir l’origine de l’erreur imputable au commentateur, si mal informé, des manuscrits de Chevreul. Disons aussitôt qu’elle pourrait provenir d’une homonymie fâcheuse, à moins que notre anonyme, en truquant toutes les dates, n’ait voulu faire honneur à Nicolas Valois du somptueux hôtel de Caen, construit par l’un de ses successeurs.

Nicolas Valois passe pour avoir acquis, vers la fin de sa vie, les quatre terres d’Escoville, de Fontaines, de Mesnil-Guillaume et de Manneville. Le fait, cependant, n’est nullement prouvé ; aucun document ne le confirme, sinon l’affirmation gratuite et sujette à caution de l’auteur des Remarques susdites. Le vieil alchimiste, artisan de la fortune des Le Vallois et seigneurs d’Escoville, vécut en sage, selon les préceptes de discipline et de morale philosophiques. Celui qui écrivait, en 1445, pour son fils, que « la patience est l’échelle des philosophes, et l’humilité la porte de leur jardin », ne pouvait guère suivre l’exemple ni mener le train des puissants sans faillir à ses convictions. Il est donc probable qu’à soixante-dix ans, dépourvu d’autre préoccupation matérielle que celle de ses ouvrages, il acheva au château de Flers une existence de labeur, de calme et de simplicité, en compagnie des deux amis avec lesquels il avait réalisé le Grand-Œuvre. Ses dernières années furent, en effet, consacrée à la rédaction des œuvres destinées à parfaire l’éducation scientifique de son fils, connu seulement sous l’épithète du « pieux et noble chevalier », auquel Pierre Vicot donnait l’instruction initiatique orale. [Œuvres manuscrites de Grosparmy, Valois et Vicot. Bibl. de Rennes, ms. 160 (124) ; fol. 90, Livre second de Me Pierre de Vitecoq, prebstre : « A vous, noble et valleureux chevallier, j’adresse et confie en vos mains le plus grand secret qui fut jamais aperceu d’aucun vivant… » Fol. 139, Récapitulation de Me Pierre Vicot, avec préface adressée au « Noble et pieux chevallier », fils de Nicolas Valois.]

C’est le prêtre Vicot qui est effectivement sous-entendu dans ce passage du manuscrit de Valois : « Au nom de Dieu Tout puissant, sçache, mon fils bien aymé, l’intention de nature par les enseignemens cy apres declarez. Quand, aux derniers jours de ma vie, mon corps prest d’abandonner mon âme ne faisoit plus qu’attendre l’heure du Seigneur et du dernier soupir, desir me prins de te laisser comme un Testament et dernière volonté, ces paroles par lesquelles te sera enseigné plusieurs belles choses touchant la tres digne transmutation metalique… C’est pourquoy je t’ay fait enseigner les principes de la Philosophie naturelle, afin de te rendre plus capable de cette sainte Science. » [Œuvres de Grosparmy, Valois et Vicot. Bibl nat., mss. 12246 (2526), 12298 et 12299 (435), XVIIe siècle. — Bibl de l’Arsenal, ms. 2516 (166, S. A. F.), XVIIe siècle. — Cf bibl. de Rennes ; ms. 160 (124), fol. 139 : « S’ensuit la recapitulation de Me Pierre Vicot, prebstre… sur les precedens ecrits qu’il a fait pour instruire le fils du sieur Le Vallois en cette Science, apres la mort dudit Le Vallois, son père. »]

Les Cinq Livres de Nicolas Valois, au commencement desquels figure ce passage, portent la date de 1445, — sans doute celle de leur achèvement, — ce qui donnerait à penser que l’alchimiste, contrairement à la version de l’auteur des Remarques, mourut dans un âge avancé. On peut supposer que son fils, élevé et instruit suivant les règles de la sagesse hermétique, dut se contenter d’acquérir les terres du domaine d’Escoville, ou d’en toucher les revenus s’il les avait héritées de Nicolas Valois. Quoi qu’il en soit, et bien qu’aucun témoignage écrit ne vienne nous aider à combler cette lacune, une chose demeure certaine, c’est que le fils de l’alchimiste, Adepte lui-même, n’a jamais fait bâtir tout ou partie de ce domaine ; il ne fit point davantage de démarche pour l’entérinement du titre qui s’y trouvait attaché ; personne, enfin, ne sait s’il vécut à Flers, comme son père, ou s’il fixa sa résidence à Caen. C’est probablement au premier possesseur reconnu des titres d’écuyer et seigneur d’Escoville, du Mesnil-Guillaume et autres lieux qu’est dû le projet d’édification de l’hôtel du Grand-Cheval, réalisé par Nicolas Le Valois, son fils aîné, en la ville de Caen. En tout cas, nous savons de source certaine que Jean Le Valois, premier du nom, petit fils de Nicolas, « comparut le 24 mars 1511, en habillement de brigandine et de salade, à la montre des nobles du bailliage de Caen, suivant un certificat du Lieutenant général dudit bailliage, daté du même jour ». Il laissa Nicolas Le Valois, seigneur d’Escoville et du Mesnil-Guillaume, né l’an 1494, et marié le 7 avril 1534 à Marie du Val, qui lui donna pour fils Louis de Valois, écuyer, seigneur d’Escoville, né à Caen le 18 septembre 1536, lequel devint, par la suite, conseiller-secrétaire du roi.

C’est donc Nicolas Le Valois, arrière-petit-fils de l’alchimiste de Flers, qui fit entreprendre les travaux de l’hôtel d’Escoville, lesquels exigèrent une dizaine d’années, de 1530 à 1540 environ. [Eugène de Robillard de Beaurepaire. Caen illustré, son histoire, ses monuments. Caen, F. Leblanc-Hardel, 1896, p. 436.] C’est au même Nicolas Le Valois que notre anonyme, trompé peut-être par la similitude des noms, attribue les travaux de Nicolas Valois, son ancêtre, en transportant à Caen ce qui eut Flers pour théâtre. Au rapport de de Bras (Les Recherches et antiquitez de la ville de Caen, p. 132), Nicolas 72 Le Valois serait mort jeune, l’an 1541. « Le vendredy, jour des Roys, mil cinq cents quarante et un, écrit le vieil historien, Nicolas Le Valois, sieur d’Escoville, Fontaines, Mesnil-Guillaume et Manneville, le plus opulent de la ville lors : ainsi qu’il se devoit asseoir à sa table, à la salle du Pavillon de ce beau et superbe logis, pres le Carrefour Saint-Pierre, qu’il avoit fait bastir l’an precedent, en mangeant une huistre à l’escalle, luy aagé deviron quarante sept ans, tomba mort subitement d’une apoplexie qui le suffoqua. »

On désignait, dans la localité, l’hôtel d’Escoville sous le nom d’Hôtel du Grand-Cheval. [Une inscription, gravée sur la belle façade méridionale qui forme le fond de la cour, porte le millésime de 1535.] Selon le témoignage de Vauquelin des Yveteaux, Nicolas Le Valois, son propriétaire, y aurait achevé le Grand-Œuvre, « en la ville où les hieroglyphes de la maison qu’il y fist bastir et que l’on y voit encore, en la place Saint-Pierre, vis-à-vis de grande église de ce nom, font foy de sa science ». « Il y aurait donc des hiéroglyphes, ajoute Robillard de Beaurepaire, dans les sculptures de l’hôtel du Grand-Cheval ; il serait alors possible que tous ces détails, qui semblent incohérents, eussent une signification très précise pour l’auteur de la construction et pour tous les adeptes de la science hermétique, versés dans les formules mystérieuses des anciens philosophes, des mages, des brahmes et des cabalistes. » Malheureusement, de toutes les statues qui décoraient cet élégant logis, la pièce principale, au point de vue alchimique, « celle qui, placée au-dessus de la porte, frappait tout d’abord le regard du passant et avait donné son nom à l’habitation, le Grand-Cheval, décrit et célébré par tous les auteurs contemporains, n’existe plus aujourd’hui ». Elle fut impitoyablement brisée en 1793. Dans son ouvrage intitulé Les Origines de Caen, Daniel Huet soutient que la statue équestre appartenait à une scène de l’Apocalypse (ch. XIX, v. 11), contre l’opinion de Bardou, curé de Cormelles, qui y voyait Pégase, et de de la Roque, lequel reconnaissait en elle la propre effigie d’Hercule. Dans une lettre adressée à Daniel Huet par le père de la Ducquerie, celui-ci dit que « la figure du grand cheval qui est au frontispice de la maison de M. Le Valois d’Ecoville n’est pas, comme l’a cru M. de la Roque, et après lui plusieurs autres, un Hercule ; c’est une vision de l’Apocalypse. Cela est constaté par l’inscription qui est au-dessous. Sur la cuisse de ce cavalier sont écrits ces mots de l’Apocalypse : Rex Regum et Dominus Dominantium, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs ». Un autre correspondant du savant prélat d’Avranches, le médecin Dubourg, est entré à cet égard dans des détails plus circonstanciés. « Pour respondre à vostre lettre, écrivait-il, je commence à vous dire qu’il y a deux représentations en bas-relief, l’une en haut, où est représenté ce grand cheval en l’air, ayant des nuées soubs ses pieds de devant. L’homme qui est dessus avoit une espée devant luy, mais elle n’y est plus ; il tient en sa main droite une longue verge de fer ; au-dessus de luy et derriere luy, il paroist en l’air des cavalliers qui le suivent, et devant luy et au-dessus, un ange dans le soleil. Au-dessous du rond de la porte, il y a encore une representation de l’homme à cheval, en petit, sur un tas de corps morts et de chevaux que les oiseaux mangent. Il est tourné du côté de l’Orient, à l’opposite de l’autre, et au devant de luy le faux profette y est représenté, et le dragon à plusieurs testes, et des cavalliers contre lesquels le cavallier semble aller. Il tourne la teste en derriere, comme pour voir la representation du faux profette et du dragon, qui entre dans un vieux chasteau, d’où il sort des flammes, dans lesquelles ce faux profette est desja à moitié corps. Il y a de l’escriture sur la cuisse du grand cavallier, et à plusieurs endroits, comme le Roy des Roys, le Seigneur des Seigneurs, et autres tirés du chapitre XIX de l’Apocalypse. Comme ces lettres ne sont point gravées, je croy qu’elles ont esté escrites il n’y a pas long temps, mais il y a un marbre tout haut où il est escrit : Et c’estoit son nom, la Parole de Dieu ». [Cette Parole de Dieu, qui est le Verbum demissum du Trévisan et la Parole perdue des francs-maçons médiévaux, désigne le secret matériel de l’Œuvre, dont la révélation constitue le Don de Dieu, et sur la nature, le nom vulgaire ou l’emploi duquel tous les philosophes conservent un impénétrable silence. Il est donc évident que le bas-relief qui accompagnait l’inscription devait avoir trait au sujet des sages, et probablement aussi à la manière de le travailler. C’est ainsi que l’on entrait dans l’Œuvre, de même qu’en l’hôtel d’Escoville, par la porte symbolique du Grand-Cheval.]

Notre intention n’est point d’entreprendre ici l’étude de la statuaire symbolique chargée d’exprimer ou d’exposer les principaux arcanes de la science. Cette demeure philosophale, très connue, souvent décrite, pourra faire le sujet d’interprétations personnelles des amateurs de l’Art sacré. Nous nous bornerons à signaler quelques figures particulièrement instructives et dignes d’intérêt. C’est d’abord le dragon du tympan mutilé de la porte d’entrée, à gauche, sous le péristyle qui précède l’escalier de la lanterne. Sur la façade latérale, deux belles statues, représentant David et Judith, doivent retenir l’attention ; cette dernière est accompagnée d’un sizain de l’époque :

« On voit icy le pourtraict
De Judith la vertueuse
Comme par un hautain faict
Coupa la teste fumeuse
D’Holopherne qui l’heureuse
Jerusalem eut defaict. »

Au-dessus de ces grandes figures, se voient deux scènes, l’une retraçant l’enlèvement d’Europe, l’autre la délivrance d’Andromède par Persée, lesquelles offrent une signification analogue à celle de l’enlèvement fabuleux de Déjanire, suivi de la mort de Nessos, que nous analyserons plus loin, en parlant du mythe d’Adam et Ève. Dans un autre pavillon, on lit sur la frise intérieure d’une fenêtre : Marsyas victus obmutescit. « C’est, dit Robillard de Beaurepaire, une allusion au tournoi musical entre Apollon et Marsyas, dans lequel figurent, en qualité de comparses, les porteurs d’instruments que nous distinguons plus haut. [Il est fréquent de rencontrer, sur les demeures d’alchimistes, parmi d’autres emblèmes hermétiques, des musiciens ou des instruments de musique. Entre les disciples d’Hermès, la science alchimique, nous dirons pourquoi dans le cours de l’ouvrage, était nommée l’Art de musique.] Enfin, pour couronner le tout, au-dessus du lanternon, une petite figure, aujourd’hui bien fruste, dans laquelle M. Sauvageon, il y a plusieurs années, a cru pouvoir reconnaître Apollon, dieu du jour et de la lumière ; et, au-dessous de la coupole de la grande lanterne, dans une sorte de petit temple aptère, la statue très reconnaissable de Priape. Nous serions, par exemple, ajoute l’auteur, bien embarrassé pour expliquer quelle signification précise il faut attribuer au personnage à physionomie grave, que coiffe un turban hébraïque ; à celui qui émerge si vigoureusement d’un oculus peint, tandis que son bras traverse l’épaisseur de l’entablement ; à une fort belle représentation de sainte Cécile jouant du théorbe ; aux forgerons dont les marteaux, au bas des pilastres, frappent sur une enclume absente ; aux décorations extérieures, si originales, de l’escalier de service, avec la devise : Labor improbus omnia vincit… [« Méprisé, l’œuvre triomphe de tout. »] Il n’eût peut-être pas été d’ailleurs inutile, pour pénétrer le sens de toutes ces sculptures, de s’enquérir des tendances d’esprit et des occupations habituelles de celui qui les avait ainsi prodiguées sur sa demeure. On sait que le seigneur d’Escoville était l’un des hommes les plus riches de la Normandie ; ce que l’on sait moins, c’est que de tout temps il s’était adonné avec une ardeur passionnée aux recherches mystérieuses de l’alchimie. »

De cet exposé succinct, nous devons surtout retenir qu’il existait à Flers, au XVe siècle, un noyau de philosophes hermétiques ; que ceux-ci ont pu former des disciples, — ce qui est confirmé par la science transmise aux successeurs de Nicolas Valois, les seigneurs d’Escoville, — et créer un centre initiatique ; que la ville de Caen étant à distance à peu près égale de Flers et de Lisieux, il serait possible que l’Adepte inconnu, retiré au Manoir de la Salamandre, eût reçu sa première instruction de quelque maître appartenant au groupe occulte de Flers ou de Caen.

Il n’y a, dans cette hypothèse, ni impossibilité matérielle, ni invraisemblance ; mais nous ne saurions toutefois lui attribuer plus de valeur qu’on peut en attendre de ce genre de supputations. Aussi, prions-nous le lecteur de la recevoir comme nous la lui offrons, c’est-à-dire avec toute la circonspection désirable, et au titre de simple probabilité.


II (La Salamandre de Lisieux)

Nous voici à l’entrée, close depuis longtemps, du joli manoir.

La beauté du style, le choix heureux des motifs, la délicatesse de l’exécution font de cette petite porte l’un des plus agréables spécimens de la sculpture sur bois au XVIe siècle. C’est une joie pour l’artiste, autant qu’un trésor pour l’alchimiste, que ce paradigme hermétique exclusivement consacré au symbolisme de la voie sèche, la seule que les auteurs aient réservée sans en fournir d’explication (pl. V).


LISIEUX
MANOIR DE LA SALAMANDRE
Porte d'entrée
Planche V


Mais, afin de rendre plus sensible aux étudiants la valeur particulière des emblèmes analysés, nous respecterons l’ordre du travail sans nous laisser guider par des considérations de logique architecturale ou d’ordre esthétique.

Sur le tympan de l’huis aux panneaux sculptés, on remarque un intéressant groupe allégorique composé d’un lion et d’une lionne se faisant vis-à-vis. Ils tiennent tous deux, par leurs pattes antérieures, un masque humain personnifiant le soleil, cerné d’une liane recourbée en manche de miroir. Lion et lionne, principe mâle et vertu femelle, reflètent l’expression physique des deux natures, de forme semblable, mais de propriétés contraires, que l’art doit élire au début de la pratique. De leur union, accomplie selon certaines règles secrètes, provient cette double nature, matière mixte que les sages ont nommée androgyne, leur hermaphrodite ou Miroir de l’Art. C’est cette substance, à la fois positive et négative, patient contenant son propre agent, qui est la base, le fondement du Grand-Œuvre. De ces deux natures, envisagées séparément, celle qui joue le rôle de matière féminine est seule signée et alchimiquement nommée sur le corbeau portant la saillie d’une poutre de l’étage supérieur. On y voit la figure d’un dragon ailé, à queue recourbée en boucle. Ce dragon est l’image et le symbole du corps primitif et volatil, véritable et unique sujet sur lequel on doit tout d’abord travailler. Les philosophes lui ont donné une multitude de noms divers, en dehors de celui sous lequel il est vulgairement connu. C’est ce qui a causé et cause encore tant d’embarras, tant de confusion aux débutants, à ceux-là surtout qui se soucient peu des principes et ignorent jusqu’où peut s’étendre la possibilité de la nature. Malgré l’opinion générale qui veut que notre sujet n’ait jamais été désigné, nous affirmons, au contraire, que beaucoup d’ouvrages le nomment et que tous le décrivent. Mais, s’il est cité chez les bons auteurs, on ne saurait soutenir qu’il soit souligné ni montré expressément ; souvent même, on le rencontre classé parmi les corps rejetés comme impropres ou étrangers à l’Œuvre. Procédé classique dont les Adeptes se sont servis pour écarter les profanes et leur dérober l’entrée secrète de leur jardin.

Son nom traditionnel, pierre des philosophes, dépeint assez ce corps pour servir de base utile à son identification. Il est, en effet, véritablement pierre, parce qu’il présente, au sortir de la mine, les caractères extérieurs communs à tous les minerais. C’est le chaos de sages, dans lequel les quatre éléments sont enfermés, mais confus et désordonnés. C’est notre vieillard et le père des métaux, ceux-ci lui devant leur origine, puisqu’il représente la première manifestation métallique terrestre. C’est notre arsenic, la cadmie, l’antimoine, la blende, la galène, le cinabre, le colcothar, l’aurichalque, le réalgar, l’orpiment, la calamine, la tuthie, le tartre, etc. Tous les minerais, par la voix hermétique, lui ont apporté l’hommage de leur nom. On l’appelle encore dragon noir couvert d’écailles, serpent venimeux, fille de Saturne et « la plus aimée de ses enfants ». Cette substance primaire a vu son évolution interrompue par interposition et pénétration d’un soufre infect et combustible, qui en empâte le pur mercure, le retient et le coagule. Et, bien qu’il soit entièrement volatil, ce mercure primitif, corporifié sous l’action siccative du soufre arsenical, prend l’aspect d’une masse solide, noire, dense, fibreuse, cassante, friable, que son peu d’utilité rend vile, abjecte, méprisable aux yeux des hommes. Dans ce sujet, — parent pauvre de la famille des métaux — l’artiste éclairé trouve cependant tout ce dont il a besoin pour commencer et parfaire son grand ouvrage, car il y entre, disent les auteurs, au début, au milieu et à la fin de l’Œuvre. Aussi, les anciens l’ont-ils comparé au Chaos de la Création, où les éléments et les principes, les ténèbres et la lumière se trouvaient confondus, entremêlés et hors d’état de réagir les uns sur les autres. C’est la raison pour laquelle ils ont dépeint symboliquement leur matière en son premier être sous la figure du monde, qui contenait en soi les matériaux de notre globe hermétique, ou microcosme, assemblés sans ordre, sans forme, sans rythme ni mesure. [Cf. Basile Valentin. Les douze Clefs de la Philosophie, éditions de Minuit, 1956, neuvième figure, p. 185.]

Notre globe, reflet et miroir du macrocosme, n’est donc qu’une parcelle du Chaos primordial, destinée, par la volonté divine, au renouvellement élémentaire dans les trois règnes, mais qu’une suite de circonstances mystérieuses a orientée et dirigée vers le règne minéral. Ainsi informé et spécifié, soumis aux lois régissant l’évolution et la progression minérales, ce chaos devenu corps contient confusément la plus pure semence et la plus proche substance qu’il y ait des minéraux et des métaux. La matière philosophale est donc d’origine minérale et métallique. Partant, il ne la faut chercher qu’en la racine minérale et métallique, laquelle, dit Basile Valentin au livre des Douze Clefs, fut réservée par le Créateur et promise à la génération seule des métaux. En conséquence, celui qui recherchera la pierre sacrée des philosophes avec l’espoir de rencontrer ce petit monde dans les substances étrangères au règne minéral et métallique, celui-là n’arrivera jamais au terme de ses desseins. Et c’est pour détourner l’apprenti du chemin de l’erreur que les auteurs anciens lui enseignent de toujours suivre la nature. Parce que la nature n’agit que dans l’espèce qui lui est propre, ne se développe ni ne se perfectionne qu’en elle-même et par elle-même, sans qu’aucune chose hétérogène vienne entraver sa marche ou contrarier l’effet de son pouvoir générateur.

Au poteau d’huisserie gauche de la porte que nous étudions, un sujet en haut-relief attire et retient l’attention. Il figure un homme richement vêtu du pourpoint à manches, coiffé d’une sorte de mortier, et la poitrine blasonnée d’un écu montrant l’étoile à six pointes. Ce personnage de condition, campé sur le couvercle d’une urne aux parois repoussées, sert à indiquer, suivant la coutume du moyen âge, le contenu du vaisseau. C’est la substance qui, au cours des sublimations, s’élève au-dessus de l’eau, qu’elle surnage comme une huile ; c’est l’Hypérion et le Vitriol de Basile Valentin, le lion vert de Ripley et de Jacques Tesson, en un mot la véritable inconnue du grand problème. Ce chevalier, de belle allure et de céleste lignée, n’est point un étranger pour nous : plusieurs gravures hermétiques nous l’ont rendu familier. Salomon Trismosin, dans la Toyson d’Or, le montre debout, les pieds posés sur les bords de deux vasques remplies d’eau, lesquelles traduisent l’origine et la source de cette fontaine mystérieuse ; eau de nature et de propriété double, issue du lait de la Vierge et du sang du Christ ; eau ignée et feu aqueux, vertu des deux baptêmes dont il est parlé dans les Évangiles : « Pour moi, je vous baptise dans l’eau ; mais il en viendra un autre plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de dénouer le cordon de ses sandales. C’est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu. Il a le van en main, et il nettoiera son aire ; il amassera le blé dans son grenier, et il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra jamais. » [Saint Luc, ch. III, v. 16, 17. — Marc, ch. I, v. 6, 7, 8. — Jean, ch. I, v. 32 à 34.] Le manuscrit du Philosophe Solidonius reproduit le même sujet sous l’image d’un calice plein d’eau, d’où émergent à mi-corps deux personnages, au centre d’une composition assez touffue résumant l’ouvrage entier. Quant au traité de l’Azoth, c’est un ange immense, – celui de la parabole de saint Jean, dans l’Apocalypse, — qui foule la terre d’un pied et la mer de l’autre, tandis qu’il élève une torche enflammée de la main droite et comprime, de la gauche, une outre gonflée d’air, figures claires du quaternaire des éléments premiers : terre, eau, air, feu. Le corps de cet ange, dont deux ailes remplacent la tête, est couvert par le sceau du livre ouvert, orné de l’étoile cabalistique et de la devise en sept mots du Vitriol : Visita Interiora Terrae, Rectificandoque, Invenies Occultum Lapidem. « Je vis ensuite, écrit saint Jean, un autre ange fort et puissant, qui descendait du ciel, revêtu d’une nuée, et ayant un arc-en-ciel sur sa tête. Son visage était comme le soleil, et ses pieds comme des colonnes de feu. Il avait à la main un petit livre ouvert, et il mit son pied droit sur la mer, et son pied gauche sur la terre. Et il cria d’une voix forte, comme un lion qui rugit ; et après qu’il eut crié, sept tonnerres firent éclater leur voix. Et les sept tonnerres ayant fait retentir leur voix, j’allais écrire ; mais j’entendis une voix du ciel qui me dit : Tenez sous le sceau les paroles des sept tonnerres, et ne les écrivez point… Et cette voix que j’avais entendue dans le ciel s’adressa encore à moi et me dit : Allez prendre le petit livre ouvert qui est dans la main de l’ange qui se tient debout sur la mer et sur la terre. J’allais donc trouver l’ange et je lui dis : Donnez-moi le petit livre. Et il me dit : Prenez-le et le dévorez ; il vous causera de l’amertume dans le ventre, mais dans votre bouche il sera doux comme du miel. » [Apocalypse, ch. X, v. 1 à 4, 8 et 9. — Cette parabole, fort instructive, se trouve reproduite avec quelques variantes, qui en précisent le sens hermétique, dans la Vision survenue en songeant à Ben Adam, au temps du règne du roy d’Adama, laquelle a esté mise en lumière par Floretus à Bethabor. Bibl. de l’Arsenal, ms. 3022 (168, S. A. F.) p. 14. Voici la partie du texte susceptible de nous intéresser :
« Et j’entendis de rechef une voix du ciel, parlant à moy, et disant :
« Va, et prens ce livret ouvert, de la main de cet ange qui se tient sur la mer et sur la terre. — Et j’allay vers l’ange et luy dis : Baille moy ce livret. — Et je pris ce livret de la main de l’ange, et le luy donnay pour l’engloustir. Et, comme il l’eust mangé, il eust des tranchées au ventre si fort, qu’il en vint tout noir comme du charbon ; et comme il estoit dans ceste noirceur, le soleil luisit clair comme au plus chaud midy, et de là changea sa forme noire comme un marbre blanc ; jusqu’à ce qu’enfin le soleil estant au plus haut, il devint tout rouge comme du feu… Et alors le tout s’esvanouit…
« Et du lyeu où l’ange parloit, s’éleva une main tenant un verre dans lequel il sembloit y avoir une pouldre de couleur de rose rouge… Et j’entendis un grand écho disant :
« Suivés la nature, suivés la nature ! ».]

Ce produit, allégoriquement exprimé par l’ange ou l’homme, — attribut de l’évangéliste saint Matthieu, — n’est autre que le mercure des philosophes, de nature et de qualité double, en partie fixe et matériel, en partie volatil et spirituel, lequel suffit pour commencer, achever et multiplier l’ouvrage. C’est là l’unique et seule matière dont nous avons besoin, sans nous soucier d’en quérir d’autre ; mais il est nécessaire de savoir, afin de ne point errer, que c’est à partir de ce mercure et de son acquisition que les auteurs commencent généralement leurs traités. C’est lui qui est la minière et la racine de l’or, et non le métal précieux, absolument inutile et sans emploi dans la voie que nous étudions. Eyrenée Philalèthe dit, avec beaucoup de vérité, que notre mercure, à peine minéral, est moins encore métallique, parce qu’il ne renferme que l’esprit ou la semence métallique, tandis que le corps tend à s’éloigner de la qualité minérale. C’est cependant l’esprit de l’or, enclos dans une huile transparente, aisément coagulable ; le sel des métaux, car toute pierre est sel, et le sel de notre pierre, car la pierre des philosophes, qui est ce mercure dont nous parlons, est le sujet de la pierre philosophale. De là vient que plusieurs Adeptes, voulant créer la confusion, l’ont appelé nitre ou salpêtre (sal petri, sel de pierre), et copié le signe de l’un sur l’image de l’autre. Davantage, sa structure cristalline, sa ressemblance physique avec le sel fondu, sa transparence ont permis de l’assimiler aux sels et lui en ont fait attribuer tous les noms. Il devient ainsi, tour à tour, selon la volonté ou la fantaisie des écrivains, le sel marin et le sel gemme, le sel alembroth, le sel de Saturne, le sel des sels. C’est aussi le fameux vitriol vert, oleum vitri, que Pantheus décrit comme étant la chrysocolle, d’autres le borax ou atincar ; le vitriol romain parce que Ῥώμη, nom grec de la Ville éternelle, signifie force, vigueur, puissance, domination ; le minéral de Pierre-Jean Fabre, parce qu’en lui, dit-il, l’or y vit (vitryol). On le surnomme également Protée, à cause de ses métamorphoses pendant le travail, et aussi Caméléon (Χαμαιλέων, lion rampant), parce qu’il revêt successivement toutes les couleurs du spectre.

Voici maintenant le dernier sujet décoratif de notre porte. C’est une salamandre servant de chapiteau à la colonnette torse du jambage droit. Elle nous paraît être, en quelque sorte, la fée protectrice de cette agréable demeure, car nous la retrouvons sculptée sur le corbeau du pilier médian, situé au rez-de-chaussée, et jusque sur la lucarne du grenier. Il semblerait même, étant donné la répétition voulue du symbole, que notre alchimiste eût eu une préférence marquée pour ce reptile héraldique. Nous ne prétendons pas insinuer, par là, qu’il ait pu lui attribuer le sens érotique et grossier que prisait tant François Ier ; ce serait insulter l’artisan, déshonorer la science, outrager la vérité à l’instar du débauché de haute race, mais de basse intellectualité, auquel nous regrettons devoir jusqu’au nom paradoxal de Renaissance.

[« On surnomme François Ier le Père des Lettres, et cela pour quelques faveurs qu’il accorda à trois ou quatre écrivains ; mais oublie-t-on que ce Père des Lettres donna, en 1535, des lettres patentes par lesquelles il prohibait l’imprimerie sous peine de la hart ; qu’après avoir proscrit l’imprimerie il établi une censure pour empêcher la publication et la vente des livres précédemment imprimés ; qu’il attribua à la Sorbonne le droit d’inquisition sur les consciences ; que, d’après l’édit royal, la possession d’un livre ancien condamné et proscrit par la Sorbonne exposait les possesseurs à la peine de mort, si ce livre était trouvé dans son domicile, où les sbires de la Sorbonne avaient la faculté de faire perquisition ; qu’il se montra, pendant tout son règne, implacable ennemi de l’indépendance de l’esprit et du progrés des lumières, autant que fanatique protecteur des plus fougueux théologiens et des absurdités scolastiques les plus contraires au véritable esprit de la religion chrétienne ?… Quel encouragement pour les sciences et les belles-lettres ! On ne peut voir dans François Ier qu’un fou brillant qui fit le malheur et la honte de la France. » Abbé de Montgaillard, Histoire de France. Paris, Moutardier, 1827, t. I, p. 183.]

Mais un trait singulier du caractère humain porte l’homme à chérir davantage ce pour quoi il a souffert et peiné le plus ; cette raison nous permettrait sans doute d’expliquer le triple emploi de la salamandre, hiéroglyphe du feu secret des sages. C’est qu’en effet, parmi les produits annexes entrant dans le travail en qualité d’aidants ou de serviteurs, aucun n’est de recherche plus ingrate ni d’identification plus laborieuse que celui-ci. On peut encore, dans les préparations accessoires, employer aux lieu et place des adjuvants requis, certains succédanés capables de fournir un résultat analogue ; cependant, dans l’élaboration du mercure, rien ne saurait se substituer au feu secret, à cet esprit susceptible de l’animer, de l’exalter et de faire corps avec lui, après l’avoir extrait de la matière immonde. « Je vous plaindrois beaucoup, écrit Limojon de Saint-Didier, si, comme moy, après avoir connu la véritable matière, vous passiés quinze années entièrement dans le travail, dans l’estude et dans la méditation, sans pouvoir extraire de la pierre le suc precieux qu’elle renferme dans son sein, faute de connoistre le feu secret des sages, qui fait couler de cette plante seiche et aride en apparence une eau qui ne mouille pas les mains. » [Limojon de Saint-Didier. Lettre aux vrays Disciples d’Hermès, dans le Triomphe hermétique. Amsterdam. Henry Wetstein, 1699, p. 150.] Sans lui, sans ce feu caché sous une forme saline, la matière préparée ne pourrait être évertuée ni remplir ses fonctions de mère, et notre labeur demeurerait à jamais chimérique et vain. Toute génération demande l’aide d’un agent propre, déterminé au règne dans lequel la nature l’a placé. Et toute chose porte semence. Les animaux naissent d’un œuf ou d’un ovule fécondé ; les végétaux proviennent d’une graine rendue prolifique ; de même, les minéraux et les métaux ont pour semence une liqueur métallique fertilisée par le feu minéral. Celui-ci est donc l’agent actif introduit par l’art dans la semence minérale, et c’est lui, nous dit Philalèthe « qui fait le premier tourner l’essieu et mouvoir la roue ». Par là, il est facile de comprendre de quelle utilité est cette lumière métallique, invisible, mystérieuse, et avec quel soin nous devons chercher à la connaître, à la distinguer par ses qualités spécifiques, essentielles et occultes.

Salamandre, en latin salamandra, vient de sal, sel, et de mandra, qui signifie étable, et aussi creux de roche, solitude, ermitage. Salamandra est donc le nom du sel d’étable, sel de roche ou sel solitaire. Ce mot prend dans la langue grecque une autre acceptation, révélatrice de l’action qu’il provoque. Σαλαμάνδρα apparaît formé de Σάλα, agitation, trouble, employé sans doute pour σάλος ou ζάλη, eau agitée, tempête, fluctuation, et de μάνδρα, qui a le même sens qu’en latin. De ces étymologies, nous pouvons tirer cette conclusion que le sel, esprit ou feu, prend naissance dans une étable, un creux de roche, une grotte… C’en est assez. Couché sur la paille de sa crèche, en la grotte de Bethléem, Jésus n’est-il pas le nouveau soleil apportant la lumière au monde ? N’est-il pas Dieu lui-même, sous son enveloppe charnelle et périssable ? Qui donc a dit : Je suis l’Esprit et je suis la Vie ; je suis venu mettre le Feu dans les choses ?

Ce feu spirituel, informé et corporifié en sel, c’est le soufre caché, parce qu’au cours de son opération il ne se rend jamais manifeste ni sensible à nos yeux. Et cependant ce soufre, tout invisible qu’il soit, n’est point une ingénieuse abstraction, un artifice de doctrine. Nous savons l’isoler, l’extraire du corps qui le recèle, par un moyen occulte et sous l’aspect d’une poudre sèche, laquelle, en cet état, devient impropre et sans effet dans l’art philosophique. Ce feu pur, de même essence que le soufre spécifique de l’or, mais moins digéré, est, par contre, plus abondant que celui du métal précieux. C’est pourquoi il s’unit aisément au mercure des minéraux et métaux imparfaits. Philalèthe nous assure qu’on le trouve caché au ventre d’Aries, ou du Bélier, constellation que parcourt le soleil au mois d’avril. Enfin, pour le désigner mieux encore, nous ajouterons que ce Bélier « qui cache en soy l’acier magique » porte ostensiblement sur son écu l’image du sceau hermétique, astre aux six rayons. C’est donc dans cette matière très commune, qui nous paraît simplement utile, que nous devons rechercher le mystérieux feu solaire, sel subtil et soufre spirituel, lumière céleste diffuse dans les ténèbres du corps, sans laquelle rien ne se peut faire et que rien ne saurait remplacer.

Nous avons signalé plus haut la place importante qu’occupe, parmi les sujets emblématiques du petit hôtel de Lisieux, la salamandre, enseigne particulière de son modeste et savant propriétaire. On la retrouve, disions-nous, jusque sur la lucarne du faîte, presque inaccessible et dressée en plein ciel. Elle y étreint le poinçon du chapeau, entre deux dragons sculptés parallèlement sur le bois des jouées (pl. VI).


LISIEUX
MANOIR DE LA SALAMANDRE
La Salamandre et les deux Dragons de la lucarne
Planche VI


Ces deux dragons, l’un aptère (ἄπτερος, sans ailes), l’autre chrysoptère (χρυσόπτερος, aux ailes dorées), sont ceux dont parle Nicolas Flamel en ses Figures Hierogliphiques, et que Michel Maïer (Symbola aureae mensae, Francofurti, 1617) regarde comme étant, avec le globe surmonté de la croix, des symboles particuliers au style du célèbre Adepte. Cette simple constatation démontre la connaissance étendue que l’artiste lexovien avait des textes philosophiques et du symbolisme spécial à chacun de ses prédécesseurs. D’autre part, le choix même de la salamandre nous mène à penser que notre alchimiste dut chercher longtemps et employer de nombreuses années à la découverte du feu secret. L’hiéroglyphe dissimule, en effet, la nature physico-chimique des fruits du jardin d’Hespéra, fruits dont la maturité tardive ne réjouit le sage qu’en sa vieillesse, et qu’il ne cueille guère qu’au soir de la vie, au couchant (Ἑσπερίς) d’une laborieuse et pénible carrière. Chacun de ces fruits est le résultat d’une condensation progressive du feu solaire par le feu secret, verbe incarné, esprit céleste corporifié dans toutes les choses de ce monde. Et ce sont les rayons assemblés et concentrés de ce double feu qui colorent et animent un corps pur, diaphane, clarifié, régénéré, de brillant éclat et d’admirable vertu.

Parvenu à ce point d’exaltation, le principe igné, matériel et spirituel, par son universalité d’action, devient assimilable aux corps compris dans les trois règnes de la nature ; il exerce son efficacité aussi bien chez les animaux et chez les végétaux qu’à l’intérieur des corps minéraux et métalliques. C’est là le rubis magique, agent pourvu de l’énergie, de la subtilité ignées, et revêtu de la couleur et des multiples propriétés du feu. C’est là encore l’Huile de Christ ou de cristal, le lézard héraldique qui attire, dévore, vomit et fournit la flamme, étendu sur sa patience comme le vieux phénix sur son immortalité.


III (La Salamandre de Lisieux)

Sur le pilier médian du rez-de-chaussée, le visiteur découvre un curieux bas-relief. Un singe y est occupé à manger les fruits d’un jeune pommier, à peine plus élevé que lui (pl. VII).


LISIEUX
MANOIR DE LA SALAMANDRE
La Salamandre et le Singe au Pommier
Planche VII


Devant ce sujet, qui traduit pour l’initié la réalisation parfaite, nous abordons l’Œuvre par la fin. Les brillantes fleurs, dont les couleurs vives et chatoyantes faisaient la joie de notre artisan, se sont fanées et éteintes les unes après les autres ; les fruits ont alors pris forme et, de verts qu’ils étaient au commencement, s’offrent maintenant à lui parés d’une brillante enveloppe pourprée, sûr indice de leur maturité et de leur excellence.

C’est que l’alchimiste, dans son patient travail, doit être le scrupuleux imitateur de la nature, le singe de la création, suivant l’expression génuine de plusieurs maîtres. Guidé par l’analogie, il réalise en petit, avec ses faibles moyens et dans un domaine restreint, ce que Dieu fit en grand dans l’univers cosmique. Ici, l’immense ; là, le minuscule. À ces deux extrémités, même pensée, même effort, volonté semblable en sa relativité. Dieu fait tout de rien : il crée. L’homme prend une parcelle de ce tout et la multiplie : il prolonge et continue. Ainsi le microcosme amplifie le macrocosme. Tel est son but, sa raison d’être ; telle nous parait être sa véritable mission terrestre et la cause de son propre salut. En haut, Dieu ; en bas, l’homme. Entre le Créateur immortel et sa créature périssable, toute la Nature créée. Cherchez : vous ne trouverez rien de plus, ni ne découvrirez rien de moins, que l’Auteur du premier effort, relié à la masse des bénéficiaires de l’exemple divin, soumis à la même volonté impérieuse d’activité constante, d’éternel labeur.

Tous les auteurs classiques sont unanimes à reconnaître que le Grand-Œuvre est un abrégé, réduit aux proportions et aux possibilités humaines, de l’Ouvrage divin. Et, comme l’Adepte doit y apporter le meilleur de ses qualités s’il veut le mener à bien, il apparaît juste et équitable qu’il recueille les fruits de l’Arbre de Vie et fasse son profit des pommes merveilleuses du jardin des Hespérides.

Mais puisque, obéissant à la fantaisie ou au désir de notre philosophe, nous sommes contraints de commencer au point même où l’art et la nature achèvent de concert leur besogne, serait-ce agir en aveugle que nous préoccuper de savoir d’abord ce que nous recherchons ? Et n’est-ce pas, en dépit du paradoxe, une excellente méthode que celle qui débute par la fin ? — Celui-là trouvera plus facilement ce dont il a besoin, qui saura nettement ce qu’il veut obtenir. On parle beaucoup, dans les milieux occultes de notre époque, de la pierre philosophale, sans savoir ce qu’elle est en réalité. Beaucoup de gens instruits qualifient la gemme hermétique de « corps mystérieux » ; ils ont pour elle l’opinion de certains spagyristes des XVIIe et XVIIIe siècles, qui la rangeaient au nombre des entités abstraites, qualifiées non êtres ou êtres de raison. Renseignons-nous donc afin d’avoir, sur ce corps inconnu, une idée aussi proche que possible de la vérité ; étudions les descriptions, rares et trop succinctes à notre gré, que nous ont laissées quelques philosophes, et voyons ce qu’en rapportent également de savants personnages et de fidèles témoins.

Disons, au préalable, que le terme de pierre philosophale signifie, d’après la langue sacrée, pierre qui porte le signe du soleil. Or, ce signe solaire est caractérisé par la coloration rouge, laquelle peut varier d’intensité, ainsi que le dit Basile Valentin : « Sa couleur tire du rouge incarnat sur le cramoisy, ou bien de couleur de rubis sur couleur de grenade ; quant à sa pesanteur, elle poise beaucoup plus qu’elle a de quantité. » [Les Douze Clefs de Philosophie de Frère Basile Valentin, religieux de l’Ordre Sainct Benoist, traictant de la vraye Medecine metallique. Paris, Pierre Moët, 1659 ; Xe clef, p. 121] Voilà pour la couleur et pour la densité. Le Cosmopolite, que Louis Figuier croit être l’alchimiste connu sous le nom de Sethon, et d’autres sous celui de Michaël Sendivogius, nous décrit son aspect translucide, sa forme cristalline et sa fusibilité dans ce passage : « Si l’on trouvoit, dit-il, nostre sujet dans son dernier état de perfection, fait et composé par la nature ; qu’il fût fusible comme de la cire ou du beurre, et que sa rougeur, sa diaphanéité et clarté parût au dehors, ce seroit là véritablement nostre benoiste pierre. » [Cosmopolite ou Nouvelle Lumiere Chymique. Paris, J. d’Houry, 1669. Traité du sel, p. 64.] Sa fusibilité est telle, en effet, que tous les auteurs l’ont comparée à celle de la cire (64° centig.) ; « elle fond à la flamme d’une chandelle », répètent-ils ; certains, pour cette raison, lui ont même donné le nom de grande cire rouge. [Dans le ms. lat. 5614 de la Bibl. nat., qui est composé de traités d’anciens philosophes, le troisième ouvrage a pour titre : Modus faciendi Optimam Ceram rubeam.] À ces caractères physiques, la pierre joint de puissantes propriétés chimiques, le pouvoir de pénétration ou d’ingrès, l’absolue fixité, l’inoxydabilité qui la rend incalcinable, une résistance extrême au feu, enfin son irréductibilité et sa parfaite indifférence à l’égard des agents chimiques. C’est aussi ce que nous apprend Henri Khunrath, dans son Amphitheatrum Sapientiae Æternae, lorsqu’il écrit : « Enfin, lorsque l’Œuvre aura passé de la couleur cendrée au blanc pur, puis au jaune, tu verras la pierre philosophale, notre roi élevé au-dessus des dominateurs, sortir de son sépulcre vitreux, se lever de son lit et venir sur notre scène mondaine dans son corps glorifié, c’est-à-dire régénéré et plus que parfait ; autrement dit, l’escarboucle brillante, très rayonnante de splendeur, et dont les parties très subtiles et très épurées, par la paix et la concorde de la mixtion, sont inséparablement liées et assemblées en un ; égale, diaphane comme le cristal, compacte et très pondéreuse, aisément fusible dans le feu comme la résine, fluente comme de la cire et plus que le vif-argent, mais sans émettre aucune fumée ; transperçant et pénétrant les corps solides et compacts, comme l’huile pénètre le papier ; soluble et dilatable dans toute liqueur susceptible de l’amollir ; friable comme le verre ; de la couleur du safran lorsqu’on la pulvérise, mais rouge comme le rubis lorsqu’elle reste en masse intègre (laquelle rougeur est la signature de la parfaite fixation et de la fixe perfection) ; colorant et teignant constamment ; fixe dans les tribulations de toutes les expériences, même dans les épreuves par le soufre dévorant et les eaux ardentes, et par la très forte persécution du feu ; toujours durable, incalcinable, et, à l’instar de la Salamandre, permanente et jugeant justement toutes choses (car elle est à sa manière tout en tout), et clamant : Voici, je rénoverai toutes choses. »

L’aventurier anglais Édouard Kelley, dit Talbot, qui avait acquis, vers 1585, d’un aubergiste, la pierre philosophale trouvée dans le tombeau d’un évêque, que l’on disait fort riche, était rouge et très lourde, mais sans aucune odeur. Cependant Bérigard de Pise dit qu’un homme habile lui donna un gros (3 grammes 82) d’une poudre dont la couleur était semblable à celle du coquelicot, et qui dégageait l’odeur du sel marin calciné. [En évaporant un litre d’eau de mer, chauffant les cristaux obtenus jusqu’à déshydratation complète et les soumettant à la calcination dans une capsule de porcelaine, on perçoit nettement l’odeur caractéristique de l’iode.]

Helvétius (Jean-Frédéric Schweitzer) vit la pierre, que lui montra un Adepte étranger, le 27 décembre 1666, sous la forme d’une métalline couleur de soufre. Ce produit, pulvérisé, provenait donc, comme le dit Khunrath, d’une masse rouge. Dans une transmutation faite par Sethon, en juillet 1602, devant le docteur Jacob Zwinger, la poudre employée était, au rapport de Dienheim, « assez lourde, et d’une couleur qui paraissait jaune-citron ». Un an plus tard, lors d’une seconde projection chez l’orfèvre Hans de Kempen, à Cologne, le 11 août 1603, c’est d’une pierre rouge dont se sert le même artiste.

Selon plusieurs témoins dignes de foi, la pierre, obtenue directement en poudre, pourrait affecter une coloration aussi vive que celle qui serait formée à l’état compact. Le fait est assez rare, mais il peut se produire et vaut d’être mentionné. C’est ainsi qu’un Adepte italien qui, en 1658, réalisa la transmutation devant le pasteur protestant Gros, chez l’orfèvre Bureau, de Genève, employait, au dire des assistants, une poudre rouge. Schmieder décrit la pierre que Bötticher tenait de Lascaris comme une substance ayant l’aspect d’un verre couleur rouge de feu. Pourtant, Lascaris avait remis à Domenico Manuel (Gaëtano) une poudre semblable au vermillon. Celle de Gustenhover était aussi très rouge. Quant à l’échantillon cédé par Lascaris à Dierbach, il fut examiné au microscope par le conseiller Dippel, et apparut composé d’une multitude de petits grains ou cristaux rouges ou orangés ; cette pierre avait une puissance égale à près de six cent fois l’unité.

Jean-Baptiste Van Helmont, racontant l’expérience qu’il fit en 1618 dans son laboratoire de Vilvorde, près de Bruxelles, écrit : « J’ai vu et j’ai touché plus d’une fois la pierre philosophale ; la couleur en était comme du safran en poudre, mais pesante et luisante comme du verre pulvérisé. » Ce produit, dont un quart de grain (13 milligr. 25) fournit huit onces d’or (244 gr. 72), manifestait une énergie considérable : environ 18470 fois l’unité.

Dans l’ordre des teintures, c’est-à-dire des liqueurs obtenues par solution d’extraits métalliques gras, nous possédons la relation de Godwin Hermann Braun, d’Osnabruck, qui transmuta, en 1701, à l’aide d’une teinture ayant l’aspect d’une huile « assez fluide et de couleur brune ». Le célèbre chimiste Henckel rapporte, d’après Valentini, l’anecdote suivante : « Il vint un jour, chez un fameux apothicaire de Francfort-sur-le-Main, nommé Salwedel, un étranger qui avoit une teinture brune, laquelle avoit presque l’odeur de l’huile de corne de cerf ; [C’est l’odeur caractéristique du carbamate d’ammoniaque.] avec quatre gouttes de cette teinture, il changea un gros de plomb en or de 23 carats 7 grains et demi. Ce même homme donna quelques gouttes de cette teinture à cet apothicaire, qui le logea, et qui fit ensuite de pareil or, qu’il garde en mémoire de cet homme, avec la petite bouteille dans laquelle elle étoit, et où on peut encore voir des marques de cette teinture. J’ai eu cette bouteille entre mes mains et puis en rendre témoignage à tout le monde. » [J.-F. Henckel. Flora Saturnisans. Paris, J. T. Hérissant, 1760, chap. VIII, p. 158.]

Sans contester la véracité de ces deux derniers faits, nous nous refusons cependant à les placer au rang des transmutations effectuées par la pierre philosophale à l’état spécial de poudre de projection. Toutes les teintures en sont là. Leur assujettissement à un métal particulier, leur puissance limitée, les caractères spécifiques qu’elles présentent nous conduisent à les considérer comme de simples produits métalliques, extraits des métaux vulgaires par certains procédés, dénommés petits particuliers, qui relèvent de la spagyrie et non de l’alchimie. De plus, ces teintures, étant métalliques, n’ont pas d’autre action que celle de pénétrer les métaux seuls qui ont servi de base à leur préparation.

Laissons donc de côté ces procédés et ces teintures. Ce qui importe surtout, c’est de retenir que la pierre philosophale s’offre à nous sous la forme d’un corps cristallin, diaphane, rouge en masse, jaune après pulvérisation, lequel est dense et très fusible, quoique fixe à toute température, et dont les qualités propres le rendent incisif, ardent, pénétrant, irréductible et incalcinable. Ajoutons qu’il est soluble dans le verre en fusion, mais se volatilise instantanément lorsqu’on le projette sur un métal fondu. Voilà, réunies en un seul sujet, des propriétés physico-chimiques qui l’éloignent singulièrement de la nature métallique et en rendent l’origine fort nébuleuse. Un peu de réflexion nous tirera d’embarras. Les maîtres de l’art nous apprennent que le but de leurs travaux est triple. Ce qu’ils cherchent à réaliser en premier lieu, c’est la Médecine universelle, ou pierre philosophale proprement dite. Obtenue sous forme saline, multipliée ou non, elle n’est utilisable que pour la guérison des maladies humaines, la conservation de la santé et l’accroissement des végétaux. Soluble dans toute liqueur spiritueuse, sa solution prend le nom d’Or potable (bien qu’elle ne contienne pas le moindre atome d’or), parce qu’elle affecte une magnifique couleur jaune. Sa valeur curative et la diversité de son emploi en thérapeutique en font un auxiliaire précieux dans le traitement des affections graves et incurables. Elle n’a aucune action sur les métaux, sauf sur l’or et l’argent, avec lesquels elle se fixe et qu’elle dote de ses propriétés, mais, conséquemment, ne sert de rien pour la transmutation. Cependant, si l’on excède le nombre limite de ses multiplications, elle change de forme et, au lieu de reprendre l’état solide et cristallin en se refroidissant, elle demeure fluide comme le vif-argent et absolument incoagulable. Dans l’obscurité, elle brille alors d’une lueur douce, rouge et phosphorescente, dont l’éclat reste plus faible que celui d’une veilleuse ordinaire. La Médecine universelle est devenue la Lumière inextinguible, le produit éclairant de ces lampes perpétuelles, que certains auteurs ont signalées comme ayant été trouvées dans quelques sépultures antiques. Ainsi radiante et liquide, la pierre philosophale n’est guère susceptible, à notre avis, d’être poussée plus loin ; vouloir amplifier sa vertu ignée nous semblerait dangereux ; le moins que l’on pourrait craindre serait de la volatiliser et de perdre le bénéfice d’un labeur considérable. Enfin, si l’on fermente la Médecine universelle, solide, avec l’or ou l’argent très purs, par fusion directe, on obtient la Poudre de projection, troisième forme de la pierre. C’est une masse translucide, rouge ou blanche selon le métal choisi, pulvérisable, propre seulement à la transmutation métallique. Orientée, déterminée et spécifiée au règne minéral, elle est inutile et sans action pour les deux autres règnes.

Des considérations précédentes, il ressort nettement que la pierre philosophale, ou Médecine universelle, malgré son origine métallique indéniable, n’est pas faite uniquement de matière métallique. S’il en était autrement, et qu’on dût la composer seulement de métaux, elle resterait soumise aux conditions qui régissent la nature minérale et n’aurait nul besoin d’être fermentée pour opérer la transmutation. D’autre part, l’axiome fondamental qui enseigne que les corps n’ont point d’action sur les corps serait faux et paradoxal. Prenez le temps et la peine d’expérimenter, et vous reconnaitrez que les métaux n’agissent pas sur d’autres métaux. Qu’ils soient amenés à l’état de sels ou de cendres, de verres ou de colloïdes, ils conserveront toujours leur nature au cours des épreuves et, dans la réduction, se sépareront sans perte de leurs qualités spécifiques.

Seuls, les esprits métalliques possèdent le privilège d’altérer, de modifier et dénaturer les corps métalliques. Ce sont eux les véritables promoteurs de toutes les métamorphoses corporelles que l’on peut y observer. Mais comme ces esprits, ténus, extrêmement subtils et volatils, ont besoin d’un véhicule, d’une enveloppe capable de les retenir ; que la matière doit en être très pure, – pour permettre à l’esprit d’y demeurer, – et très fixe, afin d’empêcher sa volatilisation ; qu’elle doit rester fusible, dans le but de favoriser l’ingrès ; qu’il est indispensable de lui assurer une résistance absolue aux agents réducteurs, on comprend sans peine que cette matière ne puisse être recherchée dans la seule catégorie des métaux. C’est pourquoi Basile Valentin recommande de prendre l’esprit dans la racine métallique, et Bernard le Trévisan défend d’employer les métaux, les minéraux et leurs sels à la construction du corps. La raison en est simple et s’impose d’elle-même. Si la pierre était composée d’un corps métallique et d’un esprit fixé sur ce corps, celui-ci agissant sur celui-là comme étant de même espèce, le tout prendrait la forme caractéristique du métal. On pourrait, dans ce cas, obtenir de l’or ou de l’argent, voire même un métal inconnu, et rien de plus. C’est là ce qu’ont toujours fait les archimistes (Sic. Dans quelques éditions, on a indiqué erronément « alchimistes » - Note de L.A.T.), parce qu’ils ignoraient l’universalité et l’essence de l’agent qu’ils recherchaient. Or, ce que nous demandons, avec tous les philosophes, ce n’est pas l’union d’un corps et d’un esprit métalliques, mais bien la condensation, l’agglomération de cet esprit dans une enveloppe cohérente, tenace et réfractaire, capable de l’enrober, d’en imprégner toutes les parties et de lui assurer une protection efficace. C’est cette âme, esprit ou feu rassemblé, concentré et coagulé dans la plus pure, la plus résistante et la plus parfaite des matières terrestres, que nous appelons notre pierre. Et nous pouvons certifier que toute entreprise qui n’aura pas cet esprit pour guide et cette matière pour base ne conduira jamais au but proposé.


IV (La Salamandre de Lisieux)

Au premier étage du manoir de Lisieux, et taillé dans le pilier gauche de la façade, un homme d’aspect primitif soulève et paraît vouloir emporter un écot d’assez forte dimension (pl. IV).


Planche IV


Ce symbole, qui semble fort obscur, cache cependant le plus important des arcanes secondaires. Nous dirons même que, par ignorance de ce point de doctrine, — et aussi pour avoir suivi trop littéralement l’enseignement des vieux auteurs, — nombre de bons artistes n’ont pu recueillir le fruit de leurs travaux. Et combien d’investigateurs, plus enthousiastes que pénétrants, se heurtent et trébuchent encore aujourd’hui contre la pierre d’achoppement des raisonnements spécieux ! Gardons-nous de pousser trop loin la logique humaine, si souvent contraire à la simplicité naturelle. Si l’on savait observer plus naïvement les effets que la nature manifeste autour de nous ; si l’on se contentait de contrôler les résultats obtenus en utilisant les mêmes moyens ; si l’on subordonnait au fait la recherche du mystère des causes, son explication par le vraisemblable, le possible ou l’hypothétique, nombre de vérités seraient découvertes qui sont encore à rechercher. Défiez-vous donc de faire intervenir, en vos observations, ce que vous croyez connaître, car vous seriez amené à constater qu’il eût mieux valu n’avoir rien appris plutôt que d’avoir tout à désapprendre.

Ce sont là, peut-être, des conseils superflus, parce qu’ils réclament, dans leur mise en pratique, l’application d’une volonté opiniâtre dont les médiocres sont incapables. Nous savons ce qu’il en coûte pour troquer les diplômes, les sceaux et les parchemins contre l’humble manteau du philosophe. Il nous a fallu vider, à vingt-quatre ans, ce calice au breuvage amer. Le cœur meurtri, honteux des erreurs de nos jeunes années, nous avons dû brûler livres et cahiers, confesser notre ignorance et, modeste néophyte, déchiffrer une autre science sur les bancs d’une autre école. Aussi, est-ce pour ceux-là qui ont eu le courage de tout oublier, que nous prenons la peine d’étudier le symbole et de le dépouiller du voile ésotérique.

L’écot dont s’est saisi cet artisan d’un autre âge ne parait guère devoir servir qu’à son génie industrieux. Et, pourtant, c’est bien là notre arbre sec, le même qui eut l’honneur de donner son nom à l’une des plus vieilles rues de Paris, après avoir figuré longtemps sur une enseigne célèbre. Édouard Fournier nous apprend que, d’après Sauval (t. I, p. 109), cette enseigne se voyait encore vers 1660. [Édouard Fournier, Énigmes des rues de Paris. Paris, E. Dentu, 1860.] Elle désignait aux passants « une auberge dont parle Monstrelet » (t. I, chap. CLXXVII), et était bien choisie pour un tel logis, qui, dès 1300, avait dû servir de gîte à des pèlerins de Terre-Sainte. L’Arbre-Sec était un souvenir de Palestine ; c’était l’arbre planté tout près d’Hébron, [Nous l’identifions au Chêne de Membré, ou, plus hermétiquement, démembré.] qui, après avoir été depuis le commencement du monde « verd et feuillu », perdit son feuillage le jour que Notre-Seigneur mourut en la croix, et lors sécha ; « mais pour reverdir lorsqu’un seigneur, prince d’Occident, gaignera la terre de promission, avec l’ayde des chrestiens et fera chanter messe dessoubs de cet arbre sech. » [Le Livre de Messire Guill. de Mandeville. Bibl. nat., ms. 8392, fol. 157.]

Cet arbre desséché, issant de roc aride, se voit figuré à la dernière planche de l’Art du Potier ; mais on l’a représenté couvert de feuilles et de fruits, avec une banderole portant la devise : Sic in sterili. [Les Trois Libvres de l’Art du Potier, du Cavalier Cyprian Piccolpassi, translatés par Claudius Popelyn, Parisien. Paris, Librairie Internationale, 1861.] C’est lui aussi que l’on rencontre sculpté sur la belle porte de la cathédrale de Limoges, de même qu’en un quatre-feuilles du soubassement d’Amiens. Ce sont également deux fragments de ce tronc mutilé, qu’un clerc de pierre élève au-dessus de la grande coquille servant de bénitier, dans l’église bretonne de Guimiliau (Finistère). Enfin, nous retrouvons encore l’arbre sec sur un certain nombre d’édifices laïques du XVe siècle. À Avignon, il surmonte la porte en anse de panier de l’ancien collège de Roure ; à Cahors, il sert d’encadrement à deux fenêtres (maison Verdier, rue des Boulevards), ainsi qu’à une petite porte dépendant du collège Pellegri, situé dans la même ville (pl. VIII).


CAHORS - COLLEGE PELLEGRI
PORTE DU XVème SIECLE
L'Arbre sec
Planche VIII


Tel est l’hiéroglyphe adopté par les philosophes pour exprimer l’inertie métallique, c’est-à-dire l’état spécial que l’industrie humaine fait prendre aux métaux réduits et fondus. L’ésotérisme hermétique démontre, en effet, que les corps métalliques demeurent vivants et doués du pouvoir végétatif, tant qu’ils sont minéralisés dans leurs gîtes. Ils s’y trouvent associés à l’agent spécifique, ou esprit minéral, qui en assure la vitalité, la nutrition et l’évolution jusqu’au terme requis par la nature, où ils prennent alors l’aspect et les propriétés de l’argent et de l’or natifs. Parvenu à ce but, l’agent se sépare du corps, qui cesse de vivre, devient fixe et non susceptible de transformation. Resterait-il sur la terre pendant plusieurs siècles, qu’il ne pourrait, de lui-même, changer d’état ni abandonner les caractères qui distinguent le métal de l’agrégat minéral.

Mais il s’en faut que tout se passe aussi simplement à l’intérieur des gîtes métallifères. Soumis aux vicissitudes de ce monde transitoire, quantité de minerais ont leur évolution suspendue par l’action de causes profondes, — épuisement des éléments nutritifs, pénurie d’apports cristallins, insuffisance de pression, de chaleur, etc., — ou externes, — crevasses, afflux des eaux, ouverture de la mine. Les métaux se solidifient alors et restent minéralisés avec leurs qualités acquises, sans pouvoir outrepasser le stade évolutif qu’ils ont atteint. D’autres, plus jeunes, attendant encore l’agent qui doit leur assurer la solidité et la consistance, conservent l’état liquide et sont tout à fait incoagulables. Tel est le cas du mercure, que l’on trouve fréquemment à l’état natif, ou minéralisé par le soufre (cinabre), soit dans la minière même, soit en dehors de son lieu d’origine.

Sous cette forme native, et bien que le traitement métallurgique n’ait pas eu à intervenir, les métaux sont aussi insensibles que ceux dont les minerais ont subi le grillage et la fusion. Pas plus qu’eux, ils ne possèdent d’agent vital propre. Les sages nous disent qu’ils sont morts, du moins en apparence, parce qu’il nous est impossible, sous leur masse solide et cristallisée, d’évertuer la vie latente, potentielle, cachée au profond de leur être. Ce sont des arbres morts, bien qu’ils recèlent encore un reste d’humidité, lesquels ne donneront plus de feuilles, de fleurs, de fruits, ni, surtout, de semence.

C’est donc avec beaucoup de raison que certains auteurs assurent que l’or et le mercure ne peuvent concourir, en tout ou en partie, à l’élaboration de l’Œuvre. Le premier, disent-ils, parce que son agent propre en a été séparé lors de son achèvement, et le second, parce qu’il n’y a jamais été introduit. D’autres philosophes soutiennent pourtant que l’or, quoique stérile sous sa forme solide, peut retrouver sa vitalité perdue et reprendre son évolution, pourvu qu’on sache le « remettre dans sa matière première » ; mais c’est là un enseignement équivoque et qu’il faut bien se garder de prendre au sens vulgaire. Arrêtons-nous un instant sur ce point litigieux et ne perdons point de vue la possibilité de la nature : c’est le seul moyen que nous ayons de reconnaître notre chemin dans ce tortueux labyrinthe. La plupart des hermétistes pensent qu’il faut entendre, par le terme de réincrudation, le retour du métal à son état primitif ; ils se fondent sur la signification du mot même, qui exprime l’action de rendre cru, de rétrograder. Cette conception est fausse. Il est impossible à la nature, et plus encore à l’art, de détruire l’effet d’un travail séculaire. Ce qui est acquis reste acquis. Et c’est la raison pour laquelle les vieux maîtres affirment qu’il est plus facile de faire de l’or que de le détruire. Personne ne se flattera jamais de rendre aux viandes rôties et aux légumes cuits l’aspect et les qualités qu’ils possédaient avant de subir l’action du feu. Ici encore, l’analogie et la possibilité de nature sont les meilleurs et les plus sûrs guides. Or, il n’existe, de par le monde, aucun exemple de régression.

D’autres chercheurs croient qu’il suffit de baigner le métal dans la substance primitive et mercurielle qui, par maturation lente et coagulation progressive, lui a donné naissance. Ce raisonnement est plus spécieux que véritable. En supposant même qu’ils connussent cette première matière et qu’ils sussent où la prendre, — ce que les plus grands maîtres ignorent, — ils ne pourraient obtenir, en définitive, qu’une augmentation de l’or employé, et non un corps nouveau, de puissance supérieure à celle du métal précieux. L’opération, ainsi comprise, se résume au mélange d’un même corps pris à deux états différents de son évolution, l’un liquide, l’autre solide. Avec un peu de réflexion, il est aisé de comprendre qu’une telle entreprise ne puisse conduire au but. Elle est, d’ailleurs, en opposition formelle avec l’axiome philosophique que nous avons souvent énoncé : les corps n’ont point d’action sur les corps ; seuls, les esprits sont actifs et agissant.

Nous devons donc entendre, sous l’expression : remettre l’or dans sa première matière, l’animation du métal, réalisée par l’emploi de cet agent vital dont nous avons parlé. C’est lui l’esprit qui s’est enfui du corps lors de sa manifestation sur le plan physique ; c’est lui l’âme métallique, ou cette matière première qu’on n’a point voulu désigner autrement, et qui fait sa résidence dans le sein de la Vierge sans tache. L’animation de l’or, vitalisation symbolique de l’arbre sec, ou résurrection du mort, nous est enseignée allégoriquement par un texte d’auteur arabe. Cet auteur, nommé Kessæus, qui s’est fort occupé, — nous dit Brunet dans ses notes sur l’Évangile de l’Enfance, — de recueillir les légendes orientales au sujet des événements que racontent les Évangiles, narre en ces termes les circonstances de l’accouchement de Marie : « Lorsque le moment de sa délivrance approcha, elle sortit au milieu de la nuit de la maison de Zacharie, et elle s’achemina hors de Jérusalem. Et elle vit un palmier desséché ; et lorsque Marie se fut assise au pied de cet arbre, aussitôt il refleurit et se couvrit de feuilles et de verdure, et il porta une grande abondance de fruits par l’opération de la puissance de Dieu. Et Dieu fit surgir à côté une source d’eau vive, et lorsque les douleurs de l’enfantement tourmentaient Marie, elle serrait étroitement le palmier de ses mains. »

Nous ne saurions mieux dire ni parler avec plus de clarté.


V (La Salamandre de Lisieux)

Sur le pilier central du premier étage, on remarque un groupe assez intéressant pour les amateurs et les curieux du symbolisme. Bien qu’il ait beaucoup souffert et s’offre aujourd’hui mutilé, fissuré, corrodé par les intempéries, on en peut, malgré tout, discerner encore le sujet. C’est un personnage serrant entre ses jambes un griffon dont les pattes, pourvues de serres, sont très apparentes, ainsi que la queue de lion prolongeant la croupe, détails permettant, à eux seuls, une identification exacte. De la main gauche, l’homme saisit le monstre vers la tête et fait, de la droite, le geste de le frapper (pl. IX).


LISIEUX
MANOIR DE LA SALAMANDRE
Baphomet - Combat de l'Homme et du Griffon
Planche IX


Nous reconnaissons en ce motif l’un des emblèmes majeurs de la science, celui qui couvre la préparation des matières premières de l’Œuvre. Mais, tandis que le combat du dragon et du chevalier indique la rencontre initiale, le duel des produits minéraux cherchant à défendre leur intégrité menacée, le griffon marque le résultat de l’opération, voilée d’ailleurs sous des mythes d’expressions variées, mais présentant tous le caractère d’incompatibilité, d’aversion naturelle et profonde qu’ont l’une pour l’autre, les substances en contact.

Du combat que le chevalier, ou soufre secret, livre au soufre arsenical du vieux dragon, naît la pierre astrale, blanche, pesante, brillante comme pur argent, et qui apparaît signée, portant l’empreinte de sa noblesse, la griffe, ésotériquement traduite par le griffon, indice certain d’union et de paix entre le feu et l’eau, entre l’air et la terre. Toutefois, on ne saurait espérer atteindre à cette dignité dès la prime conjonction. Car notre pierre noire, couverte de haillons, est souillée de tant d’impuretés qu’il est fort difficile de l’en débarrasser complètement. C’est pourquoi il importe de la soumettre à plusieurs lévigations (qui sont les laveures de Nicolas Flamel), afin de la nettoyer peu à peu de ses souillures, des crasses hétérogènes et tenaces qui l’embarrassent, et de lui voir prendre, à chacune d’elles, plus de splendeur, de poli et d’éclat.

Les initiés savent que notre science, quoique purement naturelle et simple, n’est nullement vulgaire ; les termes dont nous nous servons, à la suite des maîtres, ne le sont pas moins. Que l’on veuille donc bien y porter attention, car nous les avons choisis avec soin, dans le dessein de montrer la voie, de signaler les fondrières qui la creusent, espérant ainsi éclairer les studieux, en écartant les aveuglés, les avides et les indignes. Apprenez, vous qui savez déjà, que tous nos lavages sont ignés, que toutes nos purifications se font dans le feu, par le feu et avec le feu. C’est la raison pour laquelle quelques auteurs ont décrit ces opérations sous le titre chimique de calcinations, parce que la matière, longtemps soumise à l’action de la flamme, lui cède ses parties impures et adustibles. Sachez aussi que notre rocher, — voilé sous la figure du dragon, — laisse d’abord couler une onde obscure, puante et vénéneuse, dont la fumée, épaisse et volatile, est extrêmement toxique. Cette eau, qui a pour symbole le corbeau, ne peut être lavée et blanchie que par le moyen du feu. Et c’est là ce que les philosophes nous donnent à entendre lorsque, dans leur style énigmatique, ils recommandent à l’artiste de lui couper la tête. Par ces ablutions ignées, l’eau quitte sa coloration noire et prend une couleur blanche. Le corbeau, décapité, rend l’âme et perd ses plumes. Ainsi le feu, par son action fréquente et réitérée sur l’eau, contraint celle-ci à mieux défendre ses qualités spécifiques en abandonnant ses superfluités. L’eau se contracte, se resserre pour résister à l’influence tyrannique de Vulcain ; elle se nourrit du feu, qui en agrège les molécules pures et homogènes, et se coagule enfin en masse corporelle dense, ardente au point que la flamme demeure impuissante à l’exalter davantage.

C’est à votre intention, frères inconnus de la mystérieuse cité solaire, que nous avons formé le dessein d’enseigner les modes divers et successifs de nos purifications. Vous nous saurez gré, nous en sommes certain, de vous avoir signalé ces écueils, récifs de la mer hermétique, contre lesquels sont venus naufrager tant d’argonautes inexpérimentés. Si donc vous désirez posséder le griffon, — qui est notre pierre astrale, — en l’arrachant de sa gangue arsenicale, prenez deux parts de terre vierge, notre dragon écailleux, et une de l’agent igné, lequel est ce vaillant chevalier armé de la lance et du bouclier. Ἄρης, plus vigoureux qu’Aries, doit être en moindre quantité. Pulvérisez et ajoutez la quinzième partie du tout de ce sel pur, blanc, admirable, plusieurs fois lavé et cristallisé, que vous devez nécessairement connaître. Mélangez intimement ; puis, prenant exemple sur la douloureuse Passion de Notre-Seigneur, crucifiez avec trois pointes de fer, afin que le corps meure et puisse ressusciter ensuite. Cela fait, chassez du cadavre les sédiments les plus grossiers ; broyez et en triturez les ossements ; malaxez le tout sur un feu doux avec une verge d’acier. Jetez alors dans ce mélange la moitié du second sel, tiré de la rosée qui, au mois de mai, fertilise la terre, et vous obtiendrez un corps plus clair que le précédent. Répétez trois fois la même technique ; vous parviendrez à la minière de notre mercure, et aurez gravi la première marche de l’escalier des sages. Lorsque Jésus ressuscita, le troisième jour après sa mort, un ange lumineux et vêtu de blanc occupait seul le sépulcre vide…

Mais s’il suffit de connaître la substance secrète, figurée par le dragon, pour découvrir son antagoniste, il est indispensable de savoir quel moyen emploient les sages dans le but de limiter, de tempérer l’ardeur excessive des belligérants. Faute de médiateur nécessaire, — dont nous n’avons jamais trouvé d’interprétation symbolique, — l’expérimentateur ignorant s’exposerait à de graves dangers. Spectateur angoissé du drame qu’il aurait imprudemment déchaîné, il n’en pourrait diriger les phases ni régler la fureur. Des projections ignées, parfois même l’explosion brutale du fourneau, seraient les tristes conséquences de sa témérité. C’est pourquoi, conscient de notre responsabilité, prions-nous instamment ceux qui ne possèdent pas ce secret de s’abstenir jusque-là. Ils éviteront ainsi le sort fâcheux d’un infortuné prêtre du diocèse d’Avignon, que la notice suivante relate brièvement : « Chapaty abbé croyoit d’avoir trouvé la pierre philosophale, mais, malheureusement pour lui, le creuset s’étant rompu, le métal luy sauta contre, s’attacha à son visage, ses bras et son habit ; il courut ainsi les rues des Infirmières, se veautissant dans les ruisseaux comme un possédé, et périt misérablement bruslé comme un damné. 1706. » [Recueil de pièces sur Avignon. Bibl. de Carpentras, ms. n° 917, fol. 168.]

Quand vous percevrez dans le vaisseau un bruit analogue à celui de l’eau en ébullition, — grondement sourd de la terre dont le feu déchire les entrailles, — soyez prêt à lutter et conservez votre sang-froid. Vous remarquerez des fumées et des flammes bleues, vertes et violettes, accompagnant une série de détonations précipitées…

L’effervescence passée et le calme rétabli, vous pourrez jouir d’un magnifique spectacle. Sur une mer de feu, des îlots solides se forment, surnagent, animés de mouvements lents, prennent et quittent une infinité de vives couleurs ; leur surface se boursoufle, crève au centre et les fait ressembler à de minuscules volcans. Ils disparaissent ensuite pour laisser place à de jolies billes vertes, transparentes, qui tournent rapidement sur elles-mêmes, roulent, se heurtent et semblent se pourchasser, au milieu des flammes multicolores, des reflets irisés du bain incandescent.

En décrivant la préparation pénible et délicate de notre pierre, nous avons omis de parler du concours efficace que doivent y apporter certaines influences extérieures. Nous pourrions, à ce propos, nous contenter de citer Nicolas Grosparmy, Adepte du XVe siècle, dont nous avons parlé au début de cette étude, Cyliani, philosophe du XIXe siècle, sans omettre Cyprian Piccolpassi, maître potier italien, qui ont consacré une partie de leur enseignement à l’examen de ces conditions ; mais leurs ouvrages ne sont pas à la portée de tous. Quoi qu’il en soit, et afin de satisfaire, dans la mesure du possible, la légitime curiosité des chercheurs, nous dirons que, sans la concordance absolue des éléments supérieurs avec les inférieurs, notre matière, dépourvue des vertus astrales, ne peut être d’aucune utilité. Le corps sur lequel nous ouvrons est, avant sa mise en œuvre, plus terrestre que céleste ; l’art doit le rendre, en aidant la nature, plus céleste que terrestre. La connaissance du moment propice, des temps, lieu, saison, etc., nous est donc indispensable pour assurer le succès de cette production secrète. Sachons prévoir l’heure où les astres formeront, dans le ciel des fixes, l’aspect le plus favorable. Car ils se refléteront dans ce miroir divin qu’est notre pierre et y fixeront leur empreinte. Et l’étoile terrestre, flambeau occulte de notre Nativité, sera la marque probatoire de l’heureuse union du ciel et de la terre, ou, comme l’écrit Philalèthe, de « l’union des vertus supérieures dans les choses inférieures ». Vous en aurez la confirmation en découvrant, au sein de l’eau ignée, ou de ce ciel terrestre, suivant l’expression typique de Vinceslas Lavinius de Moravie, le soleil hermétique, centrique et radiant, rendu manifeste, visible et patent.

Captez un rayon de soleil, condensez-le sous une forme substantielle, nourrissez de feu élémentaire ce feu spirituel corporifié, et vous posséderez le plus grand trésor de ce monde.
Il est utile de savoir que la lutte, courte mais violente, livrée par le chevalier, — qu’il se nomme saint Georges, saint Michel ou saint Marcel dans la Tradition chrétienne ; Mars, Thésée, Jason, Hercule dans la Fable, — ne cesse que par la mort des deux champions (en hermétique, l’aigle et le lion), et leur assemblage en un corps nouveau dont la signature alchimique est le griffon. Rappelons que, dans toutes les légendes anciennes d’Asie et d’Europe, c’est toujours un dragon qui est préposé à la garde des trésors. Il veille sur les pommes d’or des Hespérides et sur la toison suspendue de Colchide. C’est pourquoi il faut, de toute nécessité, réduire au silence ce monstre agressif si l’on veut ensuite s’emparer des richesses qu’il protège. Une légende chinoise raconte, à propos du savant alchimiste Hujumsin, mis au nombre des dieux après sa mort, que cet homme, ayant tué un horrible dragon qui ravageait le pays, attacha ce monstre à une colonne. C’est exactement ce que fait Jason dans la forêt d’Ætès, et Cyliani dans son récit allégorique d’Hermès dévoilé. La vérité, toujours semblable à elle-même, s’exprime à l’aide de moyens et de fictions analogues.

La combinaison des deux matières initiales, l’une volatile, l’autre fixe, donne un troisième corps, mixtionné, qui marque le premier état de la pierre des philosophes. Tel est, nous l’avons dit, le griffon, moitié aigle et moitié lion, symbole qui correspond à celui de la corbeille de Bacchus et du poisson de l’iconographie chrétienne. Nous devons remarquer, en effet, que le griffon porte, au lieu d’une crinière de lion ou d’un collier de plumes, une crête de nageoires de poisson. Ce détail a son importance. Car s’il est expédient de provoquer la rencontre et de dominer le combat, il faut encore découvrir le moyen de capturer la partie pure, essentielle, du corps nouvellement produit, la seule qui nous soit utile, c’est-à-dire le mercure des sages. Les poètes nous racontent que Vulcain, surprenant en adultère Mars et Vénus, s’empressa de les entourer d’un rets ou d’un filet, afin qu’ils ne pussent éviter sa vengeance. De même, les maîtres nous conseillent d’employer aussi un filet délié ou un rets subtil, pour capter le produit au fur et à mesure de son apparition. L’artiste pêche, métaphoriquement, le poisson mystique, et laisse l’eau vide, inerte, sans âme : l’homme, en cette opération, est donc censé tuer le griffon. C’est la scène que reproduit notre bas-relief.

Si nous recherchons quelle signification secrète est attachée au mot grec γρύψ, griffon, qui a pour racine γρυπός, c’est-à-dire avoir le bec crochu, nous trouverons un mot voisin, γρῖφος, dont l’assonance se rapproche davantage de notre mot français. Or γρῖφος exprime à la fois une énigme et un filet. On voit ainsi que l’animal fabuleux contient, en son image et en son nom, l’énigme hermétique la plus ingrate à déchiffrer, celle du mercure philosophal, dont la substance, profondément cachée au corps, se prend comme le poisson dans l’eau, à l’aide d’un filet approprié.

Basile Valentin, qui est d’ordinaire plus clair, ne s’est pas servi du symbole de l’ΙΧΘΥΣ chrétien, qu’il a préféré humaniser sous le nom cabalistique et mythologique d’Hypérion. [Le nom grec du Poisson est formé par l’assemblage des sigles de cette phrase : Ἰησοῦς Χριστός Θεοῦ Υἱός Σωτήρ, qui signifie Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. On voit fréquemment le mot Ἰχθῦς gravé dans les Catacombes romaines ; il figure aussi sur la mosaïque de Sainte-Apollinaire, à Ravenne, placé au sommet d’une croix constellée, élevée sur les mots latins SALUS MUNDI, et ayant à l’extrémité de ses bras les lettres Α et Ω.]

C’est ainsi qu’il signale ce chevalier, en présentant les trois opérations du Grand-Œuvre sous une formule énigmatique comportant trois phrases succinctes, ainsi énoncées :

« Je suis né d’Hermogène. Hypérion m’a choisi. Sans Jamsuphle, je suis contraint de périr. »

Nous avons vu comment, et à l’issue de quelle réaction, naît le griffon, lequel provient d’Hermogène, ou de la prime substance mercurielle. Hypérion, en grec Ὑπερίων, est le père du soleil ; c’est lui qui dégage, hors du second chaos blanc, formé par l’art et figuré par le griffon, l’âme qu’il tient enfermée, l’esprit, feu ou lumière cachée, et la porte au-dessus de la masse, sous l’aspect d’une eau claire et limpide : Spiritus Domini ferebatur super aquas. Car la matière préparée, laquelle contient tous les éléments nécessaires à notre grand ouvrage, n’est qu’une terre fécondée où règne encore quelque confusion ; une substance qui tient en soi la lumière éparse, que l’art doit rassembler et isoler en imitant le Créateur. Cette terre, il nous faut la mortifier et la décomposer, ce qui revient à tuer le griffon et à pêcher le poisson, à séparer le feu de la terre, le subtil de l’épais, « doucement, avec grande habileté et prudence », selon que l’enseigne Hermès en sa Table d’Émeraude.

Tel est le rôle chimique d’Hypérion. Son nom même, formé de Ὑπ, contraction de Ὑπέρ, au-dessus, et de ἠρίον, sépulcre, tombeau, lequel a pour racine ἔρα, terre, indique ce qui monte de la terre, au-dessus du sépulcre de la matière. On peut, si l’on préfère, choisir l’étymologie par laquelle Ὑπερίων, dériverait de Ὑπέρ, au-dessus, et de ἴον, violette. Les deux sens ont entre eux une concordance hermétique parfaite ; mais nous ne donnons cette variante que pour éclairer les stagiaires de notre ordre, suivant en cela la parole de l’Évangile : « Prenez donc bien garde de quelle manière vous écoutez, car on donnera encore à celui qui a déjà ; et pour celui qui n’a rien, on lui ôtera même ce qu’il croit avoir. » [Matthieu, XXV, 29 et 30. Luc, VIII, 18, et XIX, 26. Marc, IV, 25.]


VI (La Salamandre de Lisieux)

Sculptée au-dessus du groupe de l’homme au griffon, vous remarquerez une énorme tête grimaçante, agrémentée d’une barbe en pointe. Les joues, les oreilles, le front en sont étirés jusqu’à prendre l’aspect d’expansions flammées. Ce masque flamboyant, au rictus peu sympathique, apparaît couronné et pourvu d’appendices cornus, enrubannés, lesquels s’appuient sur la torsade du fond de corniche (pl. IX).


Planche IX


Avec ses cornes et sa couronne, le symbole solaire prend la signification d’un véritable Baphomet, c’est-à-dire de l’image synthétique où les Initiés du Temple avaient groupé tous les éléments de la haute science et de la tradition. Figure complexe, en vérité, sous des dehors de simplicité, figure parlante, grosse d’enseignement, en dépit de son esthétique rude et primitive. Si l’on y retrouve d’abord la fusion mystique des natures de l’Œuvre que symbolisent les cornes du croissant lunaire posées sur la tête solaire, on n’est pas moins surpris de l’expression étrange, reflet d’une ardeur dévorante, que dégage cette face inhumaine, spectre du dernier jugement. Il n’est pas même jusqu’à la barbe, hiéroglyphe du faisceau lumineux et igné projeté vers la terre, qui ne justifie quelle connaissance exacte de notre destinée le savant possédait…

Serions-nous en présence du logis de quelque affilié aux sectes d’Illuminés ou de Rose-Croix, descendants des vieux Templiers ? La théorie cyclique, parallèlement à la doctrine d’Hermès, y est si clairement exposée qu’à moins d’ignorance ou de mauvaise foi on ne saurait suspecter le savoir de notre Adepte. Pour nous, notre conviction est faite ; nous sommes certain de ne point nous tromper devant tant d’affirmations catégoriques : c’est bien un baphomet, renouvelé de celui des Templiers, que nous avons sous les yeux. Cette image, sur laquelle on ne possède que de vagues indications ou de simples hypothèses, ne fut jamais une idole, comme certains l’ont cru, mais seulement un emblème complet des traditions secrètes de l’Ordre, employé surtout au dehors, comme paradigme ésotérique, sceau de chevalerie et signe de reconnaissance. On le reproduisait sur les bijoux, aussi bien qu’au fronton des commanderies et au tympan de leurs chapelles. Il se composait d’un triangle isocèle à sommet dirigé en bas, hiéroglyphe de l’eau, premier élément créé, selon Thalès de Milet, qui soutenait que « Dieu est cet Esprit qui a formé toutes choses de l’eau ». [Cicero. De Natura Deorum I, 10, p. 348.] Un second triangle semblable, inversé par rapport au premier, mais plus petit, s’inscrivait au centre et semblait occuper l’espace réservé au nez dans la face humaine. Il symbolisait le feu, et, plus précisément, le feu enclos dans l’eau, ou l’étincelle divine, l’âme incarnée, la vie infuse dans la matière. Sur la base inversée du grand triangle d’eau s’appuyait un signe graphique semblable à la lettre H des Latins, ou à l’ἦτα des Grecs, avec plus de largeur cependant, et dont la barre centrale se coupait d’un cercle médian. Ce signe, en stéganographie hermétique, indique l’Esprit universel, l’Esprit créateur, Dieu. À l’intérieur du grand triangle, peu au-dessus et de chaque côté du triangle de feu, on voyait à gauche le cercle lunaire à croissant inscrit, et à droite le cercle solaire à centre apparent. Ces petits cercles se trouvaient disposés à la manière des yeux. Enfin, soudée à la base du petit triangle interne, la croix posée sur le globe réalisait ainsi le double hiéroglyphe du soufre, principe actif, associé au mercure, principe passif et solvant de tous les métaux. Souvent, un segment plus ou moins long, situé à la pointe du triangle, se creusait de lignes à tendance verticale où le profane reconnaissait, non point l’expression du rayonnement lumineux, mais une sorte de barbiche.

Ainsi présenté, le baphomet affectait une forme animale grossière, imprécise, d’identification malaisée. C’est ce qui expliquerait sans doute la diversité des descriptions qu’on en a faites, et dans lesquelles on voit le baphomet comme une tête de mort auréolée, ou un bucrâne, parfois une tête d’Hapi égyptien, de bouc, et, mieux encore, la face horrifiante de Satan en personne ! Simples impressions, fort éloignées de la réalité, mais images si peu orthodoxes qu’elles ont, hélas ! contribué à répandre, sur les savants chevaliers du Temple, l’accusation de démonologie et de sorcellerie dont on fit l’une des bases de leur procès, l’un des motifs de leur condamnation.

Nous venons de voir ce qu’était le baphomet ; il nous faut maintenant chercher à en dégager le sens caché derrière cette dénomination.

Dans l’expression hermétique pure, correspondant au travail de l’Œuvre, Baphomet vient des racines grecques Βαφεύς, teinturier, et μής, mis pour μήν, la lune ; à moins qu’on ne veuille s’adresser à μήτηρ, génitif μητρός, mère ou matrice, ce qui revient au même sens lunaire, puisque la lune est véritablement la mère ou la matrice mercurielle qui reçoit la teinture ou semence du soufre, représentant le mâle, le teinturier, — Βαφεύς, — dans la génération métallique. Βαφή à le sens d’immersion et de teinture. Et l’on peut dire, sans trop divulguer, que le soufre, père et teinturier de la pierre, féconde la lune mercurielle par immersion, ce qui nous ramène au baptême symbolique de Mété exprimé encore par le mot baphomet. [Le baphomet offrait parfois, avons-nous dit, le caractère et l’aspect extérieur des bucrânes. Présenté de la sorte, il s’identifie à la nature aqueuse figurée par Neptune, la plus grande divinité marine de l’Olympe. Ποσειδῶν est, en effet, voilé sous l’icône du bœuf, du taureau ou de la vache, qui sont des symboles lunaires. Le nom grec de Neptune dérive de Βοῦς, génitif Βοός, bœuf, taureau, et de εἶδος, εἴδωλον, image, spectre ou simulacre.] Celui-ci apparaît donc bien comme l’hiéroglyphe complet de la science, figurée ailleurs dans la personnalité du dieu Pan, image mythique de la nature en pleine activité.

Le mot latin Bapheus, teinturier, et le verbe meto, cueillir, recueillir, moissonner, signalent également cette vertu spéciale que possède le mercure ou lune des sages, de capter, au fur et à mesure de son émission, et cela pendant l’immersion ou le bain du roi, la teinture qu’il abandonne et que la mère conservera dans son sein durant le temps requis. C’est là le Graal, qui contient le vin eucharistique, liqueur de feu spirituel, liqueur végétative, vivante et vivifiante introduite dans les choses matérielles.

Quant à l’origine de l’Ordre, à sa filiation, aux connaissances et aux croyances des Templiers, nous ne pouvons mieux faire que citer textuellement un fragment de l’étude que Pierre Dujols, l’érudit et savant philosophe, consacre aux frères chevaliers dans sa Bibliographie générale des Sciences occultes. [À propos du Dictionnaire des Controverses historiques, par S. F. Jehan. Paris, 1866.]

« Les frères du Temple, dit l’auteur, — on ne saurait plus soutenir la négative, — furent vraiment affiliés au Manichéisme. Du reste, la thèse du baron Hammer est conforme à cette opinion. Pour lui, les sectateurs de Mardeck, les Ismaéliens, les Albigeois, les Templiers, les Francs-maçons, les Illuminés, etc., sont tributaires d’une même tradition secrète émanée de cette Maison de la Sagesse (Dar-el-hickmet), fondée au Caire vers le XIe siècle, par Hackem. L’académicien allemand Nicolaï conclut dans un sens analogue et ajoute que le fameux baphomet, qu’il fait venir du grec βαφομητρός, était un symbole pythagoricien. Nous ne nous attarderons point aux opinions divergeantes de Anton, Herder, Munter, etc., mais nous nous arrêterons un instant à l’étymologie du mot baphomet. L’idée de Nicolaï est recevable si l’on admet, avec Hammer, cette légère variante : Βαφή Μήτεος, qu’on pourrait traduire par baptême de Mété. On a constaté, justement, un rite de ce nom chez les Ophites. En effet, Mété était une divinité androgyne figurant la Nature naturante. Proclus dit textuellement que Métis, nommé encore Ἐπικάρπιος, ou Natura germinans, était le dieu hermaphrodite des adorateurs du Serpent. On sait aussi que les Hellènes désignaient, par le mot Métis, la Prudence vénérée comme épouse de Jupiter. En somme, cette discussion philologique avère de manière incontestable que le Baphomet était l’expression païenne de Pan. Or, comme les Templiers, les Ophites avaient deux baptêmes : l’un, celui de l’eau, ou exotérique ; l’autre, ésotérique, celui de l’esprit ou du feu. Ce dernier s’appelait le baptême de Mété. Saint Justin et saint Irénée le nomment l’illumination. C’est le baptême de la Lumière des Francs-maçons. Cette purification, — le mot est ici vraiment topique, — se trouve indiquée sur une des idoles gnostiques découvertes par M. de Hammer, et dont il a donné le dessin. Elle tient dans son giron, — remarquez bien le geste : il parle, — un bassin plein de feu. Ce fait, qui aurait dû frapper le savant teuton, et avec lui tous les symbolistes, ne semble leur avoir rien dit. C’est pourtant de cette allégorie que le fameux mythe du Graal tire son origine. Justement, l’érudit baron disserte avec abondance sur ce vase mystérieux, dont on recherche encore l’exacte signification. Nul n’ignore que, dans l’ancienne légende germanique, Titurel élève un temple au Saint-Graal, à Montsalvat, et en confie la garde à douze chevaliers Templiers. M. de Hammer veut y voir le symbole de la Sagesse gnostique, conclusion bien vague après avoir brûlé si longtemps. Qu’on nous pardonne si nous osons suggérer un autre point de vue. Le Graal, — qui s’en doute aujourd’hui ? — est le mystère le plus élevé de la Chevalerie mystique et de la Maçonnerie qui en dégénère ; il est le voile du Feu créateur, le Deus absconditus dans le mot INRI, gravé au-dessus de la tête de Jésus en croix. Quand Titurel édifie son temple mystique, c’est pour y allumer le feu sacré des Vestales, des Mazdéens et même des Hébreux, car les juifs entretenaient un feu perpétuel dans le temple de Jérusalem. Les douze Custodes rappellent les douze signes du Zodiaque que parcourt annuellement le soleil, type du feu vivant. Le vase de l’idole du baron de Hammer est identique au vase pyrogène des Parses, qu’on représente plein de flammes. Les Égyptiens possédaient aussi cet attribut : Sérapis est souvent figuré avec, sur sa tête, le même objet, nommé Gardal sur les bords du Nil. C’était dans ce Gardal que les prêtres conservaient le feu matériel, comme les prêtresses y conservaient le feu céleste de Phtah. Pour les Initiés d’Isis, le Gardal était l’hiéroglyphe du feu divin. Or, ce dieu Feu, ce dieu Amour s’incarne éternellement en chaque être, puisque tout, dans l’univers, a son étincelle vitale. C’est l’Agneau immolé depuis le commencement du monde, que l’Église catholique offre à ses fidèles sous les espèces de l’Eucharistie enclose dans le ciboire, comme le Sacrement d’Amour. Le ciboire, — honni soit qui mal y pense ! — aussi bien que le Graal et les cratères sacrés de toutes les religions, représente l’organe féminin de la génération, et correspond au vase cosmogonique de Platon, à la coupe d’Hermès et de Salomon, à l’urne des anciens Mystères. Le Gardal des Égyptiens est donc la clef du Graal. C’est, en somme, le même mot. En effet, de déformation en déformation, Gardal est devenu Gradal, puis, avec une sorte d’aspiration, Graal. Le sang qui bouillonne dans le saint calice est la fermentation ignée de la vie ou de la mixtion génératrice. Nous ne pourrions que déplorer l’aveuglement de ceux qui s’obstineraient à ne voir dans ce symbole, dépouillé de ses voiles jusqu’à la nudité, qu’une profanation du divin. Le Pain et le Vin du Sacrifice mystique, c’est l’esprit ou le feu dans la matière, qui, par leur union, produisent la vie. Voilà pourquoi les manuels initiatiques chrétiens, appelés Évangiles, font dire allégoriquement au Christ : Je suis la Vie ; je suis le Pain vivant ; je suis venu mettre le feu dans les choses, et l’enveloppent dans le doux signe exotérique de l’aliment par excellence. »


VII (La Salamandre de Lisieux)

Avant de quitter le joli manoir de la Salamandre, nous signalerons encore quelques motifs placés au premier étage, lesquels, sans présenter autant d’intérêt que les précédents, ne sont pas dépourvus de valeur symbolique.

À droite du pilier portant l’image du bûcheron, nous voyons deux fenêtres accolées, l’une aveugle, l’autre vitrée. Au centre des arcs en accolade, on distingue, sur la première, une fleur de lys héraldique, emblème de la souveraineté de la science, qui devint, par la suite, l’attribut de la royauté. [Nous conservons à la fleur de lys son orthographe ancienne, afin d’établir nettement la différence d’expression qui existe entre cet emblème héraldique, dont le dessin est une fleur d’iris, et la fleur de lis naturelle que l’on donne pour attribut à la Vierge Marie.]

Le signe de l’Adeptat et de la sublime connaissance, en figurant dans les armoiries royales lors de l’institution du blason, ne perdit point le sens élevé qu’il comportait, et servi toujours depuis à désigner la supériorité, la prépondérance, la valeur et la dignité acquises. C’est pour cette raison que la capitale du royaume eut permission d’ajouter au vaisseau d’argent sur champ de gueules de ses armes, trois fleurs de lys posées en chef sur champ d’azur. Nous trouvons, d’ailleurs, la signification de ce symbole clairement expliquée dans les Annales de Nangis : « Li roys de France accoustumerent en leurs armes à porter la fleur de lys pinte par troys fuelliers comme se ils deissent à tout le monde : Foy, Sapience et Chevalerie sont, par la provision et par la grâce de Dieu, plus abondamment en nostre royaume qu’en nuls autres. Les deux feuilles de la fleur de lys, qui sont oeles, signifient sens et chevalerie qui gardent foy. »

Sur la seconde fenêtre, une tête poupine, ronde et lunaire, surmontée d’un phallus, ne laisse pas de piquer la curiosité. Nous découvrons là l’indication fort expressive des deux principes, dont la conjonction engendrent la matière philosophale. Cet hiéroglyphe de l’agent et du patient, du soufre et du mercure, du soleil et de la lune, parents philosophiques de la pierre, est assez parlant pour nous dispenser d’explication.

Entre ces fenêtres, la colonnette médiane porte, en guise de chapiteau, une urne semblable à celle que nous avons décrite en étudiant les motifs de la porte d’entrée. Nous n’avons donc pas à renouveler l’interprétation déjà fournie. Sur la colonnette opposée, en continuant vers la droite, une petite figure d’ange, au front enrubanné, est fixée, les mains jointes, dans l’attitude de la prière. Plus loin, deux fenêtres, accolées comme les précédentes, portent au-dessus du linteau l’image de deux écus au champ orné de trois fleurs, qui sont l’emblème des trois réitérations de chaque œuvre, sur lesquelles nous nous sommes fréquemment étendu au cours de cette analyse. Les figures qui tiennent lieu de chapiteaux sur les trois colonnes du fenestrage offrent respectivement, et de gauche à droite, 1° une tête d’homme, que nous croyons être l’alchimiste lui-même, dont le regard se dirige vers le groupe du personnage chevauchant le griffon ; 2° un angelot pressant contre sa poitrine un écu écartelé, que l’éloignement et son peu de relief nous empêchent de détailler ; 3° enfin, un second ange expose le livre ouvert, hiéroglyphe de la matière de l’Œuvre, préparée et susceptible de manifester l’esprit qu’elle contient. Les sages ont appelé leur matière Liber, le livre, parce que sa texture cristalline et lamelleuse est formée de feuillets superposées comme les pages d’un livre.

En dernier lieu, et taillé dans la masse du pilier extrême, une sorte d’hercule, complètement nu, soutient avec effort l’énorme masse d’un baphomet solaire enflammé. De tous les sujets sculptés sur la façade, c’est le plus grossier, celui dont l’exécution est la moins heureuse. Bien qu’étant de la même époque, il paraît certain que ce petit homme trapu, difforme, au ventre météorisé, aux organes génitaux disproportionnés, a dû être dégrossi par quelque artiste inhabile et de second ordre. À l’exception du visage, de physionomie neutre, tout semble heurté à plaisir dans cette cariatide disgracieuse. Celle-ci foule aux pieds une masse incurvée, garnie de nombreuses dents, comme la bouche d’un cétacé. Notre hercule pourrait ainsi vouloir représenter Jonas, ce petit prophète miraculeusement sauvé après avoir demeuré trois jour dans le ventre d’une baleine. Pour nous, Jonas est l’image sacrée du Lion vert des sages, lequel reste trois jours philosophiques enfermé dans la substance mère, avant de s’élever par sublimation et paraître sur les eaux.


LE MYTHE ALCHIMIQUE D’ADAM ET ÈVE

Le dogme de la chute du premier homme, dit Dupiney de Vorepierre, n’appartient pas seulement au christianisme ; il appartient aussi au mosaïsme et à la religion primitive, qui fut celle des Patriarches. C’est la raison pour laquelle cette croyance se retrouve, quoique altérée et défigurée, chez tous les peuples de la terre. L’histoire authentique de cette déchéance de l’homme par son péché nous est conservée dans le premier livre de Moïse (Genèse, chap. II et III). « Ce dogme fondamental du christianisme, écrit l’abbé Foucher, n’était point ignoré dans les anciens temps. Les peuples plus voisins que nous de l’origine du monde savaient, par une tradition uniforme et constante, que le premier homme avait prévariqué, et que son crime avait attiré sur lui la malédiction de Dieu sur toute sa postérité. » « La chute de l’homme dégénéré, dit Voltaire lui-même, est le fondement de la théologie de toutes les anciennes nations. »

Au rapport de Philolaüs le pythagoricien (Ve siècle av. J.-C.), les anciens philosophes disaient que l’âme était ensevelie dans le corps, comme dans un tombeau, en punition de quelque péché. Platon témoigne ainsi que telle était la doctrine des Orphiques, et lui-même la professait. Mais, comme on reconnaissait également que l’homme était sorti des mains de Dieu, et qu’il avait vécu dans un état de pureté et d’innocence (Dicéarque, Platon), il fallait admettre que le crime pour lequel il subissait sa peine était postérieur à sa création. L’âge d’or des mythologies grecque et romaine est évidemment un souvenir du premier état de l’homme sortant des mains de Dieu.

Les monuments et les traditions des Hindous confirment l’histoire d’Adam et de sa chute. Cette tradition existe également chez les Bouddhistes du Thibet ; elle était enseignée par les Druides, ainsi que par les Chinois et les anciens Perses. D’après les livres de Zoroastre, le premier homme et la première femme furent créés purs et soumis à Orzmuzd, leur auteur. Ahriman les vit et fut jaloux de leur bonheur ; il les aborda sous la forme d’une couleuvre, leur présenta des fruits et leur persuada qu’il était lui-même le créateur de l’univers entier. Ils le crurent et, dès lors, leur nature fut corrompue, et cette corruption infecta leur postérité. La mère de notre chair ou la femme au serpent est célèbre dans les traditions mexicaines, qui la représentent déchue de son état primitif de bonheur et d’innocence. Au Yucatan, dans le Pérou, aux îles Canaries, etc., la tradition de la déchéance existait aussi chez les nations indigènes quand les Européens découvrirent ces pays. Les expiations qui avaient lieu chez divers peuples pour purifier l’enfant à son entrée dans cette vie sont un témoignage irrécusable de l’existence de cette croyance générale. « Ordinairement, dit le savant cardinal Gousset, cette cérémonie avait lieu le jour où l’on donnait un nom à l’enfant. Ce jour, chez les Romains, était le neuvième pour les garçons et le huitième pour les filles ; on l’appelait lustricus, à cause de l’eau lustrale qu’on employait pour purifier le nouveau-né. Les Égyptiens, les Perses et les Grecs avaient une coutume semblable. Au Yucatan, en Amérique, on apportait l’enfant dans le temple, où le prêtre lui versait sur la tête l’eau destinée à cet usage, et lui donnait un nom. Aux Canaries, c’étaient les femmes qui remplissaient cette fonction à la place des prêtres. Mêmes expiations prescrites par la loi chez les Mexicains. Dans quelques provinces, on allumait également du feu, et l’on faisait le geste de passer l’enfant par la flamme, comme pour le purifier à la fois par l’eau et par le feu. Les Thibétains, en Asie, ont aussi de pareilles coutumes. Dans l’Inde, lorsqu’on donne un nom à l’enfant, après avoir écrit ce nom sur son front et l’avoir plongé trois fois dans l’eau, le brahme ou le prêtre s’écrie à haute voix : « O Dieu, pur, unique, invisible et parfait, nous t’offrons cet enfant, issu d’une tribu sainte, oint d’une huile incorruptible et purifié avec de l’eau. »

Ainsi que Bergier le fait remarquer, il faut nécessairement que cette tradition remonte au berceau du genre humain ; car si elle était née chez un peuple particulier après la dispersion, elle n’aurait pu se répandre d’un bout du monde à l’autre. Cette croyance universelle de la chute du premier homme était, en outre, accompagnée de l’attente d’un médiateur, d’un personnage extraordinaire qui devait apporter le salut aux hommes et les réconcilier avec Dieu. Non seulement ce libérateur était attendu par les patriarches et par les Juifs, qui savaient qu’il paraîtrait au milieu d’eux, mais encore par les Égyptiens, les Chinois, les Japonais, les Hindous, les Siamois, les Arabes, les Perses, et par diverses nations de l’Amérique. Parmi les Grecs et les Romains, cette espérance était partagée par quelques hommes, ainsi que le témoignent Platon et Virgile. En outre, comme le fait observer Voltaire : « C’était, de temps immémorial, une maxime chez les Indiens et chez les Chinois, que le Sage viendrait de l’Occident. L’Europe, au contraire, disait qu’il viendrait de l’Orient. »

Sous la tradition biblique de la chute du premier homme, les philosophes ont, avec leur coutumière habileté, caché une vérité secrète d’ordre alchimique. C’est là, sans doute, ce qui nous vaut et permet d’expliquer les représentations d’Adam et Ève que l’on découvre sur quelques vieux logis de la Renaissance. L’un d’eux, nettement caractéristique de cette intention, servira de type à notre étude. Cette demeure philosophale, située au Mans, nous montre, au premier étage, un bas-relief figurant Adam, le bras levé pour cueillir le fruit de l’arbor scientae, tandis qu’Ève attire la branche vers lui, en s’aidant d’une corde. Tous deux tiennent des phylactères, attributs chargés d’exprimer que ces personnages ont une signification occulte, différente de celle de la Genèse. Ce motif, maltraité par les intempéries, — elles n’en ont guère épargné que les grandes masses, — est circonscrit par une couronne de feuillage, de fleurs et de fruits, hiéroglyphes de la nature féconde, de l’abondance et de la production. À droite et au-dessus, on distingue, parmi les rinceaux lépreux, l’image du soleil, tandis qu’à gauche apparaît celle de la lune. Les deux astres hermétiques viennent accentuer et préciser encore la qualité scientifique et l’expression profane du sujet emprunté aux saintes Écritures (pl. X).


LE MANS - MAISON D'ADAM ET EVE
Bas-relief du XVIème siècle
Planche X


Notons, en passant, que les scènes laïques de la tentation sont conformes à celles de l’iconographie religieuse. Adam et Ève s’y voient toujours séparés par le tronc de l’arbre paradisiaque. Dans la majorité des cas, le serpent, enroulé autour du tronc, est figuré avec une tête humaine ; c’est ainsi qu’il paraît sur un bas-relief gothique de l’ancienne Fontaine Saint-Maclou, dans l’église de ce nom, à Rouen, et sur une autre scène de grande dimension décorant un mur de la maison dite d’Adam et Ève, à Montferrand (Puy-de-Dôme), laquelle semble dater de la fin du XIVe siècle ou du commencement du XVe. Aux stalles de Saint-Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne), le reptile découvre un buste mamelé, pourvu de bras et d’une tête de femme. C’est également une tête féminine qu’expose le serpent de Vitré, sculpté sur l’arc en accolade d’une jolie porte du XVe siècle, rue Notre-Dame (pl. XI).


VITRE (Ille-et-Vilaine)
Porte de maison, rue Notre-Dame
Planche XI


Par contre, le groupe en argent massif du tabernacle de la cathédrale de Valladolid (Espagne) reste dans la note réaliste : le serpent y est représenté sous son aspect naturel et tient, de sa gueule largement ouverte, une pomme entre ses crochets. [Ce magnifique objet d’art est l’œuvre du statuaire Juan de Arfé, qui l’exécuta en 1590.]

Adamus, nom latin d’Adam, signifie fait de terre rouge ; c’est le premier être de nature, le seul d’entre les créatures humaines qui ait été doué des deux natures de l’androgyne. Nous pouvons donc le considérer, au point de vue hermétique, comme la matière basique jointe à l’esprit dans l’unité même de la substance créée, immortelle et perdurable. Mais dès que Dieu, selon la tradition mosaïque, fit naître la femme en individualisant, dans des corps distincts et séparés, ces natures primitivement associées en un corps unique, le premier Adam dut s’effacer, se spécifia en perdant sa constitution originelle et devint le second Adam, imparfait et mortel. L’Adam principe, dont nous n’avons jamais découvert nulle part aucune figuration, est appelé par les grecs Ἄδαμος ou Ἄδαμάς, mot qui désigne, sur le plan terrestre, l’acier le plus dur, employé pour Ἀδάμαστος, c’est-à-dire indomptable et encore vierge (des racines ἀ, privatif, et δαμάω , dompter), ce qui caractérise bien la nature profonde du premier homme céleste et du premier corps terrestre, comme étant solitaires et non soumis au joug de l’hymen. Quel est donc cet acier nommé ἀδάμας, dont les philosophes parlent tant ? Platon, dans son Timée, nous en donne l’explication suivante.

« De toutes les eaux que nous avons appelées fusibles, dit-il, celle qui a les parties les plus ténues et les plus égales ; qui est la plus dense ; ce genre unique dont la couleur est un jaune éclatant ; le plus précieux des biens, l’or enfin, s’est formé en se filtrant à travers la pierre. Le nœud de l’or, devenu très dur et noir à cause de sa densité, est appelé adamas. Un autre corps, voisin de l’or pour la petitesse des parties, mais qui a plusieurs espèces, dont la densité est inférieure à la densité de l’or, qui renferme un faible alliage de terre très ténue, ce qui le rend plus dur que l’or, et qui est en même temps plus léger, grâce aux pores dont sa masse est creusée, c’est une de ces eaux brillantes et condensées qu’on nomme l’airain. Lorsque la portion de terre qu’il contient s’en trouve séparée par l’action du temps, elle devient visible par elle-même et on lui donne le nom de rouille. »

Ce passage du grand initié enseigne la distinction des deux personnalités successives de l’Adam symbolique, lesquelles sont décrites sous leur expression minérale propre de l’acier et de l’airain. Or, le corps voisin de la substance adamas, — nœud ou soufre de l’or, — est le second Adam, considéré dans le règne organique comme le père véritable de tous les hommes, et dans le règne minéral comme agent et procréateur des individus métalliques ou géologiques qui le constituent.

Ainsi apprenons-nous que le soufre et le mercure, principes générateurs des métaux, ne furent à l’origine qu’une seule et même matière ; car ce n’est que plus tard qu’ils acquirent leur individualité spécifique et la conservèrent dans les composés issus de leur union. Et quoique celle-ci soit maintenue par une puissante cohésion, l’art peut néanmoins la rompre et isoler le soufre et le mercure sous la forme qui leur est particulière. Le soufre, principe actif, est désigné symboliquement par le second Adam, et le mercure, élément passif, par sa femme Ève. Ce dernier élément, ou mercure, reconnu comme le plus important, est aussi le plus difficile à obtenir dans la pratique de l’Œuvre. Son utilité est telle que la science lui doit son nom, puisque la philosophie hermétique est fondée sur la connaissance parfaite du Mercure, en grec Ἑρμῆς. C’est ce qu’exprime le bas-relief qui accompagne et limite le panneau d’Adam et Ève sur la maison du Mans. On y remarque Bacchus enfant, pourvu du thyrse, [En grec θύρσος, auquel les Adeptes préfèrent, comme étant beaucoup plus près de la vérité scientifique et de la réalité expérimentale, son synonyme θυρσόλογχος, où l’on peut saisir un rapport fort suggestif entre la verge d’Aaron et le javelot d’Arès.] la main gauche cachant l’ouverture d’un pot, et debout sur le couvercle d’un grand vase décoré de guirlandes. Or, Bacchus, divinité emblématique du mercure des sages, incarne une signification secrète semblable à celle d’Ève, mère des vivants. En Grèce, toute bacchante était dite Εὖα, Ève, mot qui avait pour racine Εὔιος, Evius, surnom de Bacchus. Quant aux vaisseaux destinés à contenir le vin des philosophes, ou mercure, ils sont assez parlants pour nous dispenser d’en mettre en relief le sens ésotérique.

Mais cette explication, quoique logique et conforme à la doctrine, est pourtant insuffisante à fournir la raison de certaines particularités expérimentales et de quelques points obscurs de la pratique. Il est indiscutable que l’artiste ne saurait prétendre à l’acquisition de la matière originelle, c’est-à-dire du premier Adam « formé de terre rouge », et que le sujet des sages lui-même, qualifié première matière de l’art, est fort éloignée de la simplicité inhérente à celle du second Adam. Ce sujet est cependant, et proprement, la mère de l’Œuvre, comme Ève est la mère des hommes. C’est elle qui dispense aux corps qu’elle enfante, ou plus exactement qu’elle réincrude, la vitalité, la végétabilité, la possibilité de mutation. Nous irons plus loin et dirons, à l’adresse de ceux qui ont déjà quelque teinture de science, que la mère commune des métaux alchimiques n’entre point en substance dans le Grand-Œuvre, bien qu’il soit impossible, sans elle, de rien produire ni de rien entreprendre. C’est, en effet, par son entremise, que les métaux vulgaires, véritables et seuls agents de la pierre, se changent en métaux philosophiques ; c’est par elle qu’ils sont dissous et purifiés ; c’est en elle qu’ils retrouvent et reprennent leur activité perdue, et, de morts qu’ils étaient, redeviennent vivants ; c’est elle la terre qui les nourrit, les fait croître, fructifier, et leur permet de se multiplier ; c’est, enfin, en retournant dans le sein maternel qui les avait jadis formés et mis au jour, qu’ils renaissent et recouvrent les facultés primitives dont l’industrie humaine les avait privés. Ève et Bacchus sont les symboles de cette substance philosophale et naturelle, — non cependant première dans le sens de l’unité ou de l’universalité, — communément appelée du nom d’Hermès ou de Mercure. Or, on sait que le messager ailé des dieux servait d’intermédiaire entre les puissances de l’Olympe et jouait, dans la mythologie, un rôle analogue à celui du mercure dans le labeur hermétique. On comprend mieux ainsi la nature spéciale de son action, et pourquoi il ne demeure pas avec les corps qu’il a dilués, purgés et animés. Et l’on saisit de même dans quel sens il convient d’entendre Basile Valentin, lorsqu’il assure que les métaux sont des créatures deux fois nées du mercure, enfants d’une seule mère, produits et régénérés par elle. [L’Adepte entend parler en ce lieu des métaux alchimiques produits par la réincrudation, ou retour à l’état simple des corps métalliques vulgaires.] Et l’on conçoit mieux, d’autre part, où gît cette pierre d’achoppement que les philosophes ont jetée à travers le chemin, lorsqu’ils affirment, d’un commun accord, que le mercure est l’unique matière de l’Œuvre, alors que les réactions nécessaires sont seulement provoquées par lui, ce qu’ils ont dit soit par métaphore, soit en le considérant d’un point de vue particulier.

Il n’est pas inutile non plus d’apprendre que, si nous avons besoin du ciste de Cybèle, de Cérès ou de Bacchus, c’est seulement parce qu’il renferme le corps mystérieux qui est l’embryon de notre pierre ; s’il nous faut un vase, ce n’est que pour y placer le corps, et personne n’ignore que, sans une terre appropriée, toute graine deviendrait inutile. Ainsi ne pouvons-nous nous passer de vaisseau, quoique le contenu soit infiniment plus précieux que le contenant, celui-ci étant voué, tôt ou tard, à se séparer de celui-là. L’eau n’a aucune forme en soi, bien qu’elle soit susceptible de les épouser toutes et de prendre celle du récipient qui la contient. Voilà la raison de notre vase et de sa nécessité, et pourquoi les philosophes l’ont tant recommandé comme le véhicule indispensable, l’excipient obligé de nos corps. Et cette vérité trouve sa justification dans l’image de Bacchus enfant dressé sur le couvercle du vaisseau hermétique.

De ce qui précède, il importe surtout de retenir que les métaux, liquéfiés et dissociés par le mercure, retrouvent le pouvoir végétatif qu’ils possédaient au moment de leur apparition sur le plan physique. Le dissolvant fait en quelque sorte pour eux l’office d’une véritable fontaine de Jouvence. Il en sépare les impuretés hétérogènes importées des gîtes métallifères, leur ôte les infirmités contractées au cours des siècles ; il les ranime, leur donne une vigueur nouvelle et les rajeunit. C’est ainsi que les métaux vulgaires se trouvent réincrudés, c’est-à-dire remis dans un état voisin de leur état originel, et dès lors qualifiés de métaux vivants ou philosophiques. Or, puisqu’ils reprennent, au contact de leur mère, leurs facultés primitives, on peut assurer qu’ils se sont rapprochés d’elle et ont pris une nature analogue à la sienne. Mais il est évident, d’autre part, qu’ils ne sauraient, par suite de cette conformité de complexion, engendrer de nouveaux corps avec leur mère, celle-ci ayant seulement une puissance rénovatrice et non pas génératrice. D’où l’on doit conclure que le mercure dont nous parlons, et qui a pour figure l’Ève de l’Éden mosaïque, n’est pas celui que les sages ont désigné comme étant la matrice, le réceptacle, le vase convenable au métal réincrudé, qualifié soufre, soleil des philosophes, semence métallique et père de la pierre.

Qu’on ne s’y laisse pas tromper ; c’est ici le nœud gordien de l’Œuvre, celui que les débutants doivent s’évertuer à dénouer s’ils ne veulent être arrêtés court au commencement de la pratique. Il existe donc une autre mère, fille de la première, à laquelle les maîtres, dans un but facile à deviner, ont également imposé la dénomination de mercure. Et la différenciation de ces deux mercures, l’un agent de rénovation, l’autre de procréation, constitue l’étude la plus ingrate que la science ait réservée au néophyte. C’est avec le dessein de l’aider à franchir cette barrière, que nous nous sommes étendu sur le mythe d’Adam et Ève, et que nous allons tenter d’éclairer ces points obscurs, volontairement laissés dans l’ombre par les meilleurs auteurs mêmes. La plupart d’entre eux se sont contentés de décrire allégoriquement l’union du soufre et du mercure, générateurs de la pierre, qu’ils nomment soleil et lune, père et mère philosophiques, fixe et volatil, agent et patient, mâle et femelle, aigle et lion, Apollon et Diane (dont quelques-uns ont fait Apollonius de Tyane), Gabritius et Beya, Urim et Thumim, les deux colonnes du temple : Jakin et Bohas, le vieillard et la jeune vierge, enfin, et de manière plus exacte, le frère et la sœur. Car ils sont réellement frère et sœur, tenant chacun leur être d’une mère commune, et redevables de la contrariété de leurs tempéraments plutôt à la différence d’âge et d’évolution qu’à l’écart de leurs affinités.

L’auteur anonyme de l’Ancienne Guerre des Chevaliers, dans un discours qu’il fait prononcer par le métal réduit en soufre sous l’action du premier mercure, enseigne que ce soufre a besoin d’un second mercure, avec lequel il doit être conjoint afin de multiplier son espèce. « Parmi les artistes, dit-il, qui ont travaillé avec moy, certains ont poussé leurs travaux si loin, qu’ils sont venus à bout de separer de moy mon esprit, qui contient ma teinture ; en sorte que, le mêlant à d’autres metaux et mineraux, ils sont parvenus à communiquer quelque peu de mes vertus et de mes forces aux metaux qui ont quelque affinité et quelque amitié avec moy. Cependant, les artistes qui ont reüssi par cette voye et qui ont trouvé seurement une partie de l’art sont veritablement en tres-petit nombre. Mais comme ils n’ont pas connu l’origine d’où viennent les teintures, il leur a esté impossible de pousser leur travail plus loin, et ils n’ont pas trouvé au bout du compte qu’il y eust une grande utilité dans leur procédé. Mais si ces artistes avoient porté leurs recherches au-delà, et qu’ils eussent bien examiné quelle est la femme qui m’est propre, qu’ils l’eussent cherchée et qu’ils m’eussent uni à elle, c’est alors que j’aurois pû teindre mille fois davantage. » [Traité réimprimé dans le Triomphe Hermétique de Limojon de Saint-Didier. Amsterdam, Henry Wetstein, 1699, et Jacques Desbordes, 1710, p. 18.] Dans l’Entretien d’Eudoxe et de Pyrophile, qui sert de commentaire à ce traité, Limojon de Saint-Didier écrit à propos de ce passage : « La femme qui est propre à la pierre et qui doit lui estre unie est cette fontaine d’eau vive dont la source, toute céleste, qui a particulièrement son centre dans le soleil et dans la lune, produit ce clair et precieux ruisseau des Sages, qui coule dans la mer des philosophes, laquelle environne tout le monde. Ce n’est pas sans fondement que cette divine fontaine est appelée par cette autheur la femme de la pierre ; quelques uns l’ont représentée sous la forme d’une nymphe céleste ; quelques autres luy donnent le nom de la chaste Diane, dont la pureté et la virginité n’est point soüillée par le lien spirituel qui l’unit à la pierre. En un mot, cette conjonction magnetique est le mariage magique du ciel avec la terre, dont quelques philosophes ont parlé ; de sorte que la source seconde de la teinture phisique, qui opere de si grandes merveilles, prend naissance de cette union conjugale toute misterieuse. »

Ces deux mères, ou mercures, que nous venons de distinguer, figurent sous l’emblème des deux coqs dans le panneau de pierre situé au second étage de la maison du Mans (pl. XII).


LE MANS - MAISON D'ADAM ET EVE
L'Enlèvement de Déjanire
Planche XII


[Dans l’Antiquité, le coq était attribué au dieu Mercure. Les Grecs le désignaient par le mot ἀλέκτωρ, qui tantôt signifie vierge et tantôt épouse, expressions caractéristiques de l’un et de l’autre mercure ; cabalistiquement, ἀλέκτωρ joue avec ἄλεκτρος, ce qui ne doit ou ne peut être dit, secret, mystérieux.]

Ils accompagnent un vase rempli de feuilles et de fruits, symbole de leur capacité vivifiante, génératrice et végétable, de la fécondité et de l’abondance des productions qui en résultent. [En grec, vase se dit ἀγγεῖον, le corps, mot qui a pour racine ἄγγος, l’utérus.] De chaque côté de ce motif, des personnages assis, — l’un soufflant dans un cor, l’autre pinçant une sorte de guitare, — exécutent un duo musical. C’est la traduction de cet Art de musique, — épithète conventionnelle de l’alchimie, — auquel se rapportent les divers sujets sculptés sur la façade.

Mais avant de poursuivre l’étude des motifs de la maison d’Adam et Ève, nous croyons devoir prévenir le lecteur que, sous des termes très peu voilés, notre analyse renferme la révélation de ce qu’il est convenu d’appeler le secret des deux mercures. Notre explication, toutefois, ne saurait résister à l’examen, et quiconque se donnera la peine de la disséquer, y rencontrera certaines contradictions, erreurs manifestes de logique ou de jugement. Or, nous reconnaissons loyalement qu’il n’existe qu’un seul mercure à la base, et que le second dérive nécessairement du premier. Il convenait cependant d’appeler l’attention sur les qualités différentes qu’ils affectent, et faire en sorte de montrer, — fût-ce au prix d’une entorse à la raison ou d’une invraisemblance, — comment on peut les distinguer, les identifier, et comment il est possible d’extraire, directement, la propre femme du soufre, mère de la pierre, du sein de notre mère primitive. Entre le récit cabalistique, l’allégorie traditionnelle et le silence, nous n’avions pas à choisir. Notre but étant de venir en aide aux travailleurs peu familiarisés avec les paraboles et les métaphores, l’emploi de l’allégorie et de la cabale nous était interdit. Eût-il mieux valu agir comme beaucoup de nos prédécesseurs et ne rien dire ? Nous ne le pensons pas. À quoi servirait d’écrire, sinon pour ceux qui savent déjà et n’ont que faire de nos conseils ? Nous avons donc préféré fournir, en langage clair, une démonstration ab absurdo, grâce à laquelle il devenait possible de dévoiler l’arcane demeuré jusqu’ici obstinément caché. Le procédé, d’ailleurs, ne nous appartient pas. Que les auteurs, — et ils sont nombreux, — chez lesquels on ne remarque point de semblables discordances, nous jettent la première pierre !

Au-dessus des coqs, gardiens du vase fructifiant, se voit un panneau de plus grande dimension, malheureusement fort mutilé, dont la scène figure l’enlèvement de Déjanire par le centaure Nessos.

La fable raconte qu’Hercule, ayant obtenu d’Œnée la main de Déjanire pour avoir triomphé du dieu-fleuve Achéloüs, notre héros, en compagnie de sa nouvelle épouse, voulut traverser le fleuve Evène.

[L’eau, la phase humide ou mercurielle qu’offrent les métaux à l’origine, et qu’ils perdent peu à peu en se coagulant sous l’action desséchante du soufre chargé d’assimiler le mercure. Le terme grec Ἀχελᾦος ne s’applique pas uniquement au fleuve Achéloüs, mais sert encore à désigner tout cours d’eau, fleuve ou rivière.] [Εὐήνιος, doux, facile. On doit remarquer qu’il n’est pas question ici d’une solution des principes de l’or. Hercule n’entre pas dans les eaux du fleuve, et Déjanire le traverse sur la croupe de Nessos. C’est la solution de la pierre qui fait le sujet du passage allégorique de l’Evène, et cette solution s’obtient aisément, de manière douce et facile.]

Nessos, qui se trouvait dans le voisinage, offrit de transporter Déjanire sur l’autre rive. Hercule eut le tort d’y consentir et ne tarda pas à s’apercevoir que le centaure tentait de la lui enlever. Une flèche, trempée dans le sang de l’hydre et lancée d’une main sûre, l’arrêta sur le champ. Nessos, se sentant mourir, remit alors à Déjanire sa tunique teinte de son sang, l’assurant qu’elle lui servirait à rappeler son mari s’il s’éloignait d’elle pour s’attacher à d’autres femmes. Plus tard, l’épouse crédule ayant appris qu’Hercule recherchait Iole, prix de sa victoire sur Euryte, son père, lui envoya le vêtement ensanglanté ; mais il ne l’eut pas plus tôt mis qu’il en ressentit d’atroces douleurs. [Le mot grec Ἰόλεία est formé de Ἰός, venin, et, λεία, butin, proie. Iole est l’hiéroglyphe de la matière première, poison violent, disent les sages, dont on fait cependant la grande médecine. Les métaux vulgaires, dissous par elle, sont ainsi la proie de ce venin, qui change leur nature et les décompose ; c’est pourquoi l’artiste doit bien se garder d’allier le soufre obtenu de cette manière avec l’or métallique. Hercule, quoique recherchant Iole, ne contracte point d’union avec elle.]

Ne pouvant résister à tant de souffrance, il se jeta au milieu des flammes d’un bûcher élevé sur le mont Œta et allumé de ses propres mains. [Du grec Αἴθω, brûler, enflammer, être ardent.] Déjanire, en apprenant la fatale nouvelle, se tua de désespoir.

Ce récit se rapporte aux dernières opérations du Magistère ; c’est une allégorie de la fermentation de la pierre par l’or, afin d’orienter l’Elixir vers le règne métallique et de limiter son emploi à la transmutation des métaux.

Nessos représente la pierre philosophale, non encore déterminée ni affectée à l’un quelconque des grands genres naturels, dont la couleur varie du carmin au brillant écarlate. Νῆσος, en grec, signifie vêtement de pourpre, et la tunique sanglante du centaure, — « qui brûle les corps plus que le feu d’enfer », — indique la perfection du produit achevé, mûr et rempli de teinture.

Hercule figure le soufre de l’or dont la vertu réfractaire aux agents les plus incisifs ne peut être vaincue que par l’action du vêtement rouge, ou sang de la pierre. L’or, calciné sous l’effet combiné du feu et de la teinture, prend la couleur de la pierre et lui donne, en échange, la qualité métallique que le travail lui avait fait perdre. Junon, reine de l’Œuvre, consacre ainsi la réputation et la gloire d’Hercule, dont l’apothéose mythique trouve sa réalisation matérielle dans la fermentation. Le nom même d’Hercule, Ἡρακλῆς, indique qu’il doit à Junon l’imposition des travaux successifs qui devaient lui assurer la célébrité et répandre sa renommée ; Ἡρακλῆς est formé, en effet, des racines Ἥρα, Junon, et κλέος, gloire, réputation, renommée. Déjanire, femme d’Hercule, personnifie le principe mercuriel de l’or, qui lutte de concert avec le soufre auquel il est conjoint, mais succombe néanmoins sous l’ardeur de la tunique ignée. En grec, Δηιάνειρα dérive de Δηιοτής, hostilité, lutte, agonie.

Sur la face des deux piliers engagés bordant la scène mythologique dont nous venons d’étudier l’ésotérisme, figurent d’un côté une tête de lion pourvue d’ailes, de l’autre une tête de chien ou de chienne. Ces animaux sont également représentés dans leur forme complète sur les arcs de la porte de Vitré (pl. XI).


Planche XI


Le lion, hiéroglyphe du principe fixe et coagulant appelé communément soufre, porte des ailes afin de montrer que le dissolvant primitif, en décomposant et en réincrudant le métal, donne au soufre une qualité volatile sans laquelle sa réunion au mercure deviendrait impossible. Quelques auteurs ont décrit la manière d’effectuer cette importante opération sous l’allégorie du combat de l’aigle et du lion, du volatil et du fixe, combat suffisamment expliqué ailleurs. [Cf. Fulcanelli. Le Mystère des Cathédrales. Paris, J. Schemit, 1926, p. 67, et J.-J. Pauvert, Paris, 1964, p. 115.]

Quant au chien symbolique, successeur direct du cynocéphale égyptien, c’est le philosophe Artephius qui lui a donné droit de cité parmi les figures de l’iconographie alchimique. Il parle, en effet, du chien de Khorassan et de la chienne d’Arménie, emblèmes du soufre et du mercure, parents de la pierre.

[Parmi les détails de la Création du monde qui ornent le portail nord de la cathédrale de Chartres, on remarque un groupe du XIIIe siècle, représentant Adam et Ève ayant à leurs pieds le tentateur, figuré par un monstre à tête et torse de chien, posé sur les pattes antérieures et se terminant en queue de serpent. C’est le symbole du soufre assemblé au mercure dans la substance chaotique originelle (Satan).]

Mais, tandis que le mot Ἄρμενος, signifiant ce dont on a besoin, ce qui est préparé et convenablement disposé, indique le principe passif et féminin, le chien de Khorassan, ou soufre, tire son appellation du mot grec Κόραξ, équivalent de corbeau, vocable qui servait encore à désigner un certain poisson noirâtre sur lequel, si nous en avions licence, nous pourrions dire de curieuses choses. [Les Latins nommaient le corbeau Phœbeius ales, l’oiseau d’Apollon ou du Soleil (Φοῖβος). On remarque, à Notre-Dame de Paris, parmi les chimères fixées aux garde-fous des galeries hautes, un curieux corbeau revêtu d’un long voile qui le couvre à demi.]

Les « fils de science » que leur persévérance a conduits au seuil du sanctuaire savent qu’après la connaissance du dissolvant universel, – mère unique empruntant la personnalité d’Ève, – il n’en est point de plus importante que celle du soufre métallique, premier fils d’Adam, générateur effectif de la pierre, lequel reçut le nom de Caïn. Or, Caïn signifie acquisition, et ce que l’artiste acquiert tout d’abord c’est le chien noir et enragé dont parlent les textes, le corbeau premier témoignage du Magistère. C’est aussi, selon la version du Cosmopolite, le poisson sans os, échénéis ou rémora « qui nage dans notre mer philosophique », et à propos duquel Jean-Joachim d’Estingrel d’Ingrofont assure que « possédant une fois le petit poisson nommé Remora, qui est très rare, pour ne pas dire unique dans cette grande mer, vous n’aurez plus besoin de pêcher, mais seulement de songer à la préparation, à l’assaisonnement et à la cuisson de ce petit poisson ». [Jean-Joachim d’Estingrel d’Ingrofont. Traitez du Cosmopolite nouvellement découverts. Paris, Laurent d’Houry, 1691. Lettre II, p. 46.] Et, bien qu’il soit préférable de ne point l’extraire du milieu qu’il habite, — lui laissant au besoin assez d’eau pour entretenir sa vitalité, — ceux qui eurent la curiosité de l’isoler purent contrôler l’exactitude et la véracité des affirmations philosophiques. C’est un corps minuscule, — eu égard au volume de la masse d’où il provient, — ayant l’apparence extérieure d’une lentille bi-convexe, souvent circulaire, parfois elliptique. D’aspect terreux plutôt métallique, ce bouton léger, infusible mais très soluble, dur, cassant, friable, noir sur une face, blanchâtre sur l’autre, violet dans sa cassure, a reçu des noms divers et relatifs à sa forme, à sa coloration ou à certaines particularités chimiques. C’est lui le prototype secret du baigneur populaire de la galette des rois, la fève (κύαμος, paronyme de κύανος, noir bleuâtre), le sabot (βέμβιξ) ; c’est aussi le cocon (βομβύκιον) et son ver, dont le nom grec, βόμβυξ, qui ressemble tant à celui du sabot, a pour racine βόμβος, lequel exprime, précisément, le bruit d’un sabot qui tourne ; [Conf. supra p. 22 et, dans le Mystère des Cathédrales, Jean-Jacques Pauvert, p. 51, ce qui est dit quant à ce jouet d’enfant, quant à cet objet principal du ludus puerorum.] c’est encore le petit poisson noirâtre appelé chabot, d’où Perrault a tiré son Chat botté, le fameux marquis de Carabas (de Κάρα, tête, et βασιλεύς, roi) des légendes hermétiques chères à notre jeunesse et réunies sous le titre de Contes de ma mère l’Oie ; c’est, enfin, le basilic de la fable, — βασιλικόν, — notre régule (regulus, petit roi) ou roitelet (βασιλίσκος), la pantoufle de vair (parce qu’elle est blanche et grise) de l’humble Cendrillon, la sole, poisson plat dont chaque face est différemment colorée et dont le nom se rapporte au soleil (lat. sol, solis), etc. Dans le langage oral des Adeptes, cependant, ce corps n’est guère désigné autrement que par le terme de violette, première fleur que le sage voit naître et s’épanouir, au printemps de l’Œuvre, transformant en une couleur nouvelle la verdure de son parterre…

Mais ici, nous croyons devoir suspendre cet enseignement et garder le prudent silence de Nicolas Valois et de Quercetanus, les seuls, à notre connaissance, qui révélèrent l’épithète verbale du soufre, or ou soleil hermétique.


LOUIS D’ESTISSAC

GOUVERNEUR DU POITOU ET DE LA SAINTONGE
GRAND OFFICIER DE LA COURONNE
ET
PHILOSOPHE HERMÉTIQUE

I

C’est le côté mystérieux d’un personnage historique qui se révèle à nous par l’une de ses œuvres. Louis d’Estissac, homme de haute condition, s’avère, en effet, comme un alchimiste pratiquant et l’un des Adeptes les mieux instruits des arcanes hermétiques.

D’où tenait-il sa science ? Qui lui en donna, — de vive voix sans doute, — les premiers éléments ? Nous ne le savons point de manière pertinente, mais aimons à croire que le savant médecin et philosophe François Rabelais pourrait bien ne pas être étranger à son initiation.[Gilbert Ducher, dans une épigramme à la philosophie (1538), le cite parmi les fidèles de la science divine :
« In primis sane Rabelæsum, principem eundem
Supremum in studiis diva tuis sophia. »]

Louis d’Estissac, né en 1507, était le propre neveu de Geoffroy d’Estissac, et demeurait dans la maison de son oncle, supérieur de l’abbaye bénédictine de Maillezais, lequel avait établi son prieuré non loin de là, à Ligugé (Vienne). Or, il est notoire que Geoffroy d’Estissac entretenait depuis longtemps avec Rabelais des relations empreintes de la plus vive et de la plus cordiale amitié. En 1525, nous apprend H. Clouzot, notre philosophe se trouvait à Ligugé, en qualité d’attaché « au service » de Geoffroy d’Estissac. « Jean Bouchet, — ajoute Clouzot, — le procureur-poète qui nous renseigne si bien sur la vie que l’on mène à Ligugé, dans le prieuré du révérend évêque, ne précise pas, malheureusement, les fonctions de Rabelais. Secrétaire du prélat ? C’est possible. Mais pourquoi pas précepteur de son neveu, Louis d’Estissac, qui n’a encore que dix-huit ans et ne se mariera qu’en 1527 ? L’auteur de Gargantua et de Pantagruel donne de tels développements à l’éducation de ses héros, qu’on doit supposer que son érudition n’est pas purement théorique, mais qu’elle est aussi le fruit d’une mise en pratique antérieure. » [H. Clouzot, Vie de Rabelais, notice biographique écrite pour l’édition des Œuvres de Rabelais. Paris, Garnier frères, 1926] D’ailleurs, Rabelais ne semble pas avoir jamais abandonné son nouvel ami, — peut-être son disciple, — car étant à Rome en 1536, il envoyait, nous dit Clouzot, à Mme d’Estissac, la jeune nièce de l’évêque, « des plantes medicinales et mille petites mirelificques (objets de curiosité) à bon marché » qu’on apporte de Chypre, de Candie, de Constantinople. C’est encore au château de Coulonges-sur-l’Autize, — appelé Coulonges-les-Royaux au Quart Livre de Pantagruel, — que notre philosophe, poursuivi par la haine de ses ennemis, viendra, vers 1550, chercher un refuge auprès de Louis d’Estissac, héritier du protecteur de Rabelais, l’évêque de Maillezais.

Quoi qu’il en soit, cela nous conduit à penser que la recherche de la pierre philosophale, aux XVIe et XVIIe siècles, était plus active qu’on serait porté à le croire, et que ses heureux possesseurs ne représentaient pas, dans le monde spagyrique, l’infime minorité que l’on tend à leur accorder. S’ils nous demeurent inconnus, c’est beaucoup moins par l’absence de documents relatifs à leur science, que par notre ignorance du symbolisme traditionnel, qui ne nous permet pas de les bien reconnaître. Il est probable qu’en interdisant, par ses lettres patentes de 1537, l’usage de l’imprimerie, François Ier fut la cause déterminante de cette carence d’ouvrages que l’on remarque au XVIe siècle, et le promoteur inconscient d’un nouvel essort symbolique digne de la plus belle période médiévale. La pierre se substitue au parchemin, et l’ornementation sculptée vient au secours de l’impression prohibée. Ce retour temporaire de la pensée au monument, de l’allégorie écrite à la parabole lapidaire, nous valut quelques œuvres brillantes, d’un réel intérêt pour l’étude des versions artistiques de la vieille alchimie.

Déjà, au moyen âge, les maîtres dont nous possédons les traités aimaient à pourvoir leur demeure de signes et d’images hermétiques. À l’époque où vivait Jean Astruc, médecin de Louis XV, c’est-à-dire vers 1720, il existait à Montpellier, dans la rue du Cannau, face au couvent des Capucins, une maison qui, selon la tradition, aurait appartenu à maître Arnauld de Villeneuve, en 1280, ou aurait été habitée par lui. On y voyait, sculptés sur la porte, deux bas-reliefs représentant l’un un lion rugissant, l’autre un dragon qui se mordait la queue, emblèmes reconnus du Grand-Œuvre. Cette maison fut détruite en 1755. [Jean Astruc. Mémoires pour servir à l’Histoire de la Faculté de Médecine de Montpellier. Paris, 1767, p. 153.] Son disciple, Raymond Lulle, venant de Rome, s’arrête à Milan, en 1296, pour y poursuivre ses recherches philosophales. On montrait encore dans cette ville, au XVIIIe siècle, la maison où Lulle avait travaillé ; l’entrée en était décorée de figures hiéroglyphiques se rapportant à la science, ainsi qu’il résulte d’un passage du traité de Borrichius sur l’Origine et les Progrès de la Chimie. [« Quod autem Lullius Mediolani et fuerit et chimica ibi tractaverit notissimum est, ostenditurque adhuc domus illic nobili isto habitatore quondam superbiens ; in cujus vestibulo conspicuæ figuræ, naturæque ingenium artemque chimici satis demonstrant » (Olaüs Borrichius, De Orut et Progressu Chemiae, p. 133).] On sait que les maisons, les églises et les hôpitaux édifiés par Nicolas Flamel servirent de médiateurs à la diffusion des images de l’Art sacré ; sa propre habitation, « l’hostel Flamel », construit l’an 1376, rue des Marivaulx proche l’église Saint-Jacques, était, dit la chronique, « tout enjolivé d’histoires et de devises peintes et dorées ».

Louis d’Estissac, contemporain de Rabelais, Denys Zachaire et Jean Lallemant, voulut lui aussi consacrer à la science qu’il affectionnait tout particulièrement une demeure digne d’elle. Il forma, à trente-cinq ans, le projet d’un intérieur symbolique où se trouveraient, habilement répartis et dissimulés avec soin, les signes secrets qui avaient guidé ses travaux. Les sujets bien établis, convenablement voilés, — afin que le profane n’en pût discerner le sens mystérieux, — les grandes lignes de l’architecture arrêtées, il en confia l’exécution à un architecte qui fut peut-être, — c’est du moins l’opinion de M. de Rochebrune, — Philibert de l’Orme. Ainsi naquit le superbe château de Coulonges-sur-l’Autize (Deux-Sèvres), dont la construction exigea vingt-six années, de 1542 à 1568, mais qui n’offre plus aujourd’hui qu’un intérieur vide aux parois dénudées. Le mobilier, les porches, les pierres sculptées, les plafonds et jusqu’aux tourelles d’angle, tout a été dispersé. Certaines de ces pièces d’art furent acquises par un aquafortiste célèbre, Étienne-Octave de Guillaume de Rochebrune, et servirent à la réfection et à l’embellissement de sa propriété de Fontenay-le-Comte (Vendée). C’est en effet dans le château de Terre-Neuve, où elles sont actuellement conservées, que nous pouvons les admirer et les étudier à loisir. Celui-ci, d’ailleurs, par l’abondance, la variété, l’origine des pièces artistiques qu’il renferme, paraît plutôt un musée qu’une demeure bourgeoise du temps de Henri IV.

Le plus beau plafond du château de Coulonges, celui qui en ornait jadis le vestibule et la salle du trésor, couvre maintenant le grand salon de Terre-Neuve, dénommé l’Atelier. Il est composé de près de cent caissons, tous variés ; l’un de ceux-ci porte la date de 1550 et le monogramme de Diane de Poitiers tel qu’on le rencontre au château d’Anet. Ce détail a fait supposer que les plans du château de Coulonges pourraient appartenir à l’architecte-chanoine Philibert de l’Orme. 120 [Le 5 septembre 1550, Philibert de l’Orme reçut un canonicat à Notre-Dame de Paris, vers la même époque que Rabelais. Notre architecte le résilia en 1559, mais on rencontre fréquemment son nom mentionné sur les registres capitulaires de la cathédrale.] Nous reviendrons plus loin, en étudiant une demeure analogue, sur la signification secrète du monogramme ancien adopté par la favorite de Henri II et dirons par quelle méprise tant de magnifiques logis furent faussement attribués à Diane de Poitiers.

D’abord simple métairie, le château de Terre-Neuve fut, dans son plan actuel, construit en 1595 par Jean Morison, pour le compte de Nicolas Rapin, vice-sénéchal de Fontenay-le-Comte et « poète distingué », ainsi que nous l’apprend une monographie manuscrite du château de Terre-Neuve, probablement rédigée par M. De Rochebrune. L’inscription, en vers, qui se trouve sous le porche, fut composée par Nicolas Rapin lui-même. Nous la donnons ici à titre de spécimen, en lui conservant sa disposition et son orthographe :

VENTZ . SOVFLEZ . EN . TOVTE . SAISON .
VN . BON . AYR . EN . CETTE . MAYSON .
QVE . JAMAIS . NI . FIEVRE . NI . PESTE .
NI . LES . MAVLX . QVI . VIENNENT . DEXCEZ .
ENVIE . QVERELLE . OV . PROCEZ .
CEVLZ . QVI . SY . TIENDRONT . NE . MOLESTE .

Mais c’est grâce au sens esthétique des successeurs du poète vice-sénéchal, et surtout au goût très sûr de M. de Rochebrune pour les œuvres d’art, que le château de Terre-Neuve est redevable de ses riches collections. [M. de Rochebrune, né à Fontenay-le-Comte en 1824 et mort au château de Terre-Neuve en 1900, était le grand-père du propriétaire actuel, M. du Fontenioux.] Notre intention n’est pas de dresser le catalogue des curiosités qu’il abrite ; signalons au hasard, pour l’agrément des amateurs et des dilettantes, des tapisseries de haute lice, d’époque Louis XIII, provenant de Chaligny, près Sainte-Hermine (Vendée) ; une portière du grand salon, originaire de Poitiers ; la chaise à porteurs de Mgr de Mercy, évêque de Luçon en 1773 ; des boiseries dorées de styles Louis XIV et Louis XV ; quelques consoles en bois du château de Chambord ; un panneau armorié en tapisserie des Gobelins (1670), donné par Louis XIV ; de très belles sculptures sur bois (XVe siècle) provenant de la bibliothèque du château de l’Hermenault (Vendée) ; des tentures Henri II, trois des huit panneaux de la série intitulée « Triomphe des dieux », représentant les Triomphes de Vénus, Bellone et Minerve, tissés en soie dans les Flandres et attribués à Mantegna ; meuble Louis XIV fort bien conservé et meuble de sacristie Louis XIII ; gravures des meilleurs maîtres des XVIe et XVIIe siècles ; série à peu près complète de toutes les armes offensives en usage du IXe au XVIIIe siècle ; terres émaillées d’Avisseau, bronzes florentins, plats chinois de la famille verte ; bibliothèque contenant les ouvrages des architectes les plus réputés des XVIe et XVIIe siècles : Ducerceau, Dietterlin, Bullant, Lepautre, Philibert de l’Orme, etc. [René Valette dans la "Revue du Bas-Poitou", tome XV, n° spécial consacré à Octave de Rochebrune, 1901, p. 205.]

De toutes ces merveilles, celle qui nous intéresse le plus est, sans contredit, la cheminée monumentale du grand salon, achetée à Coulonges et réédifiée au château de Terre-Neuve, en mars 1884. Plus remarquable encore par l’exactitude des hiéroglyphes qui la décorent, le fini de l’exécution, « la rectitude de la taille poussée parfois jusqu’au tour de force » et sa surprenante conservation que par sa tenue artistique, elle constitue pour les disciples d’Hermès un document précieux et fort utile à consulter (pl. XIII).


FONTENAY-LE-COMTE
CHATEAU DE TERRE-NEUVE
Cheminée du Grand Salon
Planche XIII


Certes, le critique d’art aurait quelque raison d’adresser à cette œuvre lapidaire le reproche, commun aux productions décoratives de la Renaissance, d’être lourde, inharmonique et froide malgré son aspect somptueux et l’étalage d’un luxe par trop tapageur. Il y pourrait relever la pesanteur excessive du manteau portant sur de maigres jambages, les surfaces mal équilibrées entre elles, cette pauvreté de forme, d’invention, péniblement masquée sous l’éclat des ornements, des moulures, des arabesques prodigués avec une vaniteuse ostentation. Quant à nous, nous laisserons volontairement de côté le sentiment esthétique d’une époque brillante, mais superficielle, où l’affectation et le maniérisme remplaçaient la pensée absente et l’originalité défaillante, pour ne nous occuper que de la valeur initiatique du symbolisme auquel cette cheminée sert à la fois de prétexte et de support.

Le manteau, architecturé à la manière d’un entablement chargé d’entrelacs et de figures symboliques, porte sur deux piliers de pierre, cylindriques et polis. Sur leurs abaques s’applique un linteau cannelé, sous un quart de rond d’oves et flanqué de trois feuilles d’acanthe. Au-dessus, quatre cariatides engainées, deux hommes et deux femmes, soutiennent la corniche ; les femmes ont leur gaine ornée de fruits, tandis que celle des hommes présente un masque de lion, mordant, en guise d’anneau, le croissant lunaire. Entre les cariatides, trois panneaux de frise développent divers hiéroglyphes sous une forme décorative destinée à les mieux voiler. La corniche est divisée, horizontalement, en deux étages, par un listel saillant recouvrant quatre motifs : deux vases pleins de feu et deux cartels portant, gravée, la date d’exécution, mars 1563. [Louis d’Estissac était alors âgé de cinquante-six ans.] Ils servent de cadre à trois caissons recevant les trois membres d’une phrase latine : Nascendo quotidie morimur. Enfin, la partie supérieure montre six petits panneaux, opposés deux à deux en allant des extrémités vers le centre ; on y voit des panonceaux réniformes, des bucrânes et, près de l’axe médian, des écus hermétiques.

Telles sont, brièvement décrites, les pièces emblématiques les plus intéressantes pour l’alchimiste ; ce sont elles que nous allons maintenant analyser par le menu.


II (Louis d’Estissac)

Le premier des trois panneaux que séparent les cariatides, celui de gauche, offre une fleur centrale, notre rose hermétique, deux coquilles du genre peigne, ou mérelles de Compostelle, et deux têtes humaines, l’une de vieillard dans le bas, l’autre de chérubin dans le haut. Nous découvrons là l’indication formelle des matériaux nécessaires au travail et du résultat que l’artiste en doit attendre. Le masque de vieillard est l’emblème de la substance mercurielle primaire à laquelle, disent les philosophes, tous les métaux doivent leur origine. « Vous ne devés pas ignorer, écrit Limojon de Saint-Didier, que notre vieillard est notre mercure ; que ce nom lui convient parce qu’il est la matière première de tous les metaux ; le Cosmopolite dit qu’il est leur eau, à laquelle il donne le nom d’acier et d’aimant, et il adjoute, pour une plus grande confirmation de ce que je viens de vous découvrir : Si undecies coït aurum cum eo, emittit suum semen, et debilitatur fere ad mortem usque ; concipit chalybs, et generat filium patre clariorem. » [« Si l’or se joint onze fois avec elle (l’eau), il émet sa semence et se trouve débilité jusqu’à la mort ; alors l’acier conçoit et engendre un fils plus clair que son père. »] [Lettre aux Vrays disciples d’Hermes, dans le Triomphe hermetique, p. 143.]

On peut voir, au portail occidental de la cathédrale de Chartres, une très belle statue du XIIe siècle, où le même ésotérisme se trouve lumineusement exprimé. C’est un grand vieillard de pierre, couronné et auréolé, — ce qui signe déjà sa personnalité hermétique, — drapé dans l’ample manteau du philosophe. De la main droite, il tient une cithare et élève de la gauche une fiole à panse renflée comme la calebasse des pèlerins.

[Il n’est pas rare de trouver, dans les textes médiévaux, l’alchimie qualifiée d’Art de Musique. Cette dénomination motive l’effigie des deux musiciens que l’on remarque parmi les balustres terminant l’étage supérieur du manoir de la Salamandre, à Lisieux. Nous les avons vus également reproduits sur la maison d’Adam et Ève, au Mans, et nous pouvons les rencontrer encore tant à la cathédrale d’Amiens (rois musiciens de la galerie haute), qu’au logis des comtes de Champagne, appelé communément maison des musiciens, à Reims. Dans les belles planches illustrant l’Amphitheatrum Sapientiae Æternae de Henri Kunrath (1610), il y en a une qui représente l’intérieur d’un somptueux laboratoire ; au milieu de celui-ci, une table est couverte d’instruments de musique et de partitions. Le grec μουσικός a pour racine μοῦσα, muse, mot dérivé de μῦθος, fable, apologue, allégorie, lequel signifie aussi l’esprit, le sens caché d’un récit.]

Debout entre les montants d’un trône, il foule aux pieds deux monstres à tête humaine, enlacés, dont l’un est pourvu d’ailes et de pattes d’oiseau (pl. XIV).


CATHEDRALE DE CHARTRES
PORTAIL OCCIDENTAL
Vieillard symbolique (XIIème siècle)
Planche XIV


Ces monstres représentent les corps bruts dont la décomposition et l’assemblage sous une autre forme, de qualité volatile, fournissent cette substance secrète que nous appelons mercure, et qui suffit à elle seule pour accomplir l’ouvrage entier. La calebasse, qui renferme le breuvage du pérégrinant, est l’image des vertus dissolvantes de ce mercure, cabalistiquement dénommé pèlerin ou voyageur. C’est, dans les motifs de notre cheminée, ce que figurent aussi les coquilles de Saint-Jacques, appelées aussi bénitiers parce qu’on y conserve l’eau bénite ou benoite, qualifications que les anciens ont appliquées à l’eau mercurielle. Mais ici, en dehors du sens chimique pur, ces deux coquilles apprennent encore à l’investigateur que la proportion régulière et naturelle exige deux parts du dissolvant contre une du corps fixe. De cette opération, faite selon l’art, provient un corps nouveau, régénéré, d’essence volatile, représenté par le chérubin ou l’ange qui domine la composition. [En grec, ἄγγελος, ange, signifie également messager, fonction que les divinités de l’Olympe avaient réservée au dieu Hermès.] Ainsi, la mort du vieillard donne naissance à l’enfant et lui assure la vitalité. Philalèthe nous avertit qu’il est nécessaire, pour atteindre le but, de tuer le vif afin de ressusciter le mort. « En prenant, dit-il, l’or qui est mort et l’eau qui est vivante, on forme un composé dans lequel, par une brève décoction, la semence de l’or devient vivante, tandis que le mercure vif est tué. L’esprit se coagule avec le corps, et tous deux se putréfient sous forme de limon, jusqu’à ce que les membres de ce composé soient réduits en atomes. Telle est la nature de notre Magistère ». [Philalèthe. Introïtus apertus ad occlusum Regis palatium, dans Lenglet-Dufresnoy, Histoire de la Philosophie Hermétique. Paris, Coustelier, 1742, t. II, cap. XIII, 20.] Cette substance double, ce composé parfaitement mûri, augmenté et multiplié, devient l’agent de transformations merveilleuses qui caractérisent la pierre philosophale, rosa hermetica. Selon le ferment, argentifique ou aurifique, qui sert à orienter notre première pierre, la rose est tantôt blanche et tantôt rouge. Ce sont ces deux fleurs philosophiques, épanouies sur le même rosier, que Flamel nous décrit au Livre des Figures Hierogliphiques. Elles embellissent de même le frontispice du Mutus Liber et nous les voyons fleurir, dans un creuset, sur la gravure de Gobille illustrant la douzième clef de Basile Valentin. On sait que la Vierge céleste porte une couronne de roses blanches, et l’on n’ignore point non plus que la rose rouge est la signature réservée aux initiés de l’ordre supérieur, ou Rose-Croix. Et ce terme de Rose-Croix nous permettra, en l’expliquant, d’achever la description de ce premier panneau.

En dehors du symbolisme alchimique, dont le sens est déjà fort transparent, nous y découvrons un autre élément caché, celui du grade élevé que possédait, dans la hiérarchie initiatique, l’homme auquel nous devons les motifs de cette architecture hiéroglyphique. Il est hors de doute que Louis d’Estissac avait conquis le titre par excellence de la noblesse hermétique. La rose centrale, en effet, apparaît au milieu d’une croix de Saint-André formée par le relèvement des bandelettes de pierre que nous pouvons supposer l’avoir d’abord recouverte et enfermée. C’est là le grand symbole de la lumière manifestée, que l’on indique par la lettre grecque Χ (khi), initiale de mots, Χώνη, Χρυσός et Χρόνος, le creuset, l’or et le temps, triple inconnue du Grand-Œuvre. [Le symbole de la lumière se retrouve dans l’organe visuel de l’homme, fenêtre de l’âme ouverte sur la nature. C’est le croisement en X des bandelettes et des nerfs optiques que les anatomistes nomment chiasma (du grec Χίασμα, disposition en croix, racine Χιάζω croiser en X). L’entre-croisement qu’offrent les chaises paillées leur a fait donner, dans le dialecte picard, le nom de Cayelles (Χ(α)-εἵλη, rayon de lumière).] La croix de Saint-André (Χίασμα), qui a la forme de notre X français, est l’hiéroglyphe, réduit à sa plus simple expression, des radiations lumineuses et divergentes émanées d’un foyer unique. Elle apparaît donc comme le graphique de l’étincelle. On en peut multiplier le rayonnement, il est impossible de le simplifier davantage. Ces lignes entre-croisées donnent le schéma du scintillement des étoiles, de la dispersion rayonnante de tout ce qui brille, éclaire, irradie. Aussi en a-t-on fait le sceau, la marque de l’illumination et, par extension, de la révélation spirituelle. Le Saint-Esprit est toujours figuré par une colombe en plein vol, les ailes étendues selon un axe perpendiculaire à celui du corps, c’est-à-dire en croix. Car la croix grecque et celle de Saint-André ont, en hermétique, une signification exactement semblable. On rencontre fréquemment l’image de la colombe complétée par une gloire qui vient en préciser le sens caché, ainsi qu’on peut le voir sur les scènes religieuses de nos Primitifs et dans nombre de sculptures purement alchimiques. [Le plafond de l’hôtel Lallemant, à Bourges, en offre un remarquable exemple.] Le Χ grec et l’X français représentent l’écriture de la lumière par la lumière même, la trace de son passage, la manifestation de son mouvement, l’affirmation de sa réalité. C’est sa véritable signature. Jusqu’au XIIe siècle, on ne se servait pas d’autre marque pour authentifier les vieilles chartes ; à partir du XVe, la croix devint la signature des illettrés. À Rome, on signait les jours fastes d’une croix blanche et les néfastes d’une croix noire. C’est le nombre complet de l’Œuvre, car l’unité, les deux natures, les trois principes et les quatre éléments donnent la double quintessence, les deux V, accolés dans le chiffre romain X, du nombre dix. Dans ce chiffre se trouve la base de la Cabale de Pythagore, ou de la langue universelle, dont on peut voir un curieux paradigme au dernier feuillet d’un petit livre d’alchimie. [La Clavicule de la Science Hermétique, écrite par un habitant du Nord dans ses heures de loisir, 1732. Amsterdam, Pierre Mortier, 1751.] Les bohémiens utilisent la croix ou l’X comme signe de reconnaissance. Guidés par ce graphique tracé sur un arbre ou sur quelque mur, ils campent toujours exactement à la place qu’occupaient leur prédécesseurs, auprès du symbole sacré qu’ils nomment Patria. On pourrait croire ce mot d’origine latine, et appliquer aux nomades cette maxime que les chats, — vivants objets d’art, — s’efforcent de pratiquer : Patria est ubicumque est bene, partout où l’on est bien, là est la patrie ; mais c’est d’un mot grec, Πατριά, que se réclame leur emblème, avec le sens de famille, race, tribu. La croix des romanichels ou gipsies indique donc nettement le lieu de refuge affecté à la tribu. Il est singulier, d’ailleurs, que presque toutes les significations révélées par le signe du X ont une valeur transcendante ou mystérieuse. X c’est en algèbre la ou les quantités inconnues ; c’est aussi le problème à résoudre, la solution à découvrir ; c’est le signe pythagoricien de la multiplication et l’élément de la preuve arithmétique par neuf ; c’est le symbole populaire des sciences mathématiques dans ce qu’elles ont de supérieur ou d’abstrait. Il vient caractériser ce qui, en général, est excellent, utile, remarquable (Χρήσιμος). En ce sens, et dans l’argot des étudiants, il sert à distinguer l’École Polytechnique, en lui assurant une supériorité que « taupins et chers camarades » n’admettraient point qu’on discutât. Les premiers, candidats à l’École, sont unis, dans chaque promotion ou taupe, par une formule cabalistique composée d’un X dans les angles opposés duquel figurent les symboles chimiques du soufre et de l’hydrate de potassium :

SXKOH

Cela s’énonce, en argotique bien entendu, « Soufre et potasse pour l’X ». Le X est l’emblème de la mesure (μέτρον), prise dans toutes ses acceptations : dimension, étendue, espace, durée, règle, loi, borne ou limite. Telle est la raison occulte pour laquelle le prototype international du mètre, construit en platine iridié et conservé au pavillon de Breteuil, à Sèvres, affecte le profil du X dans sa section transversale. [Nous ne parlons pas ici de la copie n° 8, déposée au Conservatoire des Arts et Métiers, à Paris, qui sert d’étalon légal, mais bien du prototype international.] Tous les corps de la nature, tous les êtres, soit dans leur structure, soit dans leur aspect, obéissent à cette loi fondamentale du rayonnement, tous sont soumis à cette mesure. Le canon des Gnostiques en est l’application au corps humain, [Léonard de Vinci l’a repris et enseigné en le transportant du domaine mystique dans celui de la morphologie esthétique.] et Jésus-Christ, l’esprit incarné, saint André et saint Pierre en personnifient la glorieuse et douloureuse image. N’avons-nous pas remarqué que les organes aériens des végétaux, — qu’il s’agisse d’arbres altiers ou d’herbes minuscules, — présentent avec leurs racines la divergence caractéristique des branches du X ? De quelle manière les fleurs s’épanouissent-elles ? — Sectionnez les tiges végétales, pétioles, nervures, etc., examinez ces coupes au microscope et vous aurez, de visu, la plus brillante, la plus merveilleuse confirmation de cette volonté divine. Diatomées, oursins, étoiles de mer vous en fourniront d’autres exemples ; mais, sans chercher davantage, ouvrez un coquillage comestible, — bucarde, pétoncle, coquille de Saint-Jacques, — et les deux valves, posées sur un plan unique, vous montreront deux surfaces convexes pourvues des sillons en double éventail du X mystérieux. Ce sont les moustaches du chat qui lui ont fait donner son nom ; on ne se doute guère qu’elles dissimulent un haut point de science, et que cette raison secrète valut au gracieux félin l’honneur d’être élevé au rang des divinités égyptiennes. [Χ(ά), le Signe de la lumière. Le dialecte picard, gardien, comme le provençal, des traditions de la langue sacrée, a conservé le son dur primitif ka pour désigner le chat.] À propos du chat, beaucoup d’entre nous se souviennent du fameux Chat-Noir, qui eut tant de vogue sous la tutelle de Rodolphe Salis ; mais combien savent quel centre ésotérique et politique s’y dissimulait, quelle maçonnerie internationale se cachait derrière l’enseigne du cabaret artistique ? D’un côté le talent d’une jeunesse fervente, idéaliste, faite d’esthètes en quête de gloire, insouciante, aveugle, incapable de suspicion ; de l’autre, les confidences d’une science mystérieuse mêlées à l’obscure diplomatie, tableau à double face exposé à dessein dans un cadre moyenageux. L’énigmatique tournée des grands-ducs, signée du chat aux yeux scrutateurs sous sa livrée nocturne, aux moustaches en X, rigides et démesurées, et dont la pose héraldique donnait aux ailes du moulin montmartrois une valeur symbolique égale à la sienne, n’était pas celle de princes en goguette !

[Rodolphe Salis imposa au dessinateur Steinlein, auteur de la vignette, l’image du moulin de la Galette, celle du chat, ainsi que la couleur de la robe, des yeux, et la rectitude géométrique des moustaches. Le cabaret du Chat-Noir, fondé en 1881, disparut à la mort de son créateur [le mari de Colette, M. Willy], en 1897.]

Les foudres de Zeus, qui font trembler l’Olympe et sèment la terreur dans l’humanité mythologique, soit que le dieu les tienne en main ou les foule au pied, soit qu’ils jaillissent des serres de l’aigle, épousent la forme graphique du rayonnement. C’est la traduction du feu céleste ou du feu terrestre, du feu potentiel ou virtuel qui compose ou désagrège, engendre ou tue, vivifie ou désorganise. Fils du soleil qui le génère, serviteur de l’homme qui le libère et l’entretient, le feu divin, tombé, déchu, emprisonné dans la matière grave pour en déterminer l’évolution et en diriger la rédemption, c’est Jésus sur sa croix, image de l’irradiation ignée, lumineuse et spirituelle incarnée en toutes choses. C’est l’Agnus immolé depuis le commencement du monde, et c’est aussi l’Agni, dieu védique du feu ; [Le svatiska hindou, ou croix gammée, est le signe de l’esprit divin, immortel et pur, le symbole de la vie et du feu, et non, comme on le croit à tort, un ustensile destiné à produire la flamme.] mais si l’Agneau de Dieu porte la croix sur son oriflamme comme Jésus la porte sur son épaule, s’il la soutient avec le pied, c’est parce qu’il en a le signe incrusté dans le pied même : image au-dehors, réalité au-dedans.

[Que l’on ne nous accuse point d’entraîner notre lecteur en d’inutiles et vaines rêveries. Nous affirmons parler de façon positive, et les initiés ne s’y tromperont pas. Disons ceci pour les autres. Faites bouillir dans l’eau un pied de mouton jusqu’à ce que les os puissent aisément se séparer ; vous en trouverez un, parmi ceux-ci, qui porte une gorge médiane sur une face, et une croix de Malte sur la face opposée. Cet os signé est le véritable osselet des anciens ; c’est avec lui que la jeunesse grecque se livrait à son jeu favori. C’est lui qu’on appelait ἀστράγαλος, mot formé de ἀστήρ, étoile de mer, à cause du sceau radiant dont nous parlons, et de γάλος, employé pour γάλα, lait, ce qui correspond au lait de la Vierge (maris Stella) ou Mercure des philosophes. Nous passons sur une autre étymologie plus révélatrice encore, car nous devons obéir à la discipline philosophique, qui nous interdit de dévoiler le mystère en entier. Notre intention se borne donc à éveiller la sagacité de l’investigateur, le mettant à même d’acquérir, par un effort personnel, cet enseignement secret dont les plus sincères auteurs n’ont jamais voulu découvrir les éléments. Tous leurs traités étant acroamatiques, il est inutile d’espérer en obtenir la moindre indication, quant à la base et au fondement de l’art. C’est la raison pour laquelle nous nous efforçons, dans la mesure du possible, de rendre utiles ces ouvrages scellés, en fournissant la matière de ce qui constituait jadis l’initiation première, c’est-à-dire la révélation verbale indispensable pour les comprendre.]

Ceux qui reçoivent ainsi l’esprit céleste du feu sacré, qui le portent en eux et sont marqués de son signe, n’ont rien à redouter du feu élémentaire. Ces élus, disciples d’Élie et enfants d’Hélios, modernes croisés ayant pour guide l’astre de leurs aînés, partent pour la même conquête au même cri de Dieu le veut ! [Expression cabalistique renfermant la clef du mystère hermétique. Dieu le veut est pris pour Dieu le Feu, ce qui explique et justifie l’insigne adopté par les chevaliers Croisés et sa couleur : une croix rouge portée sur l’épaule droite.]

C’est cette force supérieure et spirituelle, agissant mystérieusement au sein de la substance concrète, qui oblige le cristal à prendre son aspect, ses caractéristiques immuables ; c’est elle qui en est le pivot, l’axe, l’énergie génératrice, la volonté géométrique. Et cette configuration, variable à l’infini, quoique toujours basée sur la croix, est la première manifestation de la forme organisée, par condensation et corporification de la lumière, âme, esprit ou feu. C’est grâce à leur disposition entre-croisée que les toiles d’araignée retiennent les moucherons, que les filets saisissent, sans les blesser, poissons, oiseaux et papillons, que les étoffes deviennent translucides, que les toiles métalliques coupent les flammes et s’opposent à l’inflammation des gaz…

C’est enfin, dans l’espace et dans le temps, l’immense croix idéale qui partage les vingt-quatre siècles de l’année cyclique (Χιλιασµός), et sépare en quatre groupes d’âges les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, dont douze chantent les louanges de Dieu, tandis que les douze autres gémissent sur la déchéance de l’homme.

Que de vérités insoupçonnées demeurent encloses dans ce simple signe que les chrétiens renouvellent chaque jour sur eux-mêmes, sans toujours en comprendre le sens ni la vertu cachée ! « Car la parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent ; mais pour ceux qui se sauvent, c’est-à-dire pour nous, elle est l’instrument de la puissance de Dieu. C’est pourquoi il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages ? Que sont devenus les docteurs de la loi ? Que sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ? » [Saint Paul. Première Épître aux Corinthiens, chap. I, v. 18-20.] Combien en savent plus que l’onagre qui vit naître, à Bethléem, l’humble Enfant-Dieu, le transporta, triomphant, à Jérusalem, et reçut, en souvenir du Roi des Rois, la magnifique croix noire qu’il porte sur l’échine ? [Cette signature fit appeler l’âne un saint Christophe de Pâques fleuries, parce que Jésus entra dans Jérusalem le jour des Rameaux, ou de Pâques fleuries, celui-là même où les alchimistes ont coutume d’entreprendre leur grand ouvrage.]

Dans le domaine alchimique, la croix grecque et la croix de Saint-André ont quelques significations que l’artiste doit connaître. Ces symboles graphiques, reproduits sur un grand nombre de manuscrits, et qui font, dans certains imprimés, l’objet d’une nomenclature spéciale, représentent, chez les Grecs et leurs successeurs du moyen âge, le creuset de fusion, que les potiers marquaient toujours d’une petite croix (crucibulum), indice de bonne fabrication et de solidité éprouvée. Mais les Grecs se servaient aussi d’un signe semblable pour désigner un matras de terre. Nous savons que l’on affectait ce vaisseau à la coction et pensons que, étant donné sa matière même, l’usage en devait être peu différent de celui du creuset. D’ailleurs, le mot matras, employé dans le même sens au XIIIe siècle, vient du grec μήτρα, matrice, terme également usité par les souffleurs et appliqué au vase secret servant à la maturation du composé. Nicolas Grosparmy, Adepte normand du XVe siècle, donne une figure de cet ustensile sphérique, tubulé latéralement, et qu’il appelle de même matrice. Le X traduit aussi le sel ammoniac des sages, ou sel d’Ammon (ἀμμωνιακός), c’est-à-dire du Bélier, que l’on écrivait jadis avec plus de vérité harmoniac, parce qu’il réalise l’harmonie (ἁρμονία, assemblage), l’accord de l’eau et du feu, qu’il est le médiateur par excellence entre le ciel et la terre, l’esprit et le corps, le volatil et le fixe. [Ammon-Râ, la grande divinité solaire des Égyptiens, était ordinairement représenté avec une tête de bélier, ou, lorsqu’il conservait la tête humaine, avec des cornes spiralées naissant au-dessus des oreilles. Ce dieu, à qui on consacrait le bélier, avait un temple colossal à Thèbes (Karnak) ; on y accédait en suivant une avenue bordée de béliers accroupis. Rappelons que le bélier est l’image de l’eau des sages, de même que le disque solaire, avec ou sans l’uræus, — autre attribut d’Ammon, — est celle du feu secret. Ammon, médiateur salin, complète la trinité des principes de l’Œuvre, dont il réalise la concorde, l’unité, la perfection dans la pierre philosophale.] C’est encore le Signe, sans autre qualification, le sceau qui révèle à l’homme, par certains linéaments superficiels, les vertus intrinsèques de la prime substance philosophale. Enfin, le Χ est l’hiéroglyphe grec du verre, matière pure entre toutes, nous assurent les maîtres de l’art, et celle qui approche le plus de la perfection.

Nous croyons avoir suffisamment démontré l’importance de la croix, la profondeur de son ésotérisme et sa prépondérance dans le symbolisme en général. [C’est ainsi que les cathédrales gothiques ont leur façade construite d’après les lignes essentielles du symbole alchimique de l’esprit et leur plan calqué sur l’empreinte de la croix rédemptrice. Elles présentent toutes, à l’intérieur, ces hardies croisées d’ogives, dont l’invention appartient en propre aux frimasons, constructeurs éclairés du moyen âge. De telle sorte que les fidèles se trouvent, dans les temples médiévaux, placés entre deux croix, l’une inférieure et terrestre, sur laquelle ils marchent, — image de leur calvaire quotidien, — l’autre supérieure et céleste, vers laquelle ils aspirent, mais que leurs regards seuls leur permettent d’atteindre.] Elle n’offre pas moins de valeur ni d’enseignement en ce qui concerne la réalisation pratique de l’Œuvre. C’est la première clef, la plus considérable et la plus secrète de toutes celles qui peuvent ouvrir à l’homme le sanctuaire de la nature. Or, cette clef figure toujours en caractères apparents, tracés par la nature elle-même obéissant aux volontés divines, sur la pierre angulaire de l’Œuvre, qui est également la pierre fondamentale de l’Église et de la Vérité chrétiennes. Aussi donne-t-on, en iconographie religieuse, une clef à saint Pierre, comme attribut particulier permettant de distinguer, parmi les apôtres du Christ, celui qui fut l’humble pêcheur Simon (cabal. Χ-μόνος, le seul rayon) et devait devenir, après la mort du Sauveur, son représentant spirituel terrestre. C’est ainsi que nous le trouvons figuré sur une fort belle statue du XVIe siècle, sculptée sur bois de chêne et conservée à l’église Saint-Etheldreda de Londres (pl. XV).


LONDRES - EGLISE SAINT-ETHELDREDA
Saint Pierre et la Véronique
Planche XV


Saint Pierre, debout, tient une clef et montre la Véronique, singularité qui fait de cette remarquable image une œuvre unique, d’exceptionnel intérêt. Il est certain qu’au point de vue hermétique le symbolisme s’y trouve doublement exprimé, puisque le sens de la clef se répète dans la Sainte-Face, sceau miraculeux de notre pierre. Au surplus, la Véronique nous est offerte ici comme une réplique voilée de la croix, emblème majeur du Christianisme et signature de l’Art sacré. En effet, le mot véronique ne vient pas, comme certains auteurs l’ont prétendu, du latin vera iconica (image véritable et naturelle), — ce qui ne nous apprend rien, — mais bien du grec φερένικος, qui procure la victoire (de φέρω, porter, produire, et νίκη, victoire). Tel est le sens de l’inscription latine In hoc signo vinces, « tu vaincras par ce signe », placé sous le chrisme du labarum de Constantin, laquelle correspond à la formule grecque Ἐν τουτῶ νίκη. Le signe de la croix, monogramme du Christ dont l’X de Saint-André et la clef de saint Pierre sont deux répliques d’égale valeur ésotérique, est donc bien cette marque capable d’assurer la victoire par l’identification certaine de l’unique substance exclusivement affectée au labeur philosophal.

Saint Pierre détient les clefs du Paradis, bien qu’une seule suffise à assurer l’accès au céleste séjour. Mais la clef première se dédouble et ces deux symboles entre-croisés, l’un d’argent, l’autre d’or, constituent, avec la trirègne, les armes du souverain pontife, héritier du trône de Pierre. La croix du Fils de l’Homme, reflétée dans les clefs de l’Apôtre, révèle aux hommes de bonne volonté les arcanes de la science universelle et les trésors de l’art hermétique. Elle seule permet à celui qui en possède le sens d’ouvrir la porte du jardin clos des Hespérides et de cueillir, sans crainte pour son salut, la Rose de l’Adeptat.

De ce que nous avons dit de la croix et de la rose qui en est le centre, ou, plus exactement, le cœur, — ce cœur sanglant, radiant et glorieux du Christ-matière, — il est facile d’inférer que Louis d’Estissac portait le titre élevé de Rose-Croix, marque d’initiation supérieure, éclatant témoignage d’une science positive, concrétisée dans la réalité substantielle de l’absolu.

Toutefois, si nul ne peut contester à notre Adepte sa qualité de Rose-Croix, on ne saurait déduire de ce fait qu’il eût appartenu à l’hypothétique confrérie du même nom. Conclure dans ce sens serait commettre une erreur. Il importe de savoir discerner les deux Rose-Croix afin de ne point confondre la vraie avec la fausse.

On ne saura probablement jamais quelle raison obscure guida Valentin Andreae, ou plutôt l’auteur allemand couvert de ce pseudonyme, lorsqu’il fit imprimer, à Franfort-sur-l’Oder, vers 1614, l’opuscule intitulé Fama Fraternitatis Rosæ-Crucis. Peut-être poursuivait-il un but politique, soit qu’il cherchât à contre-balancer, par une puissance occulte fictive, l’autorité des loges maçonniques de l’époque, soit qu’il voulût provoquer le groupement en une seule fraternité, dépositaire de leurs secrets, des Rose-Croix disséminés un peu partout. Quoi qu’il en soit, si le Manifeste de la confrérie ne put réaliser aucun de ces desseins, il contribua cependant à répandre dans le public la nouvelle d’une secte inconnue, dotée des plus extravagantes attributions. Au témoignage de Valentin Andreae, ses membres, liés par un inviolable serment, soumis à une discipline sévère, possédaient toutes les richesses et pouvaient accomplir toutes les merveilles. Ils se qualifiaient d’invisibles, se disaient capables de fabriquer l’or, l’argent, les pierres précieuses ; de guérir les paralytiques, les aveugles, les sourds, tous les contagieux et tous les incurables. Ils prétendaient avoir le moyen de prolonger la vie humaine au delà de ses limites naturelles ; de converser avec les esprits supérieurs et élémentaires ; de découvrir jusqu’aux choses les plus cachées, etc. Un tel étalage de prodiges devait nécessairement frapper l’imagination des masses et justifier l’assimilation qu’on fit bientôt des Rose-Croix ainsi présentés aux magiciens, sorciers, satanistes et nécromants. [Édouard Fournier, dans ses Énigmes des Rues de Paris (Paris, E. Dentu, 1860), signale le « sabbat des Frères de la Rose-Croix », qui eut lieu en 1623 dans les solitudes champêtres de Ménilmontant. En note (p. 26), il ajoute : « Dans un livret du temps, Effroyables pactions, etc., reproduit au tome IX de nos Variétés historiques et littéraires (p. 290), il est dit qu’ils se rassemblaient « tantost dans les carrières de Montmartre, tantost le long des sources de Belleville, et là proposoient les leçons qu’ils devoient faire en particulier avant de les rendre publiques. »] Réputation assez désobligeante qu’ils partageaient, d’ailleurs, en quelques provinces, avec les francs-maçons eux-mêmes. Ajoutons que ceux-ci s’étaient empressés d’adopter et d’introduire dans leur hiérarchie ce titre nouveau, dont ils firent un grade, sans chercher à en connaître la signification symbolique ni la véritable origine. [Le grade de Rose-Croix est le huitième du rit maçonnique français, et le dix-huitième du rit écossais.]

En somme la confrérie mystique, malgré l’affiliation bénévole de quelques personnalités savantes dont le Manifeste surprit la bonne foi, n’a jamais existé ailleurs que dans le désir de son auteur. C’est une fable et rien de plus. Quant au grade maçonnique, il n’a également aucune importance philosophique. Enfin, si nous signalons, sans y entrer, ces petites chapelles où l’on prend paresseusement du galon sous la bannière rosicrucienne, nous aurons embrassé les diverses modalités de l’apocryphe Rose-Croix.

Au reste, nous ne soutiendrons pas que Valentin Andreæ enchérit beaucoup sur les vertus extraordinaires que certains philosophes, plus enthousiastes que sincères, accordent à la Médecine universelle. S’il attribue aux frères ce qui ne saurait appartenir qu’au Magistère, du moins y trouvons-nous la preuve que sa conviction était faite sur la réalité de la pierre. D’autre part, son pseudonyme montre clairement qu’il connaissait fort bien ce que contient d’occulte vérité le symbole de la croix et de la rose, emblème utilisé par les anciens mages et connu de toute antiquité. À telle enseigne que nous sommes amené à ne voir, après lecture du Manifeste, qu’un simple traité d’alchimie, d’interprétation ni plus malaisée ni moins expressive que tant d’autres écrits du même ordre. Le tombeau du chevalier Christian Rosenkreuz (le cabaliste chrétien et Rose-Croix) présente une singulière identité avec l’antre allégorique, meublé d’un coffre de plomb, qu’habite le redoutable gardien du trésor hermétique [Cf. Azoth ou Moyen de faire l’Or caché des Philosophes. Paris, Pierre Moët, 1659.], ce farouche génie que le Songe Verd appelle Seganissegede [Anagramme de Génie des sages.]. Une lumière, émanant d’un soleil d’or, éclaire la caverne et symbolise cet esprit incarné, étincelle divine prisonnière dans les choses, dont nous avons déjà parlé. En ce tombeau sont renfermés les multiples secrets de la sagesse, et nous ne pouvons en être autrement surpris puisque, les principes de l’Œuvre étant parfaitement connus, l’analogie nous conduit naturellement à la découverte de vérités et de faits connexes.

Une analyse plus détaillée de cet opuscule ne nous apprendrait rien de nouveau, sauf quelques conditions indispensables de prudence, de discipline et de silence à l’usage des Adeptes ; conseils judicieux, sans doute, mais superflus. Les véritables Rose-Croix, les seuls qui puissent porter ce titre et fournir la preuve matérielle de leur science, n’en ont que faire. Vivant isolés, en leur retraite austère, ils ne craignent point d’être jamais connus, pas même de leurs confrères. Quelques-uns, pourtant, occupèrent de brillantes situations : d’Espagnet, Jacques Cœur, Jean Lallemant, Louis d’Estissac, le comte de Saint-Germain sont de ceux-là ; mais ils surent si adroitement masquer l’origine de leur fortune que nul ne sut distinguer le Rose-Croix sous les traits du gentilhomme. Quel biographe oserait certifier que Philalèthe, — cet ami de la vérité, — fût le pseudonyme du noble Thomas de Vaughan et que sous l’épithète de Sethon (le lutteur) se cachait un membre illustre d’une puissante famille écossaise, les sires de Winton ? En attribuant aux frères ce privilège étrange et paradoxal d’invisibilité, Valentin Andreæ reconnaît l’impossibilité de les identifier, tels de grands seigneurs voyageant incognito sous l’habit et dans l’équipage bourgeois. Ils sont invisibles parce qu’inconnus. Rien ne les caractérise, sinon la modestie, la simplicité et la tolérance, vertus généralement méprisées dans notre civilisation vaniteuse, portée à l’exagération ridicule de la personnalité.

À côté des personnages de condition que nous venons de citer, combien d’autres savants préféraient porter sans éclat leur dignité rosicrucienne, vivant parmi le peuple laborieux, en une médiocrité voulue et en l’exercice quotidien de métiers sans noblesse ! Tel est le cas d’un certain Leriche, humble maréchal ferrant, Adepte ignoré et possesseur de la gemme hermétique. Cet homme de bien, d’une exceptionnelle modestie, serait resté à jamais méconnu si Cambriel n’eût pris la peine de le nommer, en racontant par le menu comment il s’y prit pour ranimer le lyonnais Candy, jeune homme de dix-huit ans qu’une crise léthargique allait emporter (1774). [Cf L.-P.-François Cambriel. Cours de Philosophie Hermétique ou d’Alchimie, en dix-neuf leçons. Paris, Lacour et Maistrasse, 1843.] Leriche nous montre ce que doit être le vrai sage et de quelle manière il doit vivre. Si tous les Rose-Croix s’étaient tenus dans cette réserve prudente, s’ils avaient observé la même discrétion, nous n’aurions pas à déplorer la perte de tant d’artistes de qualité, emportés par un zèle maladroit, une confiance aveugle, ou poussés par l’irrésistible besoin d’attirer l’attention. Ce vain désir de gloire conduit à la Bastille, en 1640, Jean du Châtelet, baron de Beausoleil, et l’y fait mourir cinq ans après ; Paykul, philosophe livonien, transmute devant le sénat de Stockholm et se voit condamné par Charles XII à la décapitation ; Vinache, homme du bas peuple, ne sachant ni lire ni écrire, mais connaissant par contre le Grand-Œuvre jusqu’en ses moindres détails, expie cruellement, lui aussi, son insatiable soif de luxe et de notoriété. C’est à lui que s’adresse René Voyer de Paulmy d’Argenson pour fabriquer l’or que le financier Samuel Bernard destine au paiement des dettes de la France. L’opération achevée, Paulmy d’Argenson, en reconnaissance de ses bons services, s’empare de Vinache, le 17 février 1704, le jette à la Bastille, ordonne qu’on lui coupe la gorge, le 19 mars suivant, vient en personne s’assurer de l’exécution du meurtre, puis le fait inhumer clandestinement le 22 mars, vers six heures du soir, sous le nom d’Étienne Durand, âgé de soixante ans, — alors que Vinache n’en avait que trente-huit, — et parachève le crime en publiant qu’il était mort d’apoplexie ! [Un mystère à la Bastille. Étienne Vinache, médecin empirique et alchimiste (XVIIe siècle), par le docteur Roger Goulard, de Brie-Comte-Robert. Dans le Bulletin de la Société française d’Histoire de la Médecine, t. XIV, nos 11 et 12.] Qui donc, après cela, oserait trouver étrange que les alchimistes se refusent à confier leur secret, et préfèrent s’entourer de mystère et de silence ?

La prétendue Confrérie de la Rose-Croix n’a jamais eu d’existence sociale. Les Adeptes porteurs du titre sont seulement frères par la connaissance et le succès de leurs travaux. Aucun serment ne les engage, aucun statut ne les lie entre eux, aucune règle autre que la discipline hermétique librement acceptée, volontairement observée, n’influence leur libre arbitre. Tout ce que l’on a pu écrire ou raconter, d’après la légende attribuée au théologien de Cawle, est apocryphe et digne, tout au plus, d’alimenter l’imagination, la fantaisie romanesque d’un Bulwer Lytton. Les Rose-Croix ne se connaissaient point ; ils n’avaient ni lieu de réunion, ni siège social, ni temple, ni rituel, ni marque extérieure de reconnaissance. Ils ne versaient pas de cotisations et n’auraient jamais accepté le titre, donné à certains autres frères, de chevaliers de l’estomac : les banquets leur étaient inconnus. Ils furent et sont encore des isolés, travailleurs dispersés dans le monde, chercheurs « cosmopolites » selon la plus étroite acceptation du terme. Comme les Adeptes ne reconnaissent aucun degré hiérarchique, il s’ensuit que la Rose-Croix n’est point un grade, mais la seule consécration de leurs travaux secrets, celle de l’expérience, lumière positive dont une foi vive leur avait révélé l’existence. Certes, quelques maîtres ont pu grouper autour d’eux de jeunes aspirants, accepter la mission de les conseiller, de diriger, d’orienter leurs efforts et former de petits centres initiatiques dont ils étaient l’âme, parfois reconnue, souvent mystérieuse. Mais nous certifions, — et de très pertinentes raisons nous permettent de parler ainsi, — qu’il n’y eut jamais, entre les possesseurs du titre, d’autre lien que celui de la vérité scientifique confirmée par l’acquisition de la pierre. Si les Rose-Croix sont frères par la découverte, le travail et la science, frères par les actes et les œuvres, c’est à la manière du concept philosophique, lequel considère tous les individus comme membres de la même famille humaine.

En résumé, les grands auteurs classiques qui ont enseigné, dans leurs ouvrages littéraires ou artistiques, les préceptes de notre philosophie et les arcanes de l’art ; ceux également qui laissèrent des preuves irréfutables de leur maîtrise, tous sont frères de la véritable Rose-Croix. Et c’est à ces savants, célèbres ou inconnus, que s’adresse le traducteur anonyme d’un livre réputé, lorsqu’il dit dans sa Préface : « Comme ce n’est que par la croix que doivent être éprouvez les veritables fidèles, c’est à vous, Frères de la vraye Rose-Croix, qui possédez tous les tresors du monde, c’est à vous à qui j’ai recours. Je me soûmets entierement à vos pieux et sages conseils ; je sçai qu’ils ne sçauroient être que bons, parce que je sçai combien vous êtes doüez de vertus pardessus le reste des hommes. Comme vous êtes les dispensateurs de la Science, et que par conséquent je vous dois ce que je sçai, si je puis cependant dire sçavoir quelque chose, je veux (selon l’institution que Dieu a établie dans la Nature) que les choses retournent d’où elles sont venuës. Ad locum, dit l’Ecclésiaste, unde exeunt flumina revertuntur, ut iterum fluant. Tout est à vous, tout vient de vous, tout retournera donc à vous. » [Le Texte d’Alchymie et le Songe Verd. Paris, Laurent d’Houry, 1695. Préface, p. 25 et suiv.]

Que le lecteur veuille bien excuser cette disgression qui nous a entraîné plus loin que nous le désirions. Mais il nous a paru nécessaire d’établir nettement ce qu’est la véritable et traditionnelle Rose-Croix hermétique, de l’isoler d’autres groupes vulgaires placés sous la même enseigne et de permettre de bien distinguer les rares initiés des imposteurs tirant vanité d’un titre dont ils ne sauraient justifier l’acquisition.

[Au XIXe siècle, deux ordres rosicruciens furent créés et tombèrent vite dans l’oubli : 1° Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, fondé par Stanislas de Guaïta ; 2° Ordre de la Rose-Croix du Temple et du Graal, fondé à Toulouse, vers 1850, par le vicomte de Lapasse, médecin spagyrique, élève du prince Balbiani de Palerme, prétendu disciple de Cagliostro. Joséphin Péladan, qui s’attribua lui-même le titre de Sâr, en fut l’un des animateurs esthétiques. Ce mouvement idéaliste, dépourvu de direction initiatique éclairée et de base philosophique solide, ne pouvait avoir qu’une durée limitée. Le Salon rosicrucien ouvrit ses portes de 1892 à 1897 et cessa d’exister.]


III (Louis d’Estissac)

Reprenons maintenant l’étude des curieux motifs imaginés par Louis d’Estissac pour la décoration hermétique de sa cheminée.

Dans le panneau de droite, opposé à celui que nous venons d’analyser, on remarque le masque de vieillard, précédemment identifié, tenant en sa mâchoire deux tiges végétales pourvues de feuilles et portant chacune un bouton floral sur le point de s’entr’ouvrir. Ces tiges sertissent une sorte d’amande ouverte, à l’intérieur de laquelle on aperçoit un vase décoré d’écailles et contenant des boutons floraux, des fruits, des épis de maïs. Nous trouvons là l’expression hiéroglyphique de la végétation, de la nutrition et de l’accroissement du corps naissant dont nous avons parlé. À lui seul, le maïs, volontairement placé à côté des fleurs et des fruits, est un symbole très parlant. Son nom grec, ζέα, dérive de ζάω, vivre, subsister, exister. Le vase écailleux figure cette substance primitive que la nature offre à l’artiste, au sortir de la mine, et avec laquelle il commence son travail. C’est de celle-ci qu’il extrait les divers éléments dont il a besoin ; c’est avec elle et par elle que s’accomplit le labeur tout entier. Les philosophes l’ont dépeinte sous l’image du dragon noir couvert d’écailles, que les Chinois nomment Loung, et dont l’analogie est parfaite avec le monstre hermétique. Comme lui, c’est une espèce de serpent ailé, à tête cornue, jetant le feu et la flamme par ses naseaux, au corps noir et écailleux porté sur quatre pattes trapues armées de cinq griffes chacune. Le dragon gigantesque des bannières scythiques s’appelait Apophis. Or, le grec ἀπόφυσις, qui signifie excroissance, rejeton, a pour racine ἀποφύω, avec le sens de pousser, croître, produire, naître de. Le pouvoir végétatif indiqué par les fructifications du vase symbolique est donc expressément confirmé dans le dragon mythique, lequel se dédouble en mercure commun ou premier dissolvant. Par la suite, ce mercure primitif, joint à quelque corps fixe, le rend volatil, vivant, végétatif et fructifiant. Il change alors de nom en changeant de qualité et devient le mercure des sages, l’humide radical métallique, le sel céleste ou sel fleuri. « In Mercurio est quicquid quaerunt Sapientes », — tout ce que cherchent les sages est dans le mercure, répètent à l’envi nos vieux auteurs. On ne pouvait mieux exprimer sur la pierre la nature et la fonction de ce vase que tant d’artistes connaissent, sans savoir ce qu’il est capable de produire. Sans lui, sans ce mercure tiré de notre Magnésie, nous assure Philalèthe, il est inutile d’allumer la lampe ou le fourneau des Philosophes. Nous n’en dirons pas davantage en ce lieu, parce que nous aurons encore l’occasion de revenir sur ce sujet et de développer plus loin l’arcane majeur du grand art.


IV (Louis d’Estissac)

Devant le panneau central, l’observateur ne peut se défendre d’un instinctif mouvement de surprise, tant sa décoration apparaît singulière (pl. XVI).


FONTENAY-LE-COMTE
CHATEAU DE TERRE-NEUVE
Cheminée du Grand Salon
Motif central
Planche XVI


Deux monstres humains soutiennent une couronne formée de feuilles et de fruits, laquelle circonscrit un simple écu français. L’un d’eux présente l’horrible facies des becs-de-lièvre sur un torse glabre et mamelé. L’autre a le minois éveillé d’un gamin espiègle et mutin, mais avec le buste velu des anthropoïdes. Si les bras et les mains n’offrent d’autre particularité que leur maigreur excessive, par contre les membres inférieurs, couverts de poils longs et touffus, se terminent chez l’un en griffes de félin, chez l’autre en serres de rapaces. Ces êtres de cauchemar, affectés d’une longue queue recourbée, sont coiffés d’invraisemblables casques, l’un écailleux, l’autre strié, dont le sommet s’enroule en forme d’ammonite. Entre ces « stéphanophores » d’aspect répulsif, et placé au-dessus d’eux dans l’axe de la composition, un masque d’homme grimaçant, aux yeux ronds, aux cheveux crépus alourdissant le front bas, tient dans sa mâchoire ouverte et bestiale l’écu central par une légère cordelette. Enfin, un bucrâne, occupant la partie basse du panneau, achève sur une note macabre ce quaternaire apocalyptique.

Quant à l’écu, les figures bizarres qu’il porte semblent être tirées de quelque vieux grimoire. À première vue, on les croirait empruntées aux sombres Clavicules de Salomon, images tracées avec du sang frais sur le parchemin vierge, et qui indiquent, en leurs zigzags inquiétants, les mouvements rituels que la baguette fourchue doit exécuter sous les doigts du sorcier.

Tels sont les éléments symboliques offerts à la sagacité de l’étudiant et habilement dissimulés sous l’harmonie décorative de cet étrange sujet. Nous allons tenter de les expliquer aussi clairement qu’il nous sera possible, quitte à réclamer l’aide du verbe philosophique, ou à recourir à la langue des dieux lorsque nous jugerons ne pouvoir, sans outrepasser la mesure, pousser plus loin cet enseignement.

Les deux gnomes qui se font vis-à-vis traduisent, — le lecteur l’aura deviné, — nos deux principes métalliques, corps ou natures premières, à l’aide desquels l’Œuvre se commence, se parfait et s’achève. [Le grec γνῶμα, équivalent phonétique du français gnome, signifie l’indice, ce qui sert à faire connaître, à classer, à identifier une chose ; c’est son signe distinctif. Γνώμων est également le signe indicateur de la marche solaire, l’aiguille des cadrans solaires et notre gnomon. À méditer. Un important secret se cache sous cette cabale.] Ce sont les génies sulfureux et mercuriel préposés à la garde des trésors souterrains, artisans nocturnes de l’ouvrage hermétique, familiers au sage qu’ils servent, honorent, enrichissent de leur labeur incessant. Ce sont les possesseurs des secrets terrestres, les révélateurs des mystères minéraux. Le gnome, créature fictive, difforme mais active, est l’expression ésotérique de la vie métallique, du dynamisme occulte des corps bruts que l’art peut condenser en une substance pure. La tradition rabbinique rapporte, dans le Talmud, qu’un gnome coopéra à l’édification du temple de Salomon, ce qui signifie que la pierre philosophale dut y entrer pour une certaine part. Mais, plus près de nous, nos cathédrales gothiques, au rapport de Georges Stahl, ne lui sont-elles pas redevables de l’inimitable coloris de leurs vitraux ? « Notre pierre, écrit un anonyme, a encore deux vertus très-surprenantes ; la première à l’égard du verre, à qui elle donne intérieurement toutes sortes de couleurs, comme aux vitres de la Sainte-Chapelle, à Paris, et à celles des églises de Saint-Gatien et de Saint-Martin en la ville de Tours. » [Clef du Grand-Œuvre, ou Lettres du Sancelrien tourangeau. Paris, Cailleau, 1777, p. 65.]

Ainsi, la vie obscure, latente et potentielle des deux substances minérales primitives, se développe par le contact, la lutte, l’union de leurs natures contraires, l’une ignée, l’autre aqueuse. Ce sont là nos éléments, et il n’en existe point d’autres. Quand les philosophes parlent de trois principes, en les décrivant et en les distinguant à dessein, ils usent d’un artifice subtil destiné à jeter le néophyte dans le plus cruel embarras. Nous certifions donc, avec les meilleurs auteurs, que deux corps suffisent pour accomplir le Magistère du début à la fin. « Il n’est pas possible d’acquérir la possession de notre mercure, dit l’Ancienne Guerre des Chevaliers, autrement que par le moyen de deux corps, dont l’un ne peut recevoir sans l’autre la perfection qui lui est requise. » Si nous devons en admettre un troisième, nous le trouverons dans celui qui résulte de leur assemblage et naît de leur destruction réciproque. Car vous aurez beau chercher, multiplier les essais, vous ne trouverez jamais d’autres parents de la pierre que les deux corps susdits, qualifiés principes, desquels provient le troisième, héritier des qualités et vertus mixtionnées de ses géniteurs. Ce point important méritait d’être précisé. Or, ces deux principes, hostiles parce que contraires, sont si expressifs sur la cheminée de Louis d’Estissac, que le débutant même les reconnaîtra sans peine. Nous retrouvons là, humanisés, les dragons hermétiques décrits par Nicolas Flamel, l’un ailé, — le monstre bec-de-lièvre, — l’autre aptère, — le gnome au torse velu. « Contemple bien ces deux dragons, nous dit l’Adepte, car se sont les vrays principes de la philosophie, que les Sages n’ont pas osé monstrer à leurs enfans propres. Celuy qui est dessoubs sans aisles, c’est le fixe ou le masle, et celuy qui est au-dessus, c’est le volatil ou bien la femelle noire et obscure, qui va prendre la domination par plusieurs mois. [C’est cette femme qui dit d’elle-même, au Cantique des Cantiques (chap. I, v. 4) : Nigra sum sed formosa, je suis noire, mais je suis belle.] Le premier est appelé soulfre ou bien calidité et siccité, et le dernier argent vif ou frigidité et humidité. Ce sont le soleil et la lune, de source mercurielle et origine sulfureuse, qui, par le feu continuel, s’ornent d’ornemens roïaux pour vaincre, estans unis, et puis changez en quintessence, toute chose métallique solide, dure et forte. Ce sont ces serpens et dragons que les anciens Egyptiens ont peints en un rond, la teste mordant la queue, pour dire qu’il estoient sortis d’une mesme chose et qu’elle seule se suffisoit, et qu’en son contour et circulation elle se parfaisoit. Ce sont ces dragons que les anciens poestes ont mis à garder sans dormir les dorées pommes des jardins des vierges Hespérides. Ce sont ceux-là sur lesquels Jason, en l’adventure de la Toyson d’Or, versa le jus préparé par la belle Médée, des discours desquels les livres des Philosophes sont tant remplis qu’aucun philosophe n’a jamais esté qu’il n’en aye escrit, depuis le veridique Hermes Trismegiste, Orphée, Pythagoras, Artephius, Morienus et les autres suivans jusque moy. Ce sont ces deux serpens envoyés et donnés par Junon, qui est la nature métallique, que le fort Hercules, c’est-à-dire le Sage, doit estrangler en son berceau, c’est-à-dire vaincre et tuer, pour les faire pourrir, corrompre et engendrer, au commencement de son Œuvre. Ce sont les deux serpens attachez à l’entour du Caducée et Verge de Mercure, avec lesquels il exerce sa grande puissance et se transfigure comme il veut. Celuy, dit Haly, qui en tuera l’un, il tuera aussi l’autre, parce que l’un ne peut mourir qu’avec son frère ; ceux-cy (qu’Avicenne appelle Chienne de Corascene et Chien d’Armenie), ces deux-cy estans donc unis ensemble dans le vaisseau du sépulchre, ils se mordent tous deux, cruellement, et par leur grande poison et rage furieuse, ne se laissent jamais depuis le moment qu’ils se sont entresaisis… Ce sont ces deux spermes, masculin et fœminin, descripts au commencement de mon Rosaire Philosophique, qui sont engendrés (dit Rasis, Avicenne et Abraham le Juif) dans les reins, entrailles, et des opérations des quatre elemens. Ce sont l’humide des metaux, Soulphre et Argent vif, non les vulgaires et qui se vendent par les marchans et apoticaires, mais ceux-là que nous donnent ces deux beaux et chers corps que nous aymons tant. Ces deux spermes, disoit Democrite, ne se treuvent point sur la terre des vivans. » [Le Livre des Figures Hierogliphiques de Nicolas Flamel, escrivain, ainsi qu’elles sont en la quatriesme arche du cymetiere des Innocens à Paris, en entrant par la porte ruë Saint-Denis, devers la main droite, avec l’explication d’icelles par le dict Flamel, traittant de la Transmutation metallique, non jamais imprimé. Traduit par P. Arnauld. Dans Trois Traitez de la Philosophie naturelle. Paris, G. Marette, 1612.]

Serpents ou dragons, les formes hiéroglyphiques signalées par les vieux maîtres comme figuratives des matériaux prêts à être ouvrés présentent, sur l’œuvre d’art de Fontenay-le-Comte, quelques particularités très remarquables, dues au génie cabalistique, à la science étendue de leur auteur. Ce qui spécifie ésotériquement ces êtres anthropomorphes, ce n’est pas seulement leurs pieds de griffon et leurs membres velus, mais encore et surtout leur casque. Cette coiffure, terminée en corne d’Ammon, et qui se nomme en grec κράνος, parce qu’elle recouvre la tête et protège le crâne (κρανίον), va nous permettre de les identifier. Déjà, le mot grec qui sert à désigner la tête, Κρανίον, nous apporte une indication utile, car il marque également le lieu du Calvaire, le Golgotha où Jésus, Rédempteur des hommes, dut souffrir la Passion dans sa chair avant de se transfigurer en esprit. Or, nos deux principes, dont l’un porte la croix et l’autre la lance qui lui percera le flanc, sont une image, un reflet de la Passion du Christ. [Longin, dans la Passion de N.-S. Jésus-Christ, joue le même rôle que saint Michel et saint Georges ; Cadmos, Persée, Jason font un geste semblable chez les païens. Il perce d’un coup de lance le côté du Christ, comme les chevaliers célestes et les héros grecs transpercent le dragon. C’est là un acte symbolique dont l’application positive au travail hermétique s’avère lourde de conséquences heureuses.] De même que Lui, s’ils doivent ressusciter dans un nouveau corps, net, glorieux, spiritualisé, il leur faut ensemble gravir leur calvaire, endurer les tourments du feu et mourir de lente agonie, à l’issue d’un âpre combat (ἀγωνία).

On sait, d’autre part, que les souffleurs appelaient leur alambic homo galeatus, — l’homme coiffé d’un casque, — parce qu’il était composé d’une cucurbite couverte de son chapiteau. Nos deux génies casqués ne peuvent donc figurer autre chose que l’alambic des sages, ou les deux corps assemblés, le contenant et le contenu, la matière propre et son propre vaisseau. Car si les réactions sont nécessairement provoquées par l’un (agent), elles ne s’exercent qu’en rompant l’équilibre de l’autre (patient), lequel sert de réceptacle et de vase à l’énergie contraire de la nature adverse.

Dans le présent motif, l’agent se signale par son casque strié. En effet, le mot grec ῥαβδοειδής, strié, rayé, vergeté, a pour racine ῥάβδος, verge, bâton, baguette, sceptre, caducée, hampe de javelot, dard. Ces différents sens caractérisent la plupart des attributs de la matière active, masculine et fixe. C’est tout d’abord la baguette que Mercure jette entre la couleuvre et le serpent (Rhéa et Jupiter), sur laquelle ils s’enroulent en réalisant le Caducée, emblème de paix et de réconciliation. Tous les auteurs hermétiques parlent d’un terrible combat entre deux dragons, et la Mythologie nous apprend que telle fut l’origine de l’attribut d’Hermès, qui provoqua leur accord en interposant son bâton. C’est le signe de l’union et de la concorde qu’il faut savoir réaliser entre le feu et l’eau. Or, le feu étant représenté par le hiéroglyphe Δ, et l’eau par le même graphique inversé , les deux superposés forment l’image de l’astre, marque certaine d’union, de pacification et de procréation, car étoile (stella), signifie fixation du soleil.

Cette vérité ésotérique est magistralement exprimée dans l’Hymne de l’Église chrétienne :

Latet sol in sidere,
Oriens in vespere,
Artifex in opere ;
Per gratiam
Redditur et traditur
Ad patriam

Le soleil est caché sous l’étoile,
L’Orient dans le couchant ;
L’artisan est caché dans l’œuvre ;
Par le secours de la grâce,
Il est rendu et ramené
À sa patrie.

Et, de fait, le signe ne se montre qu’après le combat, lorsque tout est devenu calme et que les effervescences premières ont cessé. Le sceau de Salomon, figure géométrique résultant de l’assemblage des triangles du feu et de l’eau, confirme l’union du ciel et de la terre. C’est l’astre messianique annonciateur de la naissance du Roi des rois ; d’ailleurs, κηρύκειον, caducée, mot grec dérivé de κηρυκεύω, publier, annoncer, révèle que l’emblème distinctif de Mercure est le signe de la bonne nouvelle. Chez les Indiens de l’Amérique septentrionale, le calumet qu’ils emploient dans leurs cérémonies civiles et religieuses est un symbole analogue au caducée, tant par sa forme que par sa signification. « C’est, nous dit Noël, une grande pipe à fumer, de marbre rouge, noir ou blanc. Elle ressemble assez à un marteau d’armes ; la tête en est bien polie, et le tuyau, long de deux pieds et demi, est une canne assez forte, ornée de plumes de toutes sortes de couleurs, avec plusieurs nattes de cheveux de femmes entrelacées de plusieurs manières. On y attache deux ailes, ce qui le rend assez semblable au caducée de Mercure, ou à la baguette que les ambassadeurs de paix portaient autrefois. Cette canne est implantée dans des cous de huarts, oiseaux tachetés de blanc et de noir, et gros comme nos oies… Ce calumet est dans la plus grande vénération parmi les sauvages, qui le respectent comme un don précieux que le Soleil a fait aux hommes ; aussi est-ce le symbole de paix, le sceau de toutes les entreprises des affaires importantes et des cérémonies publiques. » [Fr. Noël, Dictionnaire de la Fable ou Mythologie Grecque, Latine, Égyptienne, Celtique, Persanne, etc. Paris, Le Normant, 1801.] La baguette d’Hermès est véritablement le sceptre du souverain de notre art, l’or hermétique, vil, abject et méprisé, plus recherché du philosophe que l’or pur naturel ; la verge que le grand prêtre Aaron changea en serpent, et celle dont Moïse (Exode, XVII, 5, 6), — imité en cela par Jésus, — frappe le rocher, c’est-à-dire la matière passive, et en fait jaillir l’eau pure cachée dans son sein ; [D’après la rédaction arménienne de l’Évangile de l’Enfance, traduite par Paul Peeters, Jésus, lors de son séjour en Égypte, renouvelle, en présence d’enfants de son âge, le miracle de Moïse. « Or, Jésus s’étant levé, se tint debout au milieu d’eux et, de sa baguette, il frappa le rocher, et au même instant jaillit de ce rocher une source d’eau abondante et délicieuse, dont il les abreuva tous. Cette source existe encore aujourd’hui. »] c’est l’antique dragon de Basile Valentin, dont la langue et la queue se terminent en dard, ce qui nous ramène au serpent symbolique, serpens aut draco qui caudam devoravit.

Quant au second corps, — patient et féminin, — Louis d’Estissac l’a fait représenter sous l’aspect du gnome bec-de-lièvre, pourvu de mamelles et coiffé d’un casque écailleux. Nous savions déjà, par les descriptions qu’en ont laissées les auteurs classiques, que cette substance minérale, telle qu’on l’extrait de sa mine, est écailleuse, noire, dure et sèche. Certains l’ont qualifiée de lépreuse. Or, le grec λεπίς, λεπίδος, écaille, a parmi ses dérivés le mot λέπρα, lèpre, parce que cette redoutable infection couvre l’épiderme de pustules et d’écailles. Aussi est-il indispensable de chasser l’impureté grossière et superficielle du corps en le dépouillant de son enveloppe écailleuse (λεπίζω), opération qu’on réalisera facilement à l’aide du principe actif, l’agent au casque strié. Prenant exemple sur le geste de Moïse, il suffira de frapper rudement et par trois fois ce rocher (λέπας), d’apparence aride et sèche, pour en voir sourdre l’eau mystérieuse qu’il contient. C’est là le premier dissolvant, mercure commun des sages, loyal serviteur de l’artiste, le seul dont il ait besoin et que rien ne saurait remplacer, selon le témoignage de Geber et des plus anciens Adeptes. Sa qualité volatile, qui permit aux philosophes d’assimiler ce mercure à l’hydrargyre vulgaire, est d’ailleurs soulignée, sur notre bas-relief, par les ailes minuscules de lépidoptère (gr. λεπίδος-πτερόν) fixées aux épaules du monstre symbolique. Toutefois, la meilleure dénomination que les auteurs aient donnée à leur mercure nous semble être celle d’Esprit de la Magnésie. Car ils appellent Magnésie (du grec µάγνης, aimant) la matière féminine brute, laquelle attire, par une vertu occulte, l’esprit enclos sous la dure écorce de l’acier des sages. Celui-ci, pénétrant comme une flamme ardente le corps de la nature passive, brûle, consume ses parties hétérogènes, en chasse le soufre arsenical (ou lépreux) et anime le pur mercure qu’elle renferme, lequel paraît sous la forme conventionnelle d’une liqueur à la fois humide et ignée, — eau-feu des anciens, — que nous qualifions Esprit de la Magnésie et dissolvant universel. « Comme l’acier tire à soi l’aimant, écrit Philalèthe, de même l’aimant se tourne vers l’acier. C’est là ce que l’aimant des sages fait à l’égard de leur acier. C’est pourquoi, ayant déjà dit que notre acier est la minière de l’or, il faut pareillement remarquer que notre aimant est la vraie minière de l’acier des sages. » [Introïtus apertus ad occlusum Regis palatium. Op. cit., chap. IV, I.]

Enfin, — détail inutile au travail, mais que nous signalons parce qu’il vient appuyer notre examen, — un terme voisin de λεπίς, le vocable λέπορις, désignait jadis, dans le dialecte éolien, le lièvre (lat. lepus, leporis), d’où cette difformité buccale, inexplicable à priori, mais nécessaire à l’expression cabalistique, qui imprime au visage de notre gnomide sa physionomie caractéristique…

Parvenu à ce point, il nous faut marquer un temps d’arrêt. Nous nous interrogeons. Le chemin, embroussaillé, couvert de ronces et d’épines, devient impraticable. À quelques pas, d’instinct, nous devinons le gouffre béant. Cruelle incertitude. Avancer encore, la main dans celle du disciple, serait-ce un acte de sagesse ? En vérité, Pandore nous accompagne, mais, hélas ! qu’en pouvons-nous attendre ? La boîte fatale, imprudemment ouverte, est vide désormais. Rien ne nous reste que la seule espérance !…

C’est ici, en effet, que les auteurs, déjà forts énigmatiques dans la préparation du dissolvant, se taisent obstinément. Couvrant d’un silence profond le processus de la seconde opération, ils passent directement aux descriptions concernant la troisième, c’est-à-dire aux phases et aux régimes de la coction ; puis, reprenant la terminologie usitée pour la première, ils font croire au débutant que le mercure commun équivaut au Rebis ou compost et, comme tel, se doit cuire tout uniment en vase clos. Philalèthe, bien qu’écrivant sous la même discipline, prétend combler le vide laissé par ses prédécesseurs. À lire son Introïtus, on ne distingue aucune coupure ; seulement, de fausses manipulations suppléent au défaut des vraies. Elles comblent les lacunes de telle sorte que les unes et les autres s’enchaînent et se soudent sans laisser trace d’artifice. Une telle souplesse rend impossible au profane la tâche de séparer l’ivraie du froment, le mauvais du bon, l’erreur de la vérité. Nous avons à peine besoin d’affirmer combien nous réprouvons de semblables abus, qui ne sont, en dépit de la règle, qu’autant de mystifications déguisées. La cabale et le symbolisme offrent assez de ressources pour exprimer ce qui ne doit être compris que du petit nombre ; nous estimons, d’autre part, le mutisme préférable au mensonge le plus habilement présenté.

On pourrait s’étonner que nous portions un jugement aussi sévère sur une partie de l’œuvre du célèbre Adepte, mais d’autres, avant nous, n’ont pas craint de lui adresser les mêmes reproches. Tollius, Naxagoras, Limojon de Saint-Didier surtout, démasquèrent l’insidieuse et perfide formule, et nous sommes en parfait accord avec eux. C’est que le mystère qui recouvre notre seconde opération est le plus grand de tous ; il touche, en effet, à l’élaboration du mercure philosophique, laquelle n’a jamais été enseignée ouvertement. Certains eurent recours à l’allégorie, aux énigmes, aux paraboles ; mais la plupart des maîtres se sont abstenus de traiter cette délicate question. « Il est vray, écrit Limojon de Saint-Didier, qu’il y a des Philosophes qui, paroissant d’ailleurs fort sincères, jettent néanmoins les artistes dans cette erreur, soustenant fort serieusement que ceux qui ne connoissent pas l’or des Philosophes pourront toutesfois le trouver dans l’or commun, cuit avec le Mercure des Philosophes. Philalethe est de ce sentiment. Il asseure que Le Trevisan, Zachaire et Flamel ont suivi cette voye ; il adjoute cependant qu’elle n’est pas la veritable voye des Sages, quoy qu’elle conduise à la même fin. Mais ces asseurances, toutes sinceres qu’elles paroissent, ne laissent pas de tromper les artistes, lesquels, voulant suivre le même Philalethe dans la purification et l’animation qu’il enseigne du mercure commun pour en faire le Mercure des Philosophes (ce qui est une erreur tres-grossière sous laquelle il a caché le secret du Mercure des Sages), entreprenant sur sa parole un ouvrage très-penible et absolument impossible. Aussi, après un long travail plein d’ennuys et de dangers, ils n’ont qu’un mercure un peu plus impur qu’il n’estoit auparavant, au lieu d’un mercure animé de la quintessence céleste. Erreur déplorable, qui a perdu, ruiné, et qui ruinera encore un grand nombre d’artistes. » [Le Triomphe Hermétique. Op. cit., p. 71.] Et pourtant, les chercheurs qui ont, avec succès, surmonté les premiers obstacles et puisé l’eau vive de l’antique Fontaine, possèdent une clef capable d’ouvrir les portes du laboratoire hermétique. [Cette clef était donnée aux néophytes par la cérémonie du Cratère (Κρατηρίζω, rac. κρατήρ, vasque, grande coupe ou bassin de fontaine), qui consacrait la première initiation dans les mystères du culte dionysiaque.]

S’ils errent et se morfondent, s’ils multiplient leurs tentatives sans découvrir d’issue heureuse, cela tient sans doute à ce qu’il n’ont pas acquis une connaissance suffisante de la doctrine. Qu’ils ne désespèrent point cependant ; la méditation, l’étude et, surtout, une foi vive, inébranlable, attireront enfin sur leurs travaux la bénédiction du ciel. « En vérité, je vous le dis, s’écrie Jésus (Matth., XVII, 19), si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : « Passe d’ici là », et elle passerait, et rien ne vous serait impossible. » Car la foi, certitude spirituelle de la vérité non encore démontrée, prescience du réalisable, est ce flambeau que Dieu a mis dans l’âme humaine pour l’éclairer, la guider, l’instruire et l’élever. Nos sens nous égarent souvent ; la foi, elle, ne nous trompe jamais. « La foi seule, écrit un philosophe anonyme, formule une volonté positive ; le doute la rend neutre et le scepticisme négative. Croire avant de savoir, c’est cruel pour des savants ; mais que voulez-vous ? La nature ne se refera pas, même pour eux ; et elle a la prétention de nous imposer la foi, c’est-à-dire la confiance en elle, afin de nous accorder ses grâces. J’avoue, quant à moi, que je l’ai toujours trouvée assez généreuse pour lui passer cette fantaisie. » [Comment l’Esprit vient aux tables, par un homme qui n’a pas perdu l’esprit. Paris, Librairie Nouvelle, 1854.]

Que les investigateurs apprennent donc, avant d’engager de nouvelles dépenses, ce qui différencie le premier mercure du mercure philosophique ; lorsqu’on sait bien ce que l’on cherche, il devient plus aisé d’orienter sa marche. Qu’ils sachent que leur dissolvant, ou mercure commun, est le résultat du travail de la nature, tandis que le mercure des sages reste une production de l’art. Dans la confection de celui-ci, l’artiste, appliquant les lois naturelles, connaît ce qu’il veut obtenir. Il n’en est pas de même pour le mercure commun, car Dieu interdit à l’homme d’en pénétrer le mystère. Tous les philosophes ignorent, et beaucoup en font l’aveu, de quelle façon les matières initiales, mises en contact, réagissent, s’interpénètrent, s’unissent enfin sous le voile de ténèbres qui enveloppe, du début à la fin, les échanges intimes de cette singulière procréation. Cela explique pourquoi les écrivains se sont montrés si réservés au sujet du mercure philosophique, dont l’opérateur peut suivre, comprendre et diriger à son gré les phases successives. Si la technique réclame un certain temps et demande quelque peine, elle est, en revanche, d’une extrême simplicité. N’importe quel profane, sachant entretenir du feu, l’exécutera aussi bien qu’un alchimiste expert. Elle ne requiert ni tour de main spécial, ni habileté professionnelle, mais seulement la connaissance d’un curieux artifice, lequel constitue ce secretum secretorum, qui n’a point été révélé et ne le sera probablement jamais. C’est à propos de cette opération, dont le succès assure la possession du Rebis philosophal, que Jacques Le Tesson, citant Damascène, écrit que cet Adepte, au moment d’entreprendre le travail, « regardoit par toute la chambre pour voir s’il n’y avoit point de mouches dedans, voulant par là signifier qu’on ne le pouvoit tenir trop secret, pour le danger qui en peut advenir. » [Le Grand et Excellent Œuvre des Sages, par Jacques Le Tesson. Second dialogue du Lyon Verd, chap. VI, ms. XVIIe siècle, bibl. de Lyon, n° 971.]

Avant d’aller plus loin, disons de cet artifice inconnu, – qu’au point de vue chimique on devrait qualifier d’absurde, de saugrenu ou de paradoxal, parce que son action inexplicable défie toute règle scientifique, – qu’il marque le carrefour où la science alchimique s’écarte de la science chimique. Appliqué sur d’autres corps, il fournit, dans les mêmes conditions, autant de résultats imprévus, de substances douées de qualités surprenantes. Cet unique et puissant moyen permet ainsi un développement d’une envergure insoupçonnée, par les multiples éléments simples nouveaux et les composés dérivés de ces mêmes éléments, mais dont la genèse demeure une énigme pour la raison chimique. Cela, évidemment, ne devrait pas être enseigné. Si nous avons pénétré dans ce domaine réservé de l’hermétique ; si, plus hardi que nos devanciers, nous l’avons signalé, c’est parce que nous désirions montrer : 1° que l’alchimie est une science véritable, susceptible, comme la chimie, d’extension et de progrès, et non l’acquisition empirique d’un secret de fabrication des métaux précieux ; 2° que l’alchimie et la chimie sont deux sciences positives, exactes et réelles, bien que différentes l’une de l’autre, tant en pratique qu’en théorie ; 3° que la chimie ne saurait, pour ces raisons, revendiquer une origine alchimique ; 4° enfin, que les innombrables propriétés, plus ou moins merveilleuses, attribuées en bloc par les philosophes à la seule pierre philosophale appartiennent chacune aux substances inconnues obtenues en partant de matériaux et de corps chimiques, mais traités selon la technique secrète de notre Magistère.

Il ne nous appartient pas d’enseigner en quoi consiste l’artifice utilisé dans la production du mercure philosophique. À notre grand regret, et malgré toute la sollicitude que nous portons aux « fils de science », il nous faut imiter l’exemple des sages, qui ont jugé prudent de réserver cette insigne parole. Nous nous bornerons à dire que ce mercure second, ou matière prochaine de l’Œuvre, est le résultat des réactions de deux corps, l’un fixe, l’autre volatil ; le premier, voilé sous l’épithète d’or philosophique, n’est nullement l’or vulgaire ; le second est notre eau vive précédemment décrite sous le nom de mercure commun. c’est par la dissolution du corps métallique à l’aide de l’eau vive, que l’artiste entre en possession de l’humide radical des métaux, leur semence, eau permanente ou sel de sagesse, principe essentiel, quintessence du métal dissous. Cette solution, exécutée selon les règles de l’art, avec toutes les dispositions et conditions requises, est fort éloignée des opérations chimiques analogues. Elle ne leur ressemble en rien. Outre la longueur du temps et la connaissance du moyen idoine, elle oblige à de nombreuses et de pénibles réitérations. C’est un travail fastidieux. Philalèthe lui-même le proclame lorsqu’il dit : « nous qui avons travaillé et connaissons l’opération, savons certainement qu’il n’est point de labeur plus ennuyeux que celui de notre première préparation. [On voit que l’Adepte parle de la préparation du Mercure philosophique comme étant la première de toutes. Il omet à dessein celle qui procure le dissolvant universel, qu’il suppose connue et achevée. En réalité, il s’agit de la première opération du second œuvre. C’est là un artifice philosophique courant, dont nous tenons à prévenir les disciples d’Hermès.] C’est pourquoi Morien avertit le roi Calid que de nombreux Sages se plaignirent toujours de l’ennui que leur causait cet Œuvre… C’est donc ce qui a fait dire au célèbre auteur du Secret hermétique que le travail requis pour la première opération était un travail d’Hercule. » [Introïtus apertus ad occlusum Regis palatium. Op. cit., chap. VIII, 3, 4.] Il faut ici suivre l’excellent conseil du Triomphe hermétique, et ne pas craindre « d’abreuver souvent la terre de son eau, et de la dessécher autant de fois ». Par ces lixiviations successives, ou laveures de Flamel, par ces immersions fréquentes et renouvelées, on extrait progressivement l’humidité visqueuse, oléagineuse et pure du métal « dans laquelle, assure Limojon de Saint-Didier, réside l’énergie et la grande efficacité du mercure philosophique ». L’eau vive, « plus céleste que terrestre », agissant sur la matière grave, rompt sa cohésion, l’amollit, la solubilise peu à peu, s’attache aux seules parties pures de la masse désagrégée, abandonne les autres et monte à la surface, entraînant ce qu’elle a pu saisir de conforme à sa nature ardente et spirituelle. Ce caractère important de l’ascension du subtil par la séparation de l’épais valut à l’opération du mercure des sages d’être appelée sublimation. [« Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais, doucement, avec grande industrie. » Hermès Trismégiste dans la Table d’Émeraude.] Notre dissolvant, tout esprit, y joue le rôle symbolique de l’aigle enlevant sa proie, et c’est la raison pour laquelle Philalèthe, le Cosmopolite, Cyliani, d’Espagnet et plusieurs autres nous recommandent de lui donner l’essor, en insistant sur la nécessité de le faire voler. Car l’esprit s’élève et la matière se précipite. Qu’est-ce que la crème, sinon la meilleure partie du lait ? Or, Basile Valentin enseigne que la « pierre philosophale se fait de la même façon que les villageois font le beurre », par battage ou agitation de la crème, qui représente, dans cette similitude, notre mercure philosophique. Aussi, toute l’attention de l’artiste doit-elle se concentrer sur l’extraction du mercure, lequel se recueille, à la surface du composé dissous, en écrémant l’onctuosité visqueuse et métallique, au fur et à mesure de sa production. C’est d’ailleurs ce que figurent les deux personnages du Mutus Liber, où l’on voit une femme écumer, à l’aide d’une cuiller, la liqueur contenue dans une terrine que son mari tient à sa portée. [Mutus Liber, in quo tamen Philosophia Hermetica figuris hieroglyphicis depingitur, ter optimo maximo Deo misericordi consecratus solisque filiis artis dedicatus authore cujus nomen est Altus.] « Tel est, écrit Philalèthe, l’ordre de notre opération, et telle est toute notre philosophie. » Hermès, désignant la matière basique et fixe par l’hiéroglyphe solaire, et son dissolvant par le symbole lunaire, l’explique en peu de mots : « Le soleil, dit-il, est son père, et la lune sa mère. » On comprendra également le sens secret que renferment ces paroles du même auteur : « Le vent l’a porté dans son ventre. » Le vent ou l’air sont des épithètes appliquées à l’eau vive, que sa volatilité fait évanouir au feu sans laisser de trace résiduelle. Et comme cette eau, — notre lune hermétique, — pénètre la nature fixe du soleil philosophique, qu’elle retient et assemble ses plus nobles particules, le philosophe a raison d’assurer que le vent est la matrice de notre mercure, quintessence de l’or des sages et pure semence minérale. « Celui qui a ramolli le Soleil sec, dit Henckel, par le moyen de la Lune mouillée, au point que l’un soit devenu semblable à l’autre et qu’ils restent unis, a trouvé l’eau bénite qui coule dans le Jardin des Hespérides. » [J.-F. Henckel, Flora Saturnisans. Paris, J.-T. Herissant, 1760, chap. IV, p. 78.]

C’est ainsi que se trouve accompli le premier terme de l’axiome Solve et Coagula, par la volatilisation régulière du fixe et par sa combinaison avec le volatil ; le corps s’est spiritualisé, et l’âme métallique, abandonnant son vêtement souillé, en revêt un autre de plus grand prix, auquel les anciens maîtres donnèrent le nom de mercure philosophique. C’est l’eau des deux champions de Basile Valentin, dont la fabrication est enseignée par la gravure de sa deuxième clef. L’un de ceux-ci porte un aigle sur son épée (le corps fixe), l’autre cache derrière son dos un caducée (dissolvant). Tout le bas du dessin est occupé par deux grandes ailes éployées, tandis qu’au centre, debout entre les combattants, apparaît le dieu Mercure sous l’aspect d’un adolescent couronné, entièrement nu et tenant entre chaque main un caducée. Le symbolisme de cette figure se laisse aisément pénétrer. Les larges ailes, qui servent de plancher aux escrimeurs, marquent le but de l’opération, c’est-à-dire la volatilisation des portions pures du fixe ; l’aigle indique comment il y faut procéder, et le caducée désigne celui qui doit attaquer l’adversaire, notre mercure dissolvant. Quant au jouvenceau mythologique, sa nudité est la traduction du dépouillement total des parties impures, la couronne, l’indice de sa noblesse. Il symbolise enfin, par ses deux caducées, le mercure double, épithète que certains Adeptes ont substituée à celle de philosophique, pour mieux le différencier du mercure simple ou commun, notre eau vive et dissolvante [Dans Les Douze Clefs de la Philosophie, op. cit. supra.]. C’est ce mercure double que nous trouvons représenté, sur la cheminée de Terre-Neuve, par la tête humaine symbolique, qui tient entre ses dents la cordelette de l’écusson chargé d’emblèmes. L’expression animale du masque aux yeux ardents, sa physionomie énergique, dévorée d’appétits, rendent sensibles la puissance vitale, l’activité génératrice, toutes ces facultés de production que notre mercure a reçues du concours réciproque de la nature et de l’art. Nous avons vu qu’on le récolte au-dessus de l’eau, dont il occupe la superficie et le lieu le plus élevé ; c’est ce qui a mû Louis d’Estissac à faire placer son image au sommet du panneau décoratif. Quant au bucrâne, sculpté sur le même axe, mais dans le bas de la composition, il indique ce caput mortuum immonde, grossier, terre damnée du corps, impure, inerte et stérile, que l’action du dissolvant sépare, rejette, précipite comme un résidu inutile et sans valeur.

Les philosophes ont traduit l’union du fixe et du volatil, du corps et de l’esprit, par la figure du serpent qui dévore sa queue. L’Ouroboros des alchimistes grecs (οὐρά, queue, βορός, dévorant), réduit à sa plus simple expression, prend ainsi la forme circulaire, tracé symbolique de l’infini et de l’éternité, comme aussi de la perfection. C’est le cercle central du mercure dans la notation graphique, et le même que nous remarquons, orné de feuilles et de fruits pour en indiquer la faculté végétable et le pouvoir fructifiant, sur le bas-relief que nous étudions. Au surplus, le signe est complet, en dépit du soin que notre Adepte mit à le déguiser. Si nous l’examinons bien, nous verrons en effet que la couronne porte à sa courbure supérieure les deux expansions spiralées et, à l’inférieure, la croix, figurée par les cornes et l’axe frontal du bucrâne, compléments du cercle dans le signe astronomique de la planète Mercure.

Il nous reste à disséquer l’écusson central, que nous avons vu être porté par la tête humaine (et placé conséquemment sous sa dépendance), image du mercure philosophique, dominant les divers motifs du panneau. Ce rapport entre le masque et l’écu montre assez le rôle essentiel de la matière hermétique dans l’exposé cabalistique de ces singulières armoiries. Ces caractères mystérieux expriment, en raccourci, tout le labeur philosophal, non plus à l’aide de formes empruntées à la flore ou à la faune, mais par des figures de notation graphique. Ce paradigme constitue ainsi une véritable formule alchimique. Relevons d’abord trois étoiles, caractéristiques des trois degrés de l’Œuvre ou, si l’on préfère, des trois états successifs d’une même substance. Le premier de ces astérisques, isolé vers le tiers inférieur de l’écusson, désigne notre premier mercure, ou cette eau vive dont les deux gnomes stéphanophores nous ont enseigné la composition. Par la solution de l’or philosophique, que rien n’indique ici ni ailleurs, on obtient le mercure philosophique, composé du fixe et du volatil, non encore radicalement unis, mais susceptible de coagulation. [« Tu dois sçavoir que ceste solution et separation n’a esté jamais descrite par aucun des anciens Sages Philosophes qui ont vecu avant moy et qui ont sçeu ce Magistere. Et s’ils en ont parlé, ce n’a esté que par enigmes et figures, et non à descouvert. » Basile Valentin, Testamentum.] Ce mercure second est exprimé par les deux V entrelacés de la pointe, signe alchimique connu de l’alambic. Notre mercure est, nous le savons, l’alambic des sages, dont la cucurbite et le chapiteau représentent les deux éléments spiritualisés et assemblés. C’est avec le mercure philosophique seul que les sages entreprennent ce long travail fait d’opérations nombreuses, qu’ils ont appelé coction ou maturation.

[Les artistes qui ont cru que le troisième œuvre se parachevait par une coction continue, n’exigeant d’autre secours que celui d’un feu déterminé, de température égale et constante, se sont lourdement trompés. La véritable coction ne se fait point de telle manière, et c’est l’ultime pierre d’achoppement contre laquelle trébuchent ceux qui, après de longs et pénibles efforts, sont enfin parvenus à la possession du mercure philosophique. Une indication utile pourra les redresser : les couleurs ne sont pas l’œuvre du feu ; elles ne paraissent que par la volonté de l’artiste ; on ne peut les observer qu’à travers le verre, c’est-à-dire dans chaque phase de coagulation. Mais saura-t-on bien nous comprendre ?]

Notre composé, soumis à l’action lente et continue du feu, distille, se condense, s’élève, s’abaisse, se boursoufle, devient pâteux, se contracte, diminue de volume et, agent de ses propres cohobations, acquiert peu à peu une consistance solide. Ainsi élevé d’un degré, ce mercure, devenu fixe par l’accoutumance au feu, a de nouveau besoin d’être dissous par l’eau première, cachée ici sous le signe I, suivi de la lettre M, c’est-à-dire Esprit de la Magnésie, autre nom du dissolvant. Dans la notation alchimique, toute barre ou trait, quelle que soit sa direction, est la signature graphique conventionnelle de l’esprit, ce qui mérite d’être retenu si l’on veut découvrir quel corps se dissimule sous l’épithète d’or philosophique, père du mercure et soleil de l’Œuvre. [Le père de l’Hermès grec fut Zeus, le maître des dieux. Or, Ζεύς est voisin de Ζεῦξις, qui marque l’action de joindre, unir, assembler, marier.] La majuscule M sert à identifier notre Magnésie dont elle est, d’ailleurs, la lettre initiale. Cette seconde liquéfaction du corps coagulé a pour objet de l’augmenter et de le fortifier, en l’alimentant du lait mercuriel auquel il doit l’être, la vie, le pouvoir végétatif. Il redevient une deuxième fois volatil, mais pour reprendre, au contact du feu, la consistance sèche et dure qu’il avait précédemment acquise. Et nous arrivons ainsi au sommet de la hampe du caractère bizarre dont l’aspect rappelle le chiffre 4, mais qui figure, en réalité, la voie, le chemin qu’il nous faut suivre. Parvenu à ce point, une troisième solution, semblable aux deux premières, nous amène, toujours par le droit chemin du régime, et la voie linéaire du feu, à l’astre second, sceau de la matière parfaite et coagulée qu’il suffira de cuire en continuant les degrés requis sans jamais s’écarter de cette voie linéaire que termine la barre de l’esprit, feu ou soufre incombustible. Tel est le signe, ardemment désiré, de la pierre ou médecine du premier ordre. Quant au rameau fleuri d’une étoile, situé en hors d’œuvre, il démontre que, par réitération de la même technique, la pierre se peut multiplier en quantité et en qualité, grâce à la fécondité exceptionnelle qu’elle a reçue de la nature et de l’art. Or, comme sa fertilité exubérante provient de l’eau primitive et céleste, laquelle donne au soufre métallique l’activité et le mouvement, en échange de sa vertu coagulatrice, on comprend que la pierre ne diffère du mercure philosophique qu’en perfection et non en substance. Les sages ont donc raison d’enseigner que « la pierre des philosophes, ou notre mercure, et la pierre philosophale sont une seule et même chose, d’une seule et même espèce », quoique l’une soit plus mûre et plus excellente que l’autre. Touchant ce mercure, qui est aussi le sel des sages et la pierre angulaire de l’Œuvre, nous citerons un passage de Khunrath, fort transparent malgré son style emphatique et l’abus des phrases incidentes. « La Pierre des Philosophes, dit notre auteur, est Ruach Elohim (qui reposait, — incubebat, — sur les eaux [Genèse, I]), conçu par la médiation du ciel (Dieu seul, par sa pure bonté, le voulant ainsi), et fait corps vrai et tombant sous les sens, dans l’utérus virginal du monde majeur primogénéré, ou du chaos créé, c’est-à-dire la terre, vide et inane, et l’eau ; c’est le fils né dans la lumière du Macrocosme, d’aspect vil (aux yeux des insensés), difforme et presque infime ; consubstantiel cependant, et semblable à son auteur (parens), petit Monde (ne t’imagine pas ici qu’il s’agisse de l’homme ou de quelque autre chose, de ou par lui), catholique, tri-un, hermaphrodite, visible, sensible au tact, à l’ouïe, à l’olfaction et au goût, local et fini, manifesté régénératoirement par lui-même, et, au moyen de la main obstétricale de l’art de la physico-chimie, glorifié en son corps dès son assomption ; pouvant servir à des commodités ou usages presque infinis, et mirifiquement salutaires au microcosme et au macrocosme dans la trinité catholique. O toi, fils de perdition, laisse donc assurément le vif-argent (ὑδράργυρος) et laisse avec lui toutes choses, quelles qu’elles soient, mangoniquement préparées par toi. Tu es le type du pécheur, non du Sauveur ; tu peux et dois être délivré et non délivrer toi-même. Tu es la figure du médiateur qui mène à l’erreur, à la ruine et à la mort, et non de celui qui est bon et qui mène à la vérité, à l’accroissement et à la vie. Il a régné, règne et régnera naturellement et universellement sur les choses naturelles ; il est le fils catholique de la nature, le sel (sache-le) de saturne, fusible suivant sa constitution particulière, permanent partout et toujours dans la nature par lui-même ; et, par son origine et sa vertu, universel. Écoute et sois attentif : ce sel est la pierre très antique. C’est un mystère ! dont le noyau (nucleus) est dans le dénaire. Tais-toi harpocratiquement ! Qui peut comprendre, comprenne. J’ai dit. Le Sel de sapience, non sans cause grave, a été orné par les Sapients de bien des surnoms ; ils ont dit qu’il n’était rien de plus utile dans le monde, que lui et le soleil. Étudie ceci. » [Henri Khunrath. Amphitéâtre de l’Éternelle Sapience. Paris, Chacornac, 1900, p. 156.]

Mais avant de passer outre, nous nous permettrons de faire une remarque de quelque importance, à l’intention de nos frères et des hommes de bonne volonté. Car notre intention est de donner ici le complément de ce que nous avons enseigné dans un précédent ouvrage. [Cf. Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales. Paris, J. Schemit, 1926.]

Les plus instruits des nôtres dans la cabale traditionnelle ont sans doute été frappés du rapport existant entre la voie, le chemin tracé par l’hiéroglyphe qui emprunte la forme du chiffre 4, et l’antimoine minéral ou stibium, clairement indiqué sous ce vocable topographique. En effet, l’oxysulfure d’antimoine naturel se nommait, chez les Grecs, Στίμμι ou Στίϐι ; or, Στίϐία est le chemin, le sentier, la voie que l’investigateur (Στιϐεύς) ou pèlerin parcourt en son voyage ; c’est elle qu’il foule aux pieds (Στείϐω). Ces considérations, basées sur une correspondance exacte de mots, n’ont pas échappé aux vieux maîtres ni aux philosophes modernes, lesquels, en les appuyant de leur autorité, ont contribué à répandre cette erreur néfaste que l’antimoine vulgaire était le mystérieux sujet de l’art. Confusion regrettable, obstacle invincible contre lequel se sont heurtés des centaines de chercheurs. Depuis Artephius, qui commence son traité par ces mots : « L’antimoine est des parties de Saturne… » [Le Secret Livre du Tres-ancien philosophe Artephius, dans Trois Traitez de la Philosophie naturelle. Paris, Guillaume Marette 1612.] jusqu’à Philalèthe, qui intitule l’un de ses ouvrages : Expériences sur la préparation du Mercure philosophique par le Régule d’Antimoine martial étoilé et l’argent, en passant par le Char triomphal de l’Antimoine de Basile Valentin, et l’affirmation dangereuse, en son positivisme hypocrite, de Batsdorff, le nombre de ceux qui se sont laissé prendre à ce traquenard grossier est simplement prodigieux. Le moyen âge a vu les souffleurs et les archimistes volatiliser, sans aucun résultat, des tonnes de mercure amalgamé à l’or stibié. Au XVIIIe siècle, le savant chimiste Jean-Frédéric Henckel avoue, dans son Traité de l’Appropriation, qu’il s’est longtemps livré à ces coûteuses et vaines expériences. « Le régule d’antimoine, dit-il, est regardé comme un moyen d’union entre le mercure et les métaux ; et en voici la raison : il n’est plus mercure et il n’est pas encore métal parfait ; il a cessé d’être l’un et a commencé a devenir l’autre. Cependant, je ne dois pas passer sous silence que j’ai entrepris inutilement de très grands travaux pour unir plus intimement l’or et le mercure par le moyen du régule d’antimoine. » [J.-F. Henckel, Opuscules Minéralogiques, chap. III, 404. Paris, Herissant, 1760.] Et qui sait si de bons artistes ne suivent pas encore aujourd’hui l’exemple déplorable des spagiristes médiévaux ? Hélas ! chacun a sa marotte, chacun s’attache à son idée, et ce que nous pourrons dire ne prévaudra point contre un préjugé aussi tenace. N’importe ; notre devoir étant avant tout d’aider ceux qui ne se nourrissent point de chimères, nous écrirons pour ceux-là seuls, sans nous préoccuper davantage des autres.

Rappelons donc qu’une autre similitude de mots permettrait également d’inférer que la pierre philosophale pourrait provenir de l’antimoine. On sait que les alchimistes du XIVe siècle appelaient Kohl ou Kohol leur Médecine universelle, des mots arabes al cohol, qui signifient poudre subtile, terme qui a pris plus tard, dans notre langue, le sens d’eau-de-vie (alcool). En arabe, Kohl est, dit-on, l’oxysulfure d’antimoine pulvérisé, qu’emploient les musulmanes pour se teindre les sourcils en noir. Les femmes grecques se servaient du même produit, qu’on appelait Πλατυόφθαλμον, c’est-à-dire grand œil, parce que l’usage de cet article leur faisait paraître les yeux plus larges (rac. πλατύς, large, et ὀφθαλμός, œil). Voilà, pensera-t-on, de suggestives relations. Nous serions certainement du même avis, si nous ignorions qu’il n’entrait pas la moindre molécule de stibine dans le platyophthalmon des Grecs (sulfure de mercure sublimé), le Kohl des Arabes et le Cohol ou Cohel des Turcs. Les deux derniers, en effet, s’obtenaient par calcination d’un mélange d’étain grenaillé et de noix de galle. Telle est la composition chimique du Kohl des femmes orientales, dont les alchimistes anciens se sont servis comme terme de comparaison pour enseigner la préparation secrète de leur antimoine. C’est là l’œil solaire que les Égyptiens nommaient oudja ; il figure encore, parmi les emblèmes maçonniques, entouré d’une gloire au centre d’un triangle. Ce symbole offre la même signification que la lettre G, septième de l’alphabet, initiale du nom vulgaire du Sujet des sages, figurée au milieu d’une étoile radiante. C’est cette matière qui est l’antimoine saturnin d’Artephius, le régule d’antimoine de Tollius, le véritable et seul stibium de Michel Maïer et de tous les Adeptes. Quant à la stibine minérale, elle ne possède aucune des qualités requises et, de quelque manière qu’on veuille la traiter, on n’en obtiendra jamais ni le dissolvant secret, ni le mercure philosophique. Et si Basile Valentin donne à celui-ci le nom de pèlerin ou de voyageur (στιϐεύς), parce qu’il doit, nous dit-il, traverser six villes célestes avant de fixer sa résidence dans la septième ; …

[De vieilles estampes portant la légende Icon peregrini représentent le Mercure hermétique sous l’image d’un pèlerin gravissant un sentier abrupt et rocailleux, dans un site de rocs et de gouffres. Coiffé d’un large chapeau plat, il s’appuie d’une main sur son bâton, et tient de l’autre un écu où figurent le soleil et trois étoiles. Tantôt jeune, alerte et vêtu avec recherche, tantôt vieux, las et misérable, il est toujours suivi d’un chien fidèle qui semble partager sa bonne ou sa mauvaise fortune.]

… si Philalèthe nous assure que lui seul est notre voie (στίϐία), ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour invoquer que ces maîtres ont prétendu désigner l’antimoine vulgaire comme générateur du mercure philosophique. Cette substance est trop éloignée de la perfection, de la pureté et de la spiritualité que possède l’humide radical ou semence métallique, — qu’on ne saurait d’ailleurs trouver sur terre, — pour nous être vraiment utile. L’antimoine des sages, matière première extraite directement de la mine, « n’est pas proprement minéral et moins encore métallique, ainsi que nous l’enseigne Philalèthe ; mais, sans participer de ces deux substances, il tient le milieu entre l’une et l’autre. Il n’est point néanmoins corporel, puisque entièrement volatil ; il n’est point esprit, puisqu’il se liquéfie dans le feu comme un métal. C’est donc un chaos qui tient lieu de mère à tous les métaux ». [Introïtus apertus ad occlusum Regis palatium. Op. cit., cap. II, 2.] C’est la fleur (ἄνθεμον) métallique et minérale, la première rose, noire en vérité, qui est demeurée ici-bas comme une parcelle du chaos élémentaire. C’est d’elle, cette fleur des fleurs (flos florum), que nous tirons d’abord notre gelée blanche (στίϐη), laquelle est l’esprit qui se meut sur les eaux, et le parement blanc des anges ; réduite à cette blancheur étincelante, c’est elle le miroir de l’art, le flambeau (στίλϐη), la lampe ou la lanterne, l’éclat des astres et la splendeur du soleil (splendor solis) ; …

[Un dessin à la plume d’oie, exécuté par l’Adepte Lintaut, dans son manuscrit intitulé L’Aurore (bibl. de l’Arsenal, XVIIe siècle, n° 3020), montre l’âme d’un roi couronné, étendu, inerte, sur une large dalle, s’élevant, sous l’aspect d’un enfant ailé, vers une lanterne suspendue au milieu de nuages épais. Nous signalons également, pour les hermétistes, ce que dit Rabelais du voyage au pays de Lanternois, qu’il fait accomplir par les héros de son Pantagruel.]

… c’est elle encore qui, unie à l’or philosophique, deviendra la planète métallique Mercure (Στίλϐων ἀστήρ), le nid de l’oiseau (στιϐάς), notre Phénix et sa petite pierre (στία) ; c’est elle enfin la racine, sujet ou pivot (lat. stipes, stirps) du Grand-Œuvre et non pas l’antimoine vulgaire. Sachez donc, frères, afin de ne plus errer, que notre terme d’antimoine, dérivé du grec ἄνθεμον, désigne, par un jeu de mots familier aux philosophes, l’âne-timon, le guide qui conduit, dans la Bible, les Juifs à la Fontaine. C’est l’Aliboron mythique, Ἀέλι-φορόν, le cheval du soleil. Un mot encore. Vous ne devez pas ignorer que, dans la langue primitive, les cabalistes grecs avaient coutume de substituer des chiffres à certaines consonnes pour les mots dont ils désiraient voiler le sens ordinaire sous un sens hermétique. Ils se servaient ainsi de l’épisémon (σταγιον), du Koppa, du sampi, du digamma, auxquels ils adaptaient une valeur conventionnelle. Les noms, modifiés par ce procédé, constituaient de véritables cryptogrammes, bien que leur forme et leur prononciation ne parussent point avoir subi d’altération. Or, le vocable antimoine, στίμμι, était toujours écrit avec l’épisémon (ϛ), équivalant aux deux consonnes assemblées sigma et tau (στ), lorsqu’on l’employait pour caractériser le sujet hermétique. Écrit de la sorte, ϛίµµι n’est plus la stibine des minéralogistes, mais bien une matière signée par la nature, ou mieux un mouvement, dynamisme ou vibration, vie scellée (ϛ-ἴμμεναι), afin d’en permettre à l’homme l’identification, signature toute particulière et soumise aux règles du nombre six. Ἐπίσεµον, mot formé de Ἐπί, sur et σῆμα, signe, signifie en effet marqué d’un signe distinctif, et ce signe doit correspondre au nombre six. De plus, un terme voisin, fréquemment employé pour l’assonance en cabale phonétique, le mot Ἐπιστήμων, indique celui qui sait, qui est instruit de, habile à. L’un des personnages importants de Pantagruel, l’homme de science, se nomme Epistémon. Et c’est l’artisan secret, l’esprit enclos dans la substance brute, que traduit l’épistémon grec, parce que cet esprit est capable, à lui seul, d’exécuter et de parfaire l’ouvrage entier, sans autre secours que celui du feu élémentaire.

Il nous serait facile de compléter ce que nous avons dit du mercure philosophique et de sa préparation ; mais il ne nous appartient pas de dévoiler entièrement cet important secret. L’enseignement écrit ne saurait outrepasser celui que les prosélytes recevaient jadis aux petits Mystères d’Agra. Et si nous nous plions volontiers à la tâche ingrate de l’Hydranos antique, par contre le domaine ésotérique des Grandes Éleusinies nous est formellement interdit. C’est qu’avant de recevoir l’initiation suprême, les mystes grecs juraient, sur leur vie et en présence de l’Hiérophante, de ne jamais rien révéler des vérités qui leur seraient confiées. Or, nous ne parlons point à quelques disciples sûrs et éprouvés, dans l’ombre d’un sanctuaire clos, devant l’image divine d’une vénérable Cérès, — pierre noire importée de Pessinonte, — ou de l’Isis sacrée, assise sur le bloc cubique ; nous discourons au seuil du temple, sous le péristyle et devant la foule, sans exiger de nos auditeurs aucun serment préalable. En présence de conditions si contraires, comment s’étonner de nous voir user de prudence et de circonspection ? Certes, nous déplorons que les institutions initiatiques de l’antiquité aient à jamais disparu et qu’un exotérisme étroit se soit substitué à l’esprit large des Mystères d’autrefois ; car nous pensons, avec le philosophe, « qu’il est plus digne de la nature humaine, et plus instructif, d’admettre le merveilleux en cherchant à en extraire le vrai, que de le traiter tout d’abord de mensonge, ou de le canoniser miracle, pour échapper à son explication ». [Comment l’Esprit vient aux tables. Op. cit., p. 25.] Mais ce sont là des regrets superflus. Le temps, qui détruit tout, a fait table rase des civilisations antiques. Qu’en demeure-t-il aujourd’hui, sinon le témoignage historique de leur grandeur et de leur puissance, souvenir enseveli au fond des papyrus ou pieusement exhumé de sols arides, peuplés d’émouvantes ruines ? Hélas ! les derniers Mystagogues ont emporté leur secret ; ce n’est plus qu’à Dieu, père de la lumière et dispensateur de toute vérité, que nous pouvons demander la grâce des hautes révélations.

C’est le conseil que nous nous permettons de donner aux investigateurs sincères, aux fils de science en faveur desquels nous écrivons. Seule, l’illumination divine leur apportera la solution de l’obscur problème : où et comment obtenir cet or mystérieux, corps inconnu susceptible d’animer et de féconder l’eau, premier élément de la nature métallique ? Les sculptures idéographiques de Louis d’Estissac sont muettes sur ce point essentiel ; mais notre devoir étant orienté vers le respect des volontés de l’Adepte, nous bornerons notre sollicitude à signaler l’obstacle en le situant dans la pratique.

Avant de passer à l’examen des motifs supérieurs, il nous faut dire encore un mot de l’écu central, chargé d’hiéroglyphes, que nous venons d’analyser. La monographie citée du château de Terre-Neuve, que nous pensons avoir été rédigée par feu M. de Rochebrune, renferme un passage assez singulier concernant les symboles en question. L’auteur, après une brève description de la cheminée, ajoute : « C’est une des belles œuvres de pierre exécutées par les ornemanistes de Louis d’Estissac. L’écusson placé sous celui du seigneur de ce beau château est décoré dans son centre du monogramme du maître tailleur d’images ; il est surmonté du quatre, chiffre symbolique qui se trouve presque toujours accolé à tous ces monogrammes d’artistes, de graveurs, imprimeurs ou peintres verriers, etc. On cherche encore la clef de ce signe étrange de compagnonnage. » Voici, en vérité, une thèse pour le moins surprenante. Il est possible que son auteur ait parfois rencontré un sigle en forme de quatre, servant à classer ou à identifier certaines pièces d’art. Quant à nous, qui l’avons remarqué sur nombre d’objets curieux, de caractère nettement hermétique, — estampes, vitraux, objets de faïence, d’orfèvrerie, etc., — nous ne pouvons admettre que ce chiffre puisse constituer une figure de compagnonnage. Il n’appartient pas à des armoiries corporatives, car celles-ci devraient présenter, dans ce cas, les outils et insignes spéciaux aux corps de métiers considérés. On ne peut ranger de même ce blason dans la catégorie des armes parlantes, ni des témoignages de noblesse, puisque ceux-ci n’obéissent point aux règles héraldiques, et que celles-là sont dépourvues du sens imagé qui caractérise les rébus. D’autre part, nous savons pertinemment que les artistes auxquels Louis d’Estissac confia la décoration de son logis sont tout à fait oubliés : leurs noms ne nous ont pas été conservés. Cette lacune autorise-t-elle l’hypothèse d’une marque personnelle d’artiste, tandis que ces mêmes caractères, pourvus d’une signification précise, se rencontrent couramment dans les formules alchimiques ? Au surplus, comment expliquer l’indifférence du savant symboliste que fut l’Adepte de Coulonges, devant son œuvre, alors que, se contentant lui-même d’un écu modeste, il abandonne au caprice de ses artisans une table d’attente plus spacieuse que la sienne propre ? Pour quelle raison l’ordonnateur, le créateur d’un paradigme hermétique aussi harmonieux, aussi conforme à la pure doctrine jusqu’en ses moindres détails, eût-il toléré l’apposition de hiéroglyphes étrangers, si ces derniers devaient être en désaccord flagrant avec le reste ? Nous concluons que l’hypothèse d’un signe quelconque de compagnonnage ne peut se soutenir. Il n’existe pas d’exemple où la pensée d’une œuvre ait été concentrée dans la signature même de l’artisan, bien que ce soit là l’erreur commise par une interprétation défectueuse de l’analogie.


V (Louis d’Estissac)

Une inscription latine, qui occupe toute la largeur de l’entablement, se lit au-dessus des panneaux symboliques, lesquels nous ont fourni jusqu’à présent la matière de notre étude. Elle comprend trois mots, séparés les uns des autres par deux vases pyrogènes, et forme l’épigraphe suivante :

NASCENDO QUOTIDIE MORIMUR

[Morimur est une forme ancienne de moriemur.]

En naissant, nous mourrons chaque jour. Grave pensée de Sénèque le Philosophe, axiome qu’on ne s’attendrait guère à rencontrer ici.

Il est évident que cette vérité profonde, mais d’ordre moral, semble discordante et sans rapport direct avec le symbolisme qui l’entoure. Quelle valeur peut prendre, au milieu d’emblèmes hermétiques, l’exhortation sévère d’avoir à méditer sur le sort misérable que la vie nous réserve, sur l’implacable destin qui impose à l’humanité la mort comme but réel de l’existence, la marche au sépulcre comme condition essentielle du séjour terrestre, le cercueil comme raison d’être du berceau ? Serait-ce simplement pour nous rappeler, — dérivatif salutaire, — qu’il est utile de conserver à l’esprit l’image des angoisses, de l’incertitude suprêmes, la crainte du troublant Inconnu, freins nécessaires de nos passions et de nos égarements ? Ou bien le savant ordonnateur du monument, en provoquant incidemment ce réveil de conscience, en nous invitant à réfléchir, à regarder en face ce que nous craignons le plus, a-t-il voulu nous persuader de la vanité de nos désirs, de nos espoirs, de l’impuissance de nos efforts, du néant de nos illusions ? — Nous ne le croyons pas. Car, si expressif, si rigoureux que puisse être, pour le commun, le sens littéral de l’épigraphe, il est certain que nous devons en découvrir un autre, adéquat et conforme à l’ésotérisme de cette œuvre magistrale. Nous pensons en effet que l’axiome latin emprunté par Louis d’Estissac au stoïque précepteur de Néron ne l’a pas été mal à propos. C’est la seule parole écrite en ce mutus liber. Nul doute qu’elle ne soit conséquente, et mise là tout exprès pour enseigner ce que l’image ne saurait traduire.

Un simple examen de l’inscription montre que, des trois termes qui concourent à la former, deux sont précédés d’un signe spécial, les mots quotidie et morimur. Ce signe, un petit losange, était appelé par les Grecs ῥόμβος, de ῥέμβω, se tromper, s’égarer, tourner autour de. L’indication d’un sens trompeur, susceptible de faire errer, est donc très nette. Et l’on s’est servi de deux signes pour marquer qu’il existe deux sens (ἀμφίβολος), dans cette phrase diplomatique. Par conséquent, si l’on détermine celui des trois membres qui présente une double acception, on découvrira sans peine le sens secret voilé sous le sens littéral. Or, le même caractère gravé devant quotidie et morimur atteste que ces mots restent invariables et conservent leur valeur ordinaire. Nascendo, au contraire, étant dépourvu de tout indice, renferme une autre signification. En l’employant au gérondif il invoque, sans modification orthographique, l’idée de production, de génération. Ce n’est plus En naissant qu’il faut lire, mais bien Pour produire, pour générer. Ainsi le mystère, dégagé de sa gangue, laisse apercevoir la raison cachée de l’axiome amphibologique. Et la formule superficielle rappelant à l’homme son origine mortelle s’efface et disparaît. C’est maintenant le symbolisme, en son langage figuré, qui s’adresse au lecteur et l’enseigne : Pour produire nous mourons chaque jour. Ce sont les parents de l’enfant hermétique qui parlent. Et leur langage est véritable ; ils meurent réellement ensemble, non seulement pour lui donner l’être, mais encore pour assurer sa croissance et développer sa vitalité. Ils meurent tous les jours, c’est-à-dire à chacun des six jours de l’Œuvre qui régissent l’augmentation et la multiplication de la pierre. L’enfant naît de leur mort et se nourrit de leurs cadavres. On voit combien le sens alchimique se révèle expressif et lumineux. Limojon de Saint-Didier énonce donc une vérité primordiale lorsqu’il assure que la « pierre des philosophes naît de la destruction de deux corps ». Nous ajouterons que la pierre philosophale, — ou notre mercure, sa matière prochaine, — naît également du combat, de la mortification et de la ruine de deux natures contraires. Ainsi, dans les opérations essentielles de l’art, voyons-nous que ce sont toujours deux principes qui en produisent un troisième, et que cette génération dépend d’une décomposition préalable de ses agents. Davantage, le mercure philosophique lui-même, unique substance du Magistère, ne peut jamais rien donner s’il ne meurt, ne fermente et ne se putréfie à la fin du premier stade de l’Œuvre. Enfin, qu’il s’agisse de l’obtention du soufre, de l’Élixir ou de la Médecine, on ne parviendra à transformer les uns et les autres, soit en puissance, soit en quantité, qu’autant qu’on les aura remis dans leur état mercuriel, voisin du rebis originel et, comme tels, dirigés vers la corruption. Car c’est une loi fondamentale en hermétique qu’exprime le vieil adage : Corruptio unius est generatio alterius. Huginus a Barma nous dit, au chapitre des Positions hermétiques, que « quiconque ignore le moyen de détruire les corps, ignore aussi le moyen de les produire » ; ailleurs, le même auteur enseigne que « si le mercure n’est teint, il ne teindra pas ». [Huginus à Barma, Le Règne de Saturne changé en Siècle d’or. S. M. I. S. P. ou le Magistère des Sages. Paris, Pierre Derieu, 1780.] Or, le mercure philosophique inaugure par le noir, sceau de sa mortification, la série chromatique du spectre philosophal. C’est là sa première teinture, et c’est aussi la première indication favorable de la technique, le signe avant-coureur du succès, celui qui consacre la maîtrise de l’artisan. « Certes, écrit Nicolas Flamel au Livre des Figures Hierogliphiques, qui ne voit cette noirceur au commencement de ses opérations, durant les jours de la pierre, quelle autre couleur qu’il voye, il manque entierement au Magistère et ne le peut plus avec ce cahos parfaire. Car il ne travaille pas bien, ne putrefiant point ; d’autant que si l’on ne putrefie, on ne corrompt point, ni engendre, et par conséquent la pierre ne peut prendre vie vegetative pour croistre et multiplier. » Plus loin, le grand Adepte affirme que la solution du composé et sa liquéfaction sous l’influence du feu provoquent la désagrégation des parties assemblées dont la couleur noire est la preuve certaine. « Donc, dit-il, cette noirceur et couleur enseignent clairement qu’en ce commencement la matière et composé commence à se pourrir et dissouldre en poudre plus menue que les atomes du Soleil, lesquels se changent après en eau permanente. Et cette dissolution est appellée par les philosophes envieux, mort, destruction et perdition, parce que les natures changent de forme. De là sont sorties tant d’allégories sur les morts, les tombes et sepulchres. Les autres l’ont nommée Calcination, Denudation, Separation, Trituration, Assation, parce que les confections sont changées et reduites en tres-menues pieces et parties. Les autres Reduction en premiere matiere, Mollification, Extraction, Commixtion, Liquefaction, Conversion d’Elemens, Subtiliation, Division, Humation, Impastation et Distillation, parce que les confections sont liquefiées, reduites en semence, amollies et se circulent dans le matras. Les autres, Xir, Putrefaction, Corruption, Ombres cymmeriennes, Goufre, Enfer, Dragons, Generation, Ingression, Submersion, Complexion, Conjunction et Impregnation, parce que la matière est noire et aqueuse, et que les natures se meslent parfaictement et retiennent les unes des autres. » Un certain nombre d’auteurs, — Philalèthe en particulier, — démontrèrent la nécessité, l’utilité de la mort et de la putréfaction minérales à l’aide d’une similitude tirée du grain de blé. Sans doute en prirent-ils l’idée dans la parabole évangélique recueillie par saint Jean (chap. XII, v. 24) ; l’apôtre y transcrit ces paroles du Christ : « En vérité, je vous le dis : si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a jeté en terre, il demeure seul ; mais quand il est mort, il porte beaucoup de fruit. »

Nous pensons avoir suffisamment développé le sens secret de l’épigraphe : Nascendo quotidie morimur, et montré comment cet axiome classique, habilement employé par Louis d’Estissac, jette une lumière nouvelle sur l’œuvre lapidaire du savant hermétiste.


VI (Louis d’Estissac)

De la cheminée symbolique, il ne nous reste plus à parler que de la corniche. Elle est divisée en six caissons oblongs, ornés de motifs symétriques répétés deux à deux, et résume les principaux points de la pratique.

Deux égides réniformes en occupent les angles et ont leur bord concave étiré en forme de coquille. Leur champ offre l’image d’une tête de méduse, avec sa chevelure de serpents, d’où jaillissent deux foudres. Ce sont là les emblèmes des matières initiales, l’une ardente, ignée, figurée par le masque de Gorgone et ses foudres ; l’autre aqueuse et froide, substance passive représentée sous l’aspect d’une coquille marine, que les philosophes nomment Mérelle, des mots grecs μήτηρ et ἕλη, mère de la lumière. La réaction mutuelle de ces éléments premiers, eau et feu, fournit le mercure commun, de qualité mixte, lequel est cette eau ignée ou ce feu aqueux qui nous sert de dissolvant pour la préparation du mercure philosophique.

Succédant aux égides, les bucrânes indiquent les deux mortifications qui apparaissent au début des travaux préliminaires : la première réalise le mercure commun et la seconde donne naissance au rebis hermétique. Ces têtes décharnées du bœuf solaire tiennent la place des crânes humains, des fémurs croisés, des ossements épars ou des squelettes complets de l’iconographie alchimique ; elles sont, comme eux, qualifiées têtes de corbeau. C’est l’épithète ordinaire appliquée aux matières en voie de décomposition et de corruption, lesquelles sont caractérisées dans le travail philosophal par l’aspect huileux et gras, l’odeur forte et nauséabonde, la qualité visqueuse et adhérente, la consistance mercurielle, la coloration bleue, violette ou noire. On remarquera les cordelettes qui lient les cornes de ces bucrânes ; elles sont croisées en forme de X, attribut divin et première manifestation de la lumière, auparavant diffuse dans les ténèbres de la terre minérale.

Quant au mercure philosophique, dont l’élaboration n’est jamais révélée, pas même sous le voile hiéroglyphique, nous en trouvons cependant l’effet sur l’un des boucliers décoratifs qui avoisinent l’acanthe médiane. Deux étoiles y sont gravées au-dessus du croissant lunaire, images du mercure double ou Rebis, que la coction transforme d’abord en soufre blanc, demi-fixe et fusible. Sous l’action du feu élémentaire, l’opération reprise et poursuivie conduit aux grandes réalisations finales, représentées, sur le bouclier opposé, par deux roses. Celles-ci, on le sait, marquent le résultat des deux Magistères, petit et grand, Médecine blanche et pierre rouge, dont la fleur de lys, que l’on voit au-dessous d’elles, consacre la vérité absolue. C’est le signe de la parfaite connaissance, l’emblème de la Sagesse, la couronne du philosophe, le sceau de la Science et de la Foi unies à la double puissance, spirituelle et temporelle, de la Chevalerie.


L’HOMME DES BOIS

HÉRAUT MYSTIQUE DE THIERS

Pittoresque sous-préfecture du Puy-de-Dôme, Thiers possède un remarquable et très élégant spécimen de l’architecture civile au XVe siècle. C’est la maison dite de l’Homme des Bois, construction à hourdis, réduite aujourd’hui au premier étage seul, mais que sa conservation surprenante rend précieuse aux amateurs d’art, comme aux dilettantes de notre moyen âge (pl. XVII).


THIERS (Puy-de-Dôme)
Maison de l'Homme des Bois (XVème siècle)
Planche XVII


Quatre baies fermées d’arcs en accolade, à nervures filetées et redentées, s’ouvrent sur la façade. Des colonnettes engagées, aux chapiteaux composés de masques grotesques coiffés de serre-tête à longues oreilles, les séparent entre elles et supportent autant de figurines abritées sous de légers dais, délicats et ajourés. Aux baies supérieures correspondent, en soubassement, des panneaux ornés de parchemins ; mais les piliers chanfreinés qui les bordent, à l’aplomb des colonnettes, montrent des gueules dévorantes de dragons en guise de chapiteaux.

Le sujet principal, qui sert d’enseigne au vieux logis, est un personnage analogue à celui que nous avons vu, manœuvrant un écot, sur le poteau cormier du manoir de Lisieux. Sculpté à la même place, presque avec les mêmes gestes, il semble se réclamer de la même tradition. On ne sait rien de lui, sinon qu’il achève son cinquième centenaire et que des générations de Thiernois l’ont toujours vu, depuis son édification, adossé au panneau de sa vieille demeure. Ce bas-relief sur bois, de taille large, mais assez rudimentaire, au dessin naïf, dont l’âge et les intempéries accusent le caractère heurté, représente un homme de haute stature, hirsute, vêtu de peaux cousues transversalement, le poil en dehors. Tête nue, il sourit, énigmatique, quelque peu distant, et s’appuie sur un long bâton terminé, à son extrémité supérieure, par une face de vieille, encapuchonnée et fort laide. Les pieds, nus, portent à plat sur une masse formée de sinuosités rudes, que leur grossièreté d’exécution ne permet guère d’identifier. Tel est cet Homme des Bois qu’un chroniqueur local appelle le Sphinx de Thiers. « Les Bitords, écrit-il, ne s’inquiètent ni de ses origines, ni de son geste, ni de son silence. Ils ne savent de lui qu’une chose, c’est le nom qu’il porte dans leur mémoire, le nom sauvage et sans grâce dont ils se servent pour parler de lui, et qui perpétue son souvenir à travers les âges. Les étrangers et les touristes sont plus sympathiques et plus curieux. Ils s’arrêtent devant lui comme devant un objet de prix. Ils détaillent à loisir les traits de sa physionomie et de son anatomie. Ils flairent une histoire pleine d’intérêt local et peut-être d’intérêt général. Ils interrogent leurs guides. Mais ces guides sont aussi ignorants et presque aussi muets que les Bitords gardiens de ce solitaire. Et celui-ci se venge de l’ignorance des uns et de la sottise des autres en gardant son secret. »

On s’est demandé si cette image ne représenterait pas un saint Christophe, en regard de celle d’un Enfant-Jésus qui aurait occupé le panneau opposé et vide de la façade. Mais, outre que personne ne garde aucun souvenir du sujet qui dissimulait jadis le hourdage droit, — à supposer qu’il ait pu exister, — il faudrait admettre que le socle portant notre ermite figurât des flots. Rien n’est moins sûr qu’une telle hypothèse. Comment expliquer, en effet, sa miraculeuse station sur les eaux, — sur des eaux dont la surface serait convexe ? D’ailleurs, l’absence seule de Jésus aux épaules du colosse justifie l’exclusion d’une ressemblance possible avec saint Christophe. En supposant même qu’il puisse incarner Offerus, — première personnalité du géant chrétien avant sa conversion, — on ne saurait donner aucune raison satisfaisante du vêtement simiesque qui imprime à notre statue son caractère particulier. Et si la légende assure que le passeur de Jésus dut déraciner un arbre afin de lutter contre la violence du courant et l’inexplicable pesanteur de son divin fardeau, elle ne signale point que cet arbre fût muni d’une effigie, d’une marque distinctive quelconque. Or, nous connaissons trop la haute conscience, la scrupuleuse fidélité qu’apportaient les « imaigiers » médiévaux dans la traduction de leurs sujets, pour accepter une supputation aussi peu fondée.

L’Homme des Bois, résultat d’une volonté nette et réfléchie, exprime nécessairement une idée précise et forte. On conviendra qu’il ne peut avoir été réalisé et placé là sans objet, et que, dans cet esprit, le souci décoratif semble n’intervenir qu’à titre secondaire. À notre avis, ce que l’on a voulu affirmer, ce que le bas-relief thiernois indique clairement, c’est qu’il désigne le logis d’un alchimiste inconnu. Il scelle l’ancienne demeure philosophale et en révèle le mystère. Son individualité hermétique incontestable se complète, s’accentue encore au contact des autres figurines qui lui font escorte. Et, s’ils n’ont ni l’envergure, ni l’énergie expressive du sujet principal, ces petits acteurs du Grand-Œuvre n’en sont guère moins instructifs. À tel point qu’on éprouverait la plus grande difficulté à résoudre l’énigme, si l’on omettait de comparer entre eux ces personnages symboliques. Quant au sens propre de l’Homme des Bois, il est surtout concentré dans la tête de matrone qui termine son sceptre rustique. Face de duègne au crâne serré d’un capuchon, telle apparaît ici, sous sa forme plastique, la version de notre Mère folle. C’est ainsi que le peuple désignait, — au temps des parodies joyeuses de la Fête de l’Âne, — les hauts dignitaires et maîtres de certaines institutions secrètes. L’Infanterie dijonnaise, ou Confrérie de la Mère folle, groupe d’initiés masqués sous des dehors rabelaisiens et des excentricités pantagruéliques, en est le dernier exemple. Or, la mère des fous, la Mère folle, n’est autre que la science hermétique elle-même, considérée dans toute l’étendue de son enseignement. Et, comme cette science confère à celui qui l’embrasse et la cultive, l’intégrale sagesse, il en résulte que le grand fou sculpté sur la façade thiernoise est en réalité un sage, puisqu’il s’appuie sur la Sapience, arbres sec et sceptre de la Mère folle. Cet homme simple, aux cheveux abondants et mal peignés, à la barbe inculte, cet homme de nature que ses connaissances traditionnelles portent à mépriser la vaniteuse frivolité des pauvres fous qui se croient sages, domine de haut les autres hommes, comme il domine l’amas de pierres qu’il foule aux pieds.

[Notons, en passant, que ce sont bien des pierres amassées, ou quelque roche fissurée, et non des flots, qui sont reproduits ici. Nous en trouvons la preuve évidente sur un sujet du XVIe siècle, situé dans la même région : le bas-relief d’Adam et Ève, à Montferrand (Puy-de-Dôme). On y remarque nos premiers parents, tentés par le serpent à tête humaine, enroulé autour de l’arbre paradisiaque. Le sol de cette belle composition y est traité de la même façon, et l’arbre de vie développe ses racines autour d’un monticule en tous points semblable à celui sur lequel se dresse l’Homme des Bois.]

C’est lui l’Illuminé, parce qu’il a reçu la lumière, l’illumination spirituelle. Derrière un masque d’indifférente sérénité, il conserve son mutisme et met son secret à l’abri des vaines curiosités, de l’activité stérile des histrions de la comédie humaine. C’est lui, ce silencieux, qui représente pour nous le Myste antique (du grec Μύστης, chef des initiés), incarnation grecque de la science mystique ou mystérieuse (μυστήριον, dogme secret, ésotérisme) (pl. XVIII).


THIERS (Puy-de-Dôme)
L'Homme des Bois
Planche XVIII


[Μύστης a pour racine μύω, se taire, garder le silence, céler, d’où notre vieux mot musser, correspondant au picard mucher, cacher, dissimuler.]

Mais, à côté de sa fonction ésotérique, laquelle nous montre ce que doit être l’alchimiste, savant d’esprit simple, scrutateur attentif de la nature, qu’il cherchera à toujours imiter, comme le singe imite l’homme [C’est la raison de son aspect vestimentaire et de son appellation locale.], l’Homme des Bois en révèle une autre. Et celle-ci complète celle-là. Car le fou, emblème humanisé des enfants d’Hermès, évoque encore le mercure lui-même, unique et propre matière des sages. C’est cet artifex in opere dont parle l’Hymne de l’Église chrétienne, cet artisan caché au centre de l’ouvrage, capable de tout faire avec l’aide extérieure de l’alchimiste. C’est donc lui le maître absolu de l’Œuvre, le travailleur obscur et jamais oisif, l’agent secret et le fidèle ou loyal serviteur du philosophe. Et c’est cette incessante collaboration de la prévoyance humaine et de l’activité naturelle, cette dualité de l’effort combiné et dirigé vers un même but, qu’exprime le grand symbole thiernois. Quant au moyen par lequel le mercure philosophique se fait connaître et peut être identifié, nous allons maintenant le découvrir.

Dans un vieil almanach qui, avec les Clavicules de Salomon et les Secrets du Grand Albert, constituait autrefois le plus clair du bagage scientifique des colporteurs, on trouve, parmi les planches illustrant le texte, une singulière gravure sur bois. [Le grand Calendrier ou Compost des Bergers, composé par le Berger de la Grand’Montagne, fort utile et profitable à gens de tous estats, reformé selon le Calendrier de N. S. Père le Pape Grégoire XIII. À Lyon, chez Louys Odin, 1633.] Elle représente un squelette entouré d’images destinées à marquer les correspondances planétaires « avec celles des parties du corps qui y ont regard et domination ». Or, tandis que le Soleil nous offre, dans ce dessin, sa face rayonnante, et la Lune son profil serti du croissant, Mercure, lui, apparaît sous l’aspect d’un fou de cour. On le voit, coiffé du capuce à pèlerine d’où pointent deux longues oreilles, — comme les chapiteaux que nous avons signalés à la base des figurines, — tenir un caducée en guise de marotte. Afin qu’on ne puisse se méprendre, l’artiste a pris le soin d’inscrire le nom de chaque planète sous son propre signe. Il y a donc bien là une véritable formule symbolique, utilisée au moyen âge pour la traduction ésotérique du Mercure céleste et du vif-argent des sages. D’ailleurs, il suffit de se rappeler que le mot français fou (on disait jadis fol) vient du latin follis, soufflet à l’usage du feu, pour éveiller l’idée du souffleur, épithète méprisante donnée aux spagyristes médiévaux. Plus tard même, au XVIIe siècle, il n’est pas rare de rencontrer, dans les caricatures des émules de Jacques Callot, quelques grotesques exécutés avec l’esprit symbolique dont nous étudions les manifestations philosophales. Nous conservons le souvenir de certain dessin représentant un bouffon assis, les jambes croisées en X, et dissimulant derrière son dos un volumineux soufflet. On ne saurait donc se montrer surpris que les fous de cour, dont plusieurs sont restés célèbres, eussent une origine hermétique. Leur costume bigarré, leur étrange accoutrement, — ils portaient à la ceinture une vessie qu’ils qualifiaient de lanterne, — leurs saillies, leurs mystifications le prouvent, ainsi que ce rare privilège, qui les rattachait aux philosophes, de dire impunément de hardies vérités. Enfin, le mercure, appelé le Fou du Grand-Œuvre, à cause de son inconstance et de sa volatilité, voit sa signification confirmée dans la première lame du tarot, intitulée le Fou ou l’Alchimiste. [Quelques occultistes placent le Fou ou l’Alchimiste à la fin des vingt et une cartes du jeu, c’est-à-dire après celle qui figure le Monde, et à laquelle on attribue la plus haute valeur. Un tel ordre serait sans conséquence, — le Fou, dépourvu de numéro, étant hors série, — si nous ignorions que le tarot, hiéroglyphe complet du Grand-Œuvre, contient les vingt et une opérations ou phases par lesquelles passe le mercure philosophique avant d’atteindre la perfection finale de l’Élixir. Or, puisque l’ouvrage s’exécute précisément par le fou ou mercure préparé, soumis à la volonté de l’opérateur, il nous semble logique de nommer les artisans avant les phénomènes qui doivent naître de leur collaboration.]

Au surplus, la marotte des fous, qui est positivement un hochet (κρόταλον), objet d’amusement des tout petits et joujou du premier âge, ne diffère pas du caducée. [En grec, κρόταλον, grelot, correspond à notre crotale, ou serpent à sonnettes, et l’on sait que tous les serpents sont, en hermétisme, des hiéroglyphes du mercure des sages.] Les deux attributs offrent entre eux une évidente analogie, quoique la marotte exprime, en plus, cette simplicité native que possèdent les enfants et que la science exige des sages. L’un et l’autre sont des images semblables. Momos et Hermès portent le même instrument, signe révélateur du mercure. Tracez un cercle à l’extrémité supérieure d’une verticale, ajoutez au cercle deux cornes, et vous aurez le graphique secret utilisé par les alchimistes médiévaux pour désigner leur matière mercurielle. [Ce n’est qu’au XVIe siècle qu’un barre transversale fut ajoutée à la hampe primitive, de manière à figurer la croix, image de mort et de résurrection.] Or, ce schéma, qui reproduit assez fidèlement et la marotte et le caducée, était connu de l’antiquité ; on l’a découvert gravé sur une stèle punique de Lilybée. [Philippe Berger, Revue archéologique, avril 1884.] En somme, la marotte des fous nous paraît être un caducée, d’ésotérisme plus transparent que la verge aux serpents, surmontée ou non du pétase ailé. Son nom, diminutif de mérotte, petite mère, selon certains, ou de Marie, la mère universelle, selon d’autres, souligne la nature féminine et la vertu génératrice du mercure hermétique, mère et nourrice de notre roi.

Moins évocateur est le caducée, qui retient, dans la langue grecque, le sens d’annonciateur. Les mots κηρύκειον et κηρύκιον, caducée, marquent tous deux le héraut ou crieur public ; seule, leur commune racine, κῆρυξ, le coq (parce que cet oiseau annonce le lever du jour et de la lumière, l’aurore), exprime l’une des qualités du vif-argent secret. C’est la raison pour laquelle le coq, héraut du soleil, était consacré au dieu Mercure et figure sur nos clochers d’églises. Si rien, dans le bas-relief de Thiers, ne rappelle cet oiseau, on ne peut nier toutefois qu’il soit caché sous le vocable du caducée, que tient à deux mains notre héraut. Car le bâton ou sceptre que portaient les officiers de la Hérauderie s’appelait caducée comme la verge d’Hermès. On sait de plus qu’il rentrait dans les attributions des hérauts d’élever, en signe de victoire ou d’heureux événement, des sortes de monuments commémoratifs nommés Mont-joie. C’étaient de simples monticules ou monceaux de pierres, des monts de joie. L’Homme des Bois nous apparaît donc comme étant à la fois le représentant du mercure, ou fou de nature, et le héraut mystique, ouvrier merveilleux que son chef-d’œuvre élève sur la mont-joie, signe révélateur de sa victoire matérielle. Et si ce roi d’armes, ce triomphateur, préfère à l’opulente dalmatique des hérauts sa tunique de faune, c’est dans le dessein de montrer aux autres le droit chemin qu’il a pris lui-même, la prudente simplicité qu’il a su observer, l’indifférence qu’il manifeste à l’égard des biens terrestres et de la gloire mondaine.

À côté d’un sujet d’aussi grande allure, les petits personnages qui l’accompagnent n’ont qu’un rôle très effacé ; on aurait tort cependant d’en négliger l’étude. Aucun détail n’est superflu en iconographie hermétique, et ces humbles dépositaires d’arcanes, modestes images de la pensée ancestrale, méritent d’être interrogés, examinés avec soin. C’est moins dans un but décoratif, qu’avec l’intention charitable d’éclairer ceux qui leur témoigneront de l’intérêt, qu’ils ont été placés là. En ce qui nous concerne, nous ne nous sommes jamais repenti d’avoir consacré trop de temps et d’attention à l’analyse d’hiéroglyphes de ce genre. Souvent, ils nous ont apporté la solution de problèmes abstrus et, dans l’application, le succès que nous cherchions vainement à obtenir sans le secours de leur enseignement.

Les figurines, sculptées sous leur dais, et que supportent les marottes des chapiteaux, sont au nombre de cinq. Quatre d’entre elles portent le manteau du philosophe, qu’elles écartent pour montrer les différents emblèmes de leur charge. La plus éloignée de l’Homme des Bois se dresse dans l’encoignure formée par le retour d’angle d’une petite niche moderne, de style gothique, qui abrite derrière ses vitres une statuette de la Vierge. C’est un homme très chevelu, à barbe longue, qui tient dans sa main gauche un livre et serre de la droite la hampe d’un épieu ou d’une lance. Ces attributs, fort suggestifs, désignent formellement les deux matières, active et passive, dont la réaction mutuelle fournit, à la fin du combat philosophique, la première substance de l’Œuvre. Certains auteurs, — Nicolas Flamel et Basile Valentin en particulier, — ont donné à ces éléments l’épithète conventionnelle de dragons ; le dragon céleste, qu’ils représentent ailé, caractérise le corps volatil, le dragon terrestre, aptère, désigne le corps fixe. « De ces deux dragons ou principes métalliques, écrit Flamel, j’ay dict au Sommaire sus allégué, que l’ennemy enflammeroit par son ardeur le feu de son ennemy, et qu’alors, si l’on y prenoit garde, on verroit par l’air une fumée venimeuse et mal odorante, trop pire en flamme et en poison que n’est la teste envenimée d’un serpent et dragon babylonien. » [Le Livre des Figures Hierogliphiques. Op. cit.] Généralement, et lorsqu’ils ne parlent que du dragon, c’est le volatil que les philosophes envisagent. C’est lui qu’ils recommandent de tuer, en le perçant d’un coup de lance ; et cette opération fait chez eux le sujet de fables nombreuses, d’allégories variées. L’agent y est voilé sous divers noms, de valeur ésotérique semblable : Mars, Marthe, Marcel, Michel, Georges, etc., et ces chevaliers de l’art sacré, après une lutte ardente dont ils sortent toujours victorieux, ouvrent, au flanc du serpent mythique, une large blessure d’où jaillit un sang noir, épais et visqueux.

[Le mythe du dragon et du chevalier qui l’attaque joue un rôle important dans les légendes héroïques ou populaires, ainsi que dans les mythologies de tous les peuples. Les récits scandinaves, aussi bien que les asiatiques, nous décrivent ces exploits. Au moyen âge, le chevalier Gozon, le chevalier de Belzunce, saint Romain, etc., combattent et tuent le dragon. La fable chinoise serre de plus près la réalité. Elle nous raconte que le célèbre alchimiste Hujumsin, mis au rang des dieux pour avoir découvert la pierre philosophale, avait tué un horrible dragon qui ravageait le pays et attaché la dépouille de ce monstre au fût d’une colonne « que l’on voit encore aujourd’hui », dit la légende. Après quoi il s’était élevé dans le ciel.]

Telle est la secrète vérité que proclame, du haut de sa chaire de bois, le héraut séculaire, inerte et muet, chevillé au corps de son vieux logis.

Le second personnage se montre plus discret et plus réservé ; il soulève à peine le pan de son manteau, mais ce geste permet de distinguer un gros livre fermé qu’il tient pressé contre sa ceinture. Nous en reparlerons bientôt.

À celui-ci succède un chevalier d’énergique attitude, qui étreint la poignée de son estoc. Arme nécessaire, qu’il utilisera pour ôter la vie au lion terrestre et volant, ou griffon, hiéroglyphe mercuriel que nous avons étudié sur le manoir de Lisieux. Nous retrouvons ici l’exposé emblématique d’une opération essentielle, celle de la fixation du mercure et de sa mutation partielle en soufre fixe. « Le sang fixe du Lyon rouge, dit à ce propos Basile Valentin, est faict du sang volatil du Lyon verd, parquoy ils sont tous deux d’une mesme nature. » [Les Douze Clefs de Philosophie. Op.cit., liv II, p. 140.] Notons qu’il existe peu de versions différentes dans les paraboles dont se servent les auteurs pour décrire ce travail ; la plupart, en effet, se bornent à représenter le combat du chevalier et du lion, ainsi qu’on peut le remarquer au château de Coucy (tympan de la porte du donjon), et sur l’un des bas-reliefs du Carroir doré, à Romorantin (pl. XIX).


ROMORANTIN
Le Carroir doré
Planche XIX


[Le Carroir doré, logis de bois du XVe siècle, comprend un rez-de-chaussée dont il ne reste plus que la structure et un grenier à pignon ajouté postérieurement. Les maisons, comme les livres et les hommes, ont parfois une étrange destinée. Le mauvais sort voulut que cette jolie demeure perdît ses tourelles d’angle. Bâtie, en effet, à l’intersection de deux rues, elle forme pan coupé, et l’on sait quel parti les constructeurs médiévaux savaient tirer de telle disposition, en chanfreinant, en arrondissant les saillies latérales des encorbellements, à l’aide de tourelles, de bretèches ou d’échauguettes. Il est à présumer que le Carroir doré, si nous en jugeons par la forme évasée des poteaux cormiers établis en porte à faux, devait présenter cet aspect harmonieux et original qu’affectionnait l’esthétique médiévale. Malheureusement, il n’en subsiste aujourd’hui que les corbeaux scuptés, frustes, à demi vermoulus, misérables expansions osseuses, rotules décharnées d’un squelette de bois.]

De la figurine qui suit, nous ne saurions donner une interprétation exacte. Elle est malheureusement mutilée, et nous ignorons quels emblèmes elle présentait de ses mains aujourd’hui rompues. Seule du cortège symbolique de l’Homme des Bois, cette jeune femme au bliaud largement ouvert, auréolée, méditative, affecte un caractère nettement religieux et pourrait vraisemblablement représenter une vierge. Dans ce cas, nous y verrions l’hiéroglyphe humanisé de notre premier sujet. Mais ce n’est là qu’une hypothèse, et rien ne nous permet d’en développer l’argumentation. Nous passerons donc sur ce gracieux motif, en regrettant qu’il soit incomplet, pour étudier le dernier des figurants, le Pèlerin.

Notre voyageur, sans aucun doute, a longtemps cheminé ; pourtant, son sourire dit assez combien il est joyeux et satisfait d’avoir accompli son vœu. Car la besace vide, le bourdon sans calebasse indiquent que ce digne fils de l’Auvergne n’a plus désormais à se préoccuper du boire ni du manger. Par surcroît la coquille fixée au chapeau, insigne spécial des pèlerins de Saint-Jacques, prouve qu’il nous revient tout droit de Compostelle. Il rapporte, l’infatigable piéton, le livre ouvert, – ce livre orné des belles images que Flamel ne savait expliquer, — qu’une révélation mystérieuse lui permet à présent de traduire et de mettre en action. Ce livre, bien qu’il soit fort commun, que chacun le puisse aisément acquérir, ne peut cependant être ouvert, c’est-à-dire compris, sans révélation préalable. Dieu seul, par l’intercession de « monsieur saint Jacques », accorde seulement à ceux qu’il en juge dignes le trait de lumière indispensable. C’est le livre de l’Apocalypse, aux feuillets fermés de sept sceaux, le livre initiatique que nous présentent les personnages chargés d’exposer les hautes vérités de la science. Saint Jacques, disciple du Sauveur, ne le quitte point ; avec la calebasse, le bourdon bénit et la coquille, il possède les attributs nécessaires à l’enseignement caché des pèlerins du Grand-Œuvre. C’est là le premier secret, celui que les philosophes ne révèlent point et qu’ils réservent sous l’expression énigmatique du Chemin de Saint-Jacques. [C’est ainsi qu’on appelle encore la Voie lactée. Les mythologues grecs nous disent que les dieux empruntaient cette voie pour se rendre au palais de Zeus et que les héros la prenaient également pour entrer dans l’Olympe. Le Chemin de Saint-Jacques est la route étoilée, accessible aux élus, aux mortels valeureux, savants et persévérants.]

Ce pèlerinage, tous les alchimistes sont obligés de l’entreprendre. Au figuré du moins, car c’est là un voyage symbolique, et celui qui désire en tirer profit ne peut, fût-ce un seul instant, quitter le laboratoire. Il lui faut veiller sans trêve le vase, la matière et le feu. Il doit, jour et nuit, demeurer sur la brèche. Compostelle, cité emblématique, n’est point située en terre espagnole, mais dans la terre même du sujet philosophique. Chemin rude, pénible, plein d’imprévu et de danger. Route longue et fatigante que celle par laquelle le potentiel devient actuel et l’occulte manifeste ! C’est cette opération délicate de la première matière, ou mercure commun, que les sages ont voilée sous l’allégorie du pèlerinage de Compostelle.

Notre mercure, nous croyons l’avoir dit, est ce pèlerin, ce voyageur auquel Michel Maïer a consacré l’un de ses meilleurs traités. [Viatorium : Hoc est de Montibus Planetarum septem seu metallorum. Rouen, Jean Berthelin, 1651.] Or, en utilisant la voie sèche, représentée par le chemin terrestre que suit, au départ, notre pérégrin, on parvient à exalter peu à peu la vertu diffuse et latente, transformant en activité ce qui n’était qu’en puissance. L’opération est achevée lorsque paraît à la surface une étoile brillante, formée de rayons émanant d’un centre unique, prototype des grandes roses de nos cathédrales gothiques. C’est là le signe certain que le pèlerin est parvenu heureusement au terme de son premier voyage. Il a reçu la bénédiction mystique de saint Jacques, confirmée par l’empreinte lumineuse qui rayonnait, dit-on, au-dessus du tombeau de l’apôtre. L’humble et commune coquille qu’il portait au chapeau s’est changée en astre éclatant, en auréole de lumière. Matière pure, dont l’étoile hermétique consacre la perfection : c’est maintenant notre compost, l’eau bénite de Compostelle (lat. compos, qui a reçu, possède, — stella, l’étoile), et l’albâtre des sages (albastrum, contraction de alabastrum, étoile blanche). C’est aussi le vase aux parfums, le vase d’albâtre (gr. ἀλάβαστρον, lat. alabastrus) et le bouton naissant de la fleur de sapience, rosa hermetica.

De Compostelle, le retour peut s’effectuer soit par la même voie, suivant un itinéraire différent, soit par la voie humide ou maritime, la seule que les auteurs indiquent dans leurs ouvrages. En ce cas, le pèlerin, choisissant la route maritime, s’embarque sous la conduite d’un pilote expert, médiateur éprouvé, capable d’assurer la sauvegarde du vaisseau durant toute la traversée. Tel est le rôle ingrat qu’assume le Pilote de l’onde vive [C’est le titre d’un ouvrage alchimique de Mathurin Eyquem, sieur de Martineau, paru chez Jean d’Houry. Paris, 1678.], car la mer est semée d’écueils et les tempêtes y sont fréquentes.

Ces suggestions aident à comprendre l’erreur dans laquelle quantité d’occultistes sont tombés, en prenant le sens littéral de récits purement allégoriques, écrits avec l’intention d’enseigner aux uns ce qu’il fallait cacher aux autres. Albert Poisson lui-même s’est laissé prendre au stratagème. Il a cru que Nicolas Flamel, quittant dame Pernelle, sa femme, son école et ses enluminures, avait réellement accompli, à pied et par la route ibérique, le vœu formé devant l’autel de Saint-Jacques-la-Boucherie, sa paroisse. Or, nous certifions, — et l’on peut avoir confiance en notre sincérité, — que jamais Flamel ne sortit de la cave où ardaient ses fourneaux. Celui qui sait ce qu’est le bourdon, la calebasse et la mérelle du chapeau de saint Jacques, sait aussi que nous disons la vérité. En se substituant aux matériaux et en prenant modèle sur l’agent interne, le grand Adepte observait les règles de la discipline philosophique et suivait l’exemple de ses prédécesseurs. Raymond Lulle nous dit qu’il fit, en 1267, aussitôt après sa conversion et à l’âge de trente-deux ans, le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Tous les maîtres ont donc employé l’allégorie ; et ces relations imaginaires, que les profanes prendraient pour des réalités ou des contes ridicules, selon le sens des versions, sont précisément celles où la vérité s’affirme avec le plus de clarté. Basile Valentin termine son premier livre, qui sert d’introduction aux Douze Clefs, par une échappée dans l’Olympe. Il fait parler les dieux, et chacun d’eux, à commencer par Saturne, donne son avis, prodigue ses conseils, explique son influence propre sur la marche du grand labeur. Bernard Trévisan ne dit, en quarante pages, que fort peu de choses ; mais l’intérêt de son Livre de la Philosophie naturelle des métaux se dégage des quelques feuillets qui composent sa célèbre Parabole. Vinceslas Lavinius de Moravie donne le secret de l’Œuvre, en une quinzaine de lignes, dans l’Énigme du Mercure philosophal que l’on trouve au Traité du Ciel terrestre. L’un des manuels alchimiques les plus réputés au moyen âge, le Code de Vérité, appelé aussi Turba Philosophorum, contient une allégorie où plusieurs artistes, en une scène pathétique qu’anime l’esprit de Pythagore, jouent le drame chimique du Grand-Œuvre. Un ouvrage anonyme classique, que l’on attribue généralement au Trévisan, le Songe Verd, expose la pratique sous la formule traditionnelle de l’artisan transporté, pendant son sommeil, sur une terre céleste, peuplée d’habitants inconnus vivant au milieu d’une flore merveilleuse. Chaque auteur choisit le thème qui lui plaît et le développe au gré de sa fantaisie. Le Cosmopolite reprend les dialogues familiers de l’époque médiévale et s’inspire de Jehan de Meung. Plus moderne, Cyliani cache la préparation du mercure sous la fiction d’une nymphe, qui le guide et le dirige dans ce labeur. Quant à Nicolas Flamel, il s’écarte des sentiers battus et des fables consacrées ; plus original sinon plus clair, il préfère se déguiser lui-même sous les traits du sujet des sages et laisser à qui saura la comprendre cette autobiographie, révélatrice mais supposée.

Toutes les effigies de Flamel le représentaient en pèlerin. C’est ainsi qu’il figurait au porche de l’église Saint-Jacques-la-Boucherie et à celui de Sainte-Geneviève-des-Ardents ; c’est dans le même accoutrement qu’il se fit peindre sur l’arche du cimetière des Innocents. Le Dictionnaire historique de Louis Moreri cite un portrait peint de Nicolas Flamel, que l’on voyait exposé du temps de Borel, — c’est-à-dire vers 1650, — chez M. des Ardres, médecin. Là encore, l’Adepte avait revêtu le costume qu’il affectionnait tout particulièrement. Détail singulier, « son bonnet était de trois couleurs, noir, blanc, rouge », colorations des trois phases principales de l’Œuvre. En imposant aux statuaires et aux peintres cette formule symbolique, Flamel alchimiste dissimulait la personnalité bourgeoise de Flamel écrivain sous celle de saint Jacques-le-Majeur, hiéroglyphe du mercure secret. Ces images n’existent plus aujourd’hui, mais nous pouvons en avoir une idée assez exacte par les statues de l’apôtre, exécutées à la même époque. Une œuvre magistrale du XIVe siècle, appartenant à l’abbaye de Westminster, nous montre saint Jacques revêtu du manteau, la musette au côté, coiffé du large chapeau orné de la coquille. Il tient en sa main gauche le livre fermé, enveloppé d’une housse formant étui. Seul, le bourdon, sur lequel il s’appuyait de la main droite, a disparu (pl. XX).


LONDRES - ABBAYE DE WESTMINSTER
Statue de saint Jacques le Majeur
Planche XX


Ce livre fermé, symbole parlant du sujet dont se servent les alchimistes et qu’ils emportent au départ, est celui que tient avec tant de ferveur le second personnage de l’Homme des Bois ; le livre signé de figures permettant de le reconnaître, d’en apprécier la vertu et l’objet. Le fameux manuscrit d’Abraham le Juif, dont Flamel prend avec lui une copie des images, est un ouvrage du même ordre et de semblable qualité. Ainsi la fiction, substituée à la réalité, prend corps et s’affirme dans la randonnée vers Compostelle. On sait combien l’Adepte se montre avare de renseignements au sujet de son voyage, qu’il effectue d’une seule traite. « Donc en ceste mesme façon [C’est-à-dire sous l’habit de pèlerin avec lequel il se fit représenter plus tard au charnier des Innocents.], se borne-t-il à écrire, je me mis en chemin et tant fis que j’arrivais à Montjoye et puis à Saint-Jacques, où, avec une grande dévotion, j’accomplis mon vœu. » Voilà, certes, une description réduite à sa plus simple expression. Nul itinéraire, aucun incident, pas la moindre indication sur la durée du trajet. Les Anglais occupaient alors tout le territoire : Flamel n’en dit mot. Un seul terme cabalistique, celui de Montjoye, que l’Adepte, évidemment, emploie à dessein. C’est l’indice de l’étape bénie, longtemps attendue, longtemps espérée, où le livre est enfin ouvert, le mont joyeux à la cime duquel brille l’astre hermétique.

[La légende de saint Jacques, rapportée par Albert Poisson, contient la même vérité symbolique. « En 835, Théodomir, évêque d’Iria, fut informé par un montagnard que, sur une colline boisée, à quelque distance à l’ouest du mont Pedroso, on apercevait la nuit une lumière douce, légèrement bleuâtre et, quand le ciel était sans nuages, on voyait une étoile d’un merveilleux éclat au-dessus de ce même lieu. Théodomir se rendit avec tout son clergé sur la colline ; on fit des fouilles à l’endroit indiqué et on trouva dans un cercueil de marbre un corps parfaitement conservé, que des indices certains révélèrent être celui de l’apôtre saint Jacques. » La cathédrale actuelle, destinée à remplacer l’église primitive, détruite par les Arabes en 997, fut construite en 1082.]

La matière a subi une première préparation, le vulgaire vif-argent s’est mué en hydrargyre philosophique, mais nous n’apprenons rien de plus. La route suivie est sciemment tenue secrète.

L’arrivée à Compostelle implique l’acquisition de l’étoile. Mais le sujet philosophal est trop impur pour subir la maturation. Notre mercure doit s’élever progressivement au suprême degré de pureté requise par une série de sublimations nécessitant l’aide d’une substance spéciale, avant d’être partiellement coagulé en soufre vif. Pour initier son lecteur à ces opérations, Flamel raconte qu’un marchand de Boulogne, — que nous identifions au médiateur indispensable, — le mit en relations avec un rabbin juif, maître Canches, « homme fort sçavant es sciences sublimes ». [Boulogne présente quelque analogie avec le grec Βουλαῖος, qui préside aux conseils. Diane était surnommée Βουλαία, déesse du bon conseil.] Nos trois personnages ont ainsi leurs rôles respectifs parfaitement établis. Flamel, nous l’avons dit, représente le mercure philosophique ; son nom même parle comme un pseudonyme choisi tout exprès. Nicolas, en grec Νικόλαος, signifie vainqueur de la pierre (de Νίκη, victoire et λᾶος, pierre, rocher). Flamel se rapproche du latin Flamma, flamme ou feu, exprimant la vertu ignée et coagulante que possède la matière préparée, vertu qui lui permet de lutter contre l’ardeur du feu, de s’en nourrir et d’en triompher. Le marchand tient lieu d’intermédiaire dans la sublimation, laquelle réclame un feu violent. [Intermédiaire, en grec, se dit μεσίτης, rac. μέσος, qui est au milieu, qui se tient entre deux extrêmes. C’est notre Messie, qui remplit dans l’Œuvre la fonction médiatrice du Christ entre le Créateur et sa créature, entre Dieu et l’homme.] Dans ce cas, ἔμπορος, marchand, est mis pour ἔμπυρος, qui est travaillé au moyen du feu. C’est notre feu secret, appelé Vulcain lunatique par l’auteur de l’Ancienne Guerre des Chevaliers. Maître Canches, que Flamel nous présente comme son initiateur, exprime le soufre blanc, principe de coagulation et de sécheresse. Ce nom vient du grec Κάγκανος, sec, aride, rac. καγκαίνω, chauffer, dessécher, vocables dont le sens exprime la qualité styptique que les anciens attribuent au soufre des philosophes. L’ésotérisme se complète par le mot latin Candens, qui indique ce qui est blanc, d’un blanc pur, éclatant, obtenu par le feu, ce qui est ardent et embrasé. On ne saurait mieux caractériser, d’un mot, le soufre dans le plan physico-chimique, et l’Initié ou Cathare dans le domaine philosophique.

Flamel et maître Canches, alliés par une indéfectible amitié, vont maintenant voyager de concert. Le mercure, sublimé, manifeste sa partie fixe, et cette base sulfureuse marque le premier stade de coagulation. L’intermédiaire est abandonné ou disparaît : il n’en sera plus question désormais. Les trois se trouvent réduits à deux, — soufre et mercure, — lesquels réalisent ce qu’on est convenu d’appeler l’amalgame philosophique, simple combinaison chimique non encore radicale. C’est ici qu’intervient la coction, opération chargée d’assurer au compost, nouvellement formé, l’union indissoluble et irréductible de ses éléments, et leur transformation complète en soufre rouge fixe, médecine du premier ordre selon Geber.

Les deux amis s’accordent pour opérer leur retour par mer, au lieu d’emprunter la voie terrestre. Flamel ne nous dit point les causes de cette résolution, qu’il se contente de soumettre à l’appréciation des investigateurs. Quoi qu’il en soit, la seconde partie du périple est longue, dangereuse, « incertaine et vaine, dit un auteur anonyme, s’il s’y glisse la moindre erreur ». Certes, à notre avis, la voie sèche serait préférable, mais nous n’avons pas le choix. Cyliani avertit son lecteur qu’il ne décrit la voie humide, pleine de difficultés et d’imprévu, que par devoir. Notre Adepte juge de même, et nous devons respecter sa volonté. Il est notoire qu’un grand nombre de nautoniers, peu expérimentés, ont fait naufrage dès leur première traversée. On doit toujours veiller à l’orientation du navire, manœuvrer avec prudence, craindre les sautes de vent, prévoir la tempête, se tenir sur le qui-vive, éviter le gouffre de Charybde et l’écueil de Scylla, lutter sans cesse, nuit et jour, contre la violence des flots. Ce n’est pas une mince besogne que de diriger la nef hermétique, et maître Canches, que nous soupçonnons avoir servi de pilote et de conducteur à Flamel argonaute, devait être fort habile en la matière… C’est d’ailleurs le cas du soufre, qui résiste énergiquement aux assauts, à l’influence détersive de l’humidité mercurielle, mais finit par être vaincu et par mourir sous ses coups. Grâce à son compagnon, Flamel put débarquer sain et sauf à Orléans (or-léans, l’or est là), où le voyage maritime devait naturellement et symboliquement s’achever. Malheureusement, à peine sur la terre ferme, maître Canches, le bon guide, meurt, victime des grands vomissements qu’il avait soufferts sur les eaux. Son ami éploré le fait inhumer dans l’église Sainte-Croix et revient chez lui, seul, mais instruit et satisfait d’avoir atteint le but de ses désirs. [Semblable à celle du Christ, la passion du soufre, qui meurt afin de racheter ses frères métalliques, s’achève par la croix rédemptrice.]

Ces vomissements du soufre sont les meilleurs indices de sa dissolution et mortification. Parvenu à cette phase, l’Œuvre prend, à la superficie, l’aspect d’un « brouet gras et saupoudré de poivre », — brodium saginatum piperatum, disent les textes. Dès lors, le mercure se noircit chaque jour davantage et sa consistance devient sirupeuse puis pâteuse. Lorsque le noir atteint son maximum d’intensité, la putréfaction des éléments est accomplie et leur union réalisée ; tout apparaît ferme dans le vase jusqu’à ce que la masse solide se craquelle, se gerce, s’effrite et tombe finalement en poudre amorphe, noire comme du charbon. « Tu verras alors, écrit Philalèthe, une couleur noire remarquable, et toute la terre sera desséchée. La mort du composé est arrivée. Les vents cessent et toutes choses entrent dans le repos. C’est la grande éclipse du soleil et de la lune ; aucun luminaire ne luit plus sur la terre, et la mer disparaît. » [Introïtus apertus ad occlusum Regis palatium. Op. cit., ch. XX, 6.] Nous comprenons ainsi pourquoi Flamel relate la mort de son ami ; pourquoi celui-ci, ayant subi la dislocation de ses parties par une sorte de crucifixion, eut sa sépulture placée sous l’invocation et le signe de la sainte Croix. Ce que nous saisissons moins, c’est l’éloge funèbre, assez paradoxal, que prononce notre Adepte en faveur du rabbin : « Que Dieu ayt son âme, s’écrie-t-il, car il mourut bon chrestien. » Sans doute n’avait-il en vue que le supplice fictif enduré par son compagnon philosophique.

Ce sont là, étudiés dans l’ordre même du récit, les rapports, — trop éloquents pour être taxés de simples coïncidences, — qui ont contribué à établir notre conviction. Ces concordances singulières et précises démontrent que le pèlerinage de Flamel est une pure allégorie, une fiction très adroite et fort ingénieuse du labeur alchimique auquel s’est livré le charitable et savant homme. Il nous reste maintenant à parler de l’ouvrage mystérieux, de ce Liber qui fut la cause initiale du périple imaginaire, et à dire quelles vérités ésotériques il est chargé de révéler.

Malgré l’opinion de certains bibliophiles, nous confessons qu’il nous a toujours été impossible de croire à la réalité du Livre d’Abraham le Juif, ni à ce qu’en rapporte son heureux possesseur dans ses Figures Hierogliphiques. À notre avis, ce fameux manuscrit aussi inconnu qu’introuvable, paraît n’être qu’une autre invention du grand Adepte, destinée, comme la précédente, à instruire les disciples d’Hermès. C’est un précis des caractères qui distinguent la matière première de l’Œuvre, ainsi que des propriétés qu’elle acquiert par sa préparation. Nous entrerons, à ce propos, dans quelques détails propres à justifier notre thèse et à fournir d’utiles indications aux amateurs de l’art sacré. Fidèle à la règle que nous nous sommes imposée, nous limiterons notre explication aux points importants de la pratique, en évitant avec soin de substituer de nouvelles figures à celles que nous aurons dévoilées. Ce sont des choses certaines, positives et véritables que nous enseignons, des choses vues de nos yeux, mille fois touchées de nos mains, sincèrement décrites, afin de remettre dans la voie simple et naturelle les errants et les abusés.

L’ouvrage légendaire d’Abraham nous est seulement connu par la description que Nicolas Flamel en a laissée dans son célèbre traité. [Le Livre des Figures Hierogliphiques de Nicolas Flamel, escrivain…, traduit du latin en françois par P. Arnauld, dans Trois Traitez de la Philosophie naturelle. Paris, Guil. Marette, 1612.] C’est à cette unique relation, laquelle comporte une prétendue copie du titre, que se borne notre documentation bibliographique.

Au témoignage d’Albert Poisson, le cardinal de Richelieu l’aurait eu en sa possession ; il étaie son hypothèse sur la saisie des papiers d’un certain Dubois, pendu après avoir été torturé, qui passait, à tort ou à raison, pour être le dernier descendant de Flamel. [Albert Poisson, L’Alchimie au XIVe siècle. Nicolas Flamel. Paris, Chacornac, 1893]

[Flamel mourut le 22 mars 1418, jour de fête des alchimistes traditionnels. C’est en effet l’équinoxe de printemps qui ouvre l’ère des travaux du Grand-Œuvre.]

Cependant, rien ne prouve que Dubois ait hérité du singulier manuscrit, et moins encore que Richelieu s’en soit emparé, puisque ce livre n’a jamais été signalé nulle part depuis la mort de Flamel. On voit parfois, il est vrai, de loin en loin, passer dans le commerce de soi-disant copies du Livre d’Abraham ; celles-ci, en très petit nombre, ne présentent aucun rapport les unes avec les autres, et se trouvent réparties dans quelques bibliothèques privées. Celles que nous connaissons ne sont que des essais de reconstitution d’après Flamel. Dans toutes, on retrouve le titre, en français, très exactement reproduit et conforme à la traduction des Figures Hierogliphiques, mais il sert d’enseigne à des versions si diverses, si éloignées surtout des principes hermétiques, qu’elles révèlent ipso facto leur origine sophistique. Or, Flamel exalte précisément la clarté du texte, « escript en beau et tres-intelligible latin », au point qu’il en prend acte pour refuser d’en transmettre le moindre extrait à la postérité. En conséquence, il ne peut exister de corrélation, et pour cause, entre l’original prétendu et les copies apocryphes que nous signalons. Quant aux images qui auraient illustré l’ouvrage en question, elles ont aussi été faites d’après les descriptions de Flamel. Dessinées et peintes au XVIIe siècle, elles font actuellement partie du fonds alchimique français de la bibliothèque de l’Arsenal. [Recueil de Sept Figures peintes. Bibl. de l’Arsenal, n° 3047 (153, S. A. F.), 0m365 × 0m225. Au verso du folio A se trouve une note du secrétaire de M. de Paulmy, à qui ce recueil appartenait, note corrigée de la main de Paulmy, dans laquelle il est dit que : « Les sept figures enluminées de ce volume sont les fameuses Figures que Nicolas Flamel trouva dans un Livre dont l’auteur étoit Abraham Juif. »]

En résumé, tant pour le texte que pour les figures, on s’est seulement contenté de respecter, dans ces tentatives de reconstitution, le peu qu’en a laissé Flamel ; tout le reste est pure invention. Enfin, comme jamais nul bibliographe n’a pu découvrir l’original, et que l’on se trouve dans l’impossibilité matérielle de collationner la relation de l’Adepte, force nous est de conclure qu’il s’agit bien là d’une œuvre inexistante et supposée.

L’analyse du texte de Nicolas Flamel nous réserve, d’ailleurs, d’autres surprises. Voici d’abord le passage des Figures Hierogliphiques qui contribua à répandre, parmi les alchimistes et les bibliophiles, la quasi-certitude de la réalité du livre dit d’Abraham le Juif. « Donc moy, Nicolas Flamel, escrivain, ainsy qu’apres le deceds de mes parens je gagnois ma vie en nostre Art d’Escriture, faisant des Inventaires, dressant des comptes et arrestant les despenses des tuteurs et mineurs, il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un livre doré fort vieux et beaucoup large ; il n’estoit point en papier ou parchemin, comme sont les autres, mais seulement il estoit faict de déliées escorces (comme il me sembloit) de tendres arbrisseaux. Sa couverture estoit de cuivre bien delié, toute gravée de lettres ou figures estranges ; quant à moy, je croy qu’elles pouvoient bien estre des caracteres grecs ou d’autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire, et que je sçay bien qu’elles n’estoient point notes, ny lettres Latines ou Gauloises, car nous y entendons un peu. Quant au dedans, ses feuilles d’escorce estoient gravées, et d’une tres-grande industrie, escrites avec une pointe de fer, en belles et tres-nettes lettres latines colorées. Il contenoit trois fois sept fueillets… »

Avons-nous besoin de souligner déjà l’étrangeté d’un ouvrage constitué de pareils éléments ? Son originalité confine à la bizarrerie, presque à l’extravagance. Le volume, très large, ressemble par cela même aux albums de forme italienne contenant des reproductions de paysages, d’architectures, etc., estampes ordinairement présentées en largeur. Il est, nous dit-on, doré, bien que sa couverture soit de cuivre, ce qui ne s’explique pas nettement. Passons. Les feuillets sont en écorce d’arbrisseau ; Flamel veut sans doute désigner le papyrus, ce qui donnerait au livre une respectable antiquité ; mais ces écorces, au lieu d’être écrites ou peintes directement, sont gravées avec une pointe de fer avant leur coloration. Nous ne comprenons plus. Comment le narrateur sait-il que le stylet dont se serait servi Abraham était en fer, plutôt qu’en bois ou en ivoire ? C’est pour nous une énigme aussi indéchiffrable que cette autre : le légendaire rabbin écrivant, en latin, un traité dédié à ses coreligionnaires, juifs comme lui. Pourquoi a-t-il fait usage du latin, langage scientifique courant au moyen âge ? Il eût pu se dispenser, en utilisant la langue hébraïque, moins répandue alors, de jeter l’anathème et crier Maranatha sur ceux qui tenteraient de l’étudier. Enfin, et malgré l’assurance de Flamel, ce vieux manuscrit, — on ne saurait penser à tout, — venait d’être exécuté quand il l’acquit. En effet, Abraham dit ne vouloir livrer son secret que pour venir en aide aux fils d’Israël, persécutés à l’époque même où le futur Adepte pâlissait sur son texte : « À la gent des Juifs, par l’ire de Dieu dispersée aux Gaules, Salut », s’écrie le lévite, prince, prestre et astrologue hébreu, au début de son grimoire.

Ainsi, le grand maître Abraham, docteur et lumière d’Israël, se révèle, si nous le prenons à la lettre, pour un mystificateur émérite, et son ouvrage, frauduleusement archaïque, dépourvu d’authenticité, comme incapable de supporter la critique. Mais, si nous considérons que le livre et l’auteur n’ont jamais eu d’autre existence que dans l’imagination fertile de Nicolas Flamel, nous devons penser que toutes ces choses, si diverses et si singulières, renferment un sens mystérieux qu’il importe de découvrir.

Commençons l’analyse par l’auteur présumé du grimoire fictif. Qu’est-ce qu’Abraham ? Le Patriarche par excellence ; en grec Πατριάρχης est le premier auteur de la famille, des racines πατήρ, père, et ἀρχή, commencement, principe, origine, source, fondement. Le nom latin Abraham, que la Bible donne au vénérable ancêtre des Hébreux, signifie Père d’une multitude. C’est donc le premier auteur des choses créées, la source de tout ce qui vit ici-bas, l’unique substance primordiale dont les spécifications différentes peuplent les trois règnes de la nature. Le Livre d’Abraham est, par conséquent, le Livre du Principe, et comme ce livre est consacré, selon Flamel, à l’alchimie, partie de la science qui étudie l’évolution des corps minéraux, nous apprenons qu’il traite de la matière métallique originelle, base et fondement de l’art sacré.

Flamel achète ce livre pour la somme de deux florins, ce qui veut dire que le prix global des matériaux et du combustible nécessaires à l’ouvrage était évalué à deux florins au XIVe siècle. La matière première seule, en suffisante quantité, valait alors dix sols. Philalèthe, qui écrivait son traité de l’Introïtus en 1645, porte à trois florins la dépense totale. « Ainsi, dit-il, tu verras que l’Œuvre, dans ses matériaux essentiels, n’excède pas le prix de trois ducats ou trois florins d’or. Bien plus, la dépense de fabrication de l’eau dépasse à peine deux couronnes par livre. » [Introïtus apertus ad occlusum Regis palatium. Op. cit., cap. XVII, 3.]

Le volume, doré, fort vieux et beaucoup large, ne ressemble en rien aux livres ordinaires ; sans doute parce qu’il est fait et composé d’autre matière. La dorure qui le recouvre lui donne l’aspect métallique. Et si l’Adepte assure qu’il est vieux, c’est seulement pour établir la haute ancienneté du sujet hermétique. « Je diray donc, affirme un auteur anonyme, que la matière de laquelle est faite la pierre des philosophes fut aussitost faite que l’homme, et qu’elle s’appelle terre philosophale… Mais nul ne la connoist, sinon les vrays philosophes, qui sont les enfants de l’Art. » [Discours d’Autheur incertain sur la Pierre des Philosophes. Manuscrit de la Bibl. nationale, daté de 1590, n° 19957 (ancien Saint-Germain français). Une copie manuscrite du même traité, datée du 1er avril 1696, appartient à la bibl. de l’Arsenal, n° 3031 (180, S. A. F.).] Quoique ce livre, méconnu, soit très commun, il renferme beaucoup de choses et contient de grandes vérités cachées. Flamel a donc raison de dire qu’il est large ; en effet, le latin largus signifie abondant, riche, copieux, mot dérivé du grec λα, beaucoup, et de ἔργον, chose. Davantage, le grec πλατύς, large, a également le sens d’usité, de fort répandu, d’exposé à tous les yeux. On ne peut mieux définir l’universalité du sujet des sages.

Poursuivant sa description, notre écrivain pense que le livre d’Abraham « estoit fait de déliées escorces de tendres arbrisseaux », du moins lui semblait-il ainsi. Flamel ne se montre guère affirmatif, et pour cause : il sait fort bien qu’à de rarissimes exceptions près, le parchemin médiéval s’est substitué, depuis trois siècles, au papyrus d’Égypte. [L’usage du papyrus fut complètement abandonné à la fin du XIe siècle ou au commencement du XIIe.] Et, bien que nous ne puissions paraphraser cette expression laconique, nous devons reconnaître que c’est pourtant là où l’auteur parle le plus clairement. Un arbrisseau est un petit arbre, de même qu’un minéral est un métal jeune. L’écorce ou gangue, qui sert d’enveloppe à ce minéral, permet à l’homme de l’identifier avec certitude, grâce aux caractères extérieurs dont elle est revêtue. Nous avons déjà insisté sur le nom que les anciens donnaient à leur matière, qu’ils appelaient liber, le livre. Or, ce minéral présente une configuration particulière ; les lames cristallines qui en forment la texture sont, comme dans le mica, superposées à la façon des feuillets d’un livre. Son apparence extérieure lui a valu l’épithète de lépreux, et celle de Dragon couvert d’écailles, parce que sa gangue est squameuse, désagréable et rude au toucher. Un simple conseil à ce propos : choisissez de préférence les échantillons dont les écailles sont les plus larges et les mieux accusées.

« … Sa couverture estoit de cuivre bien délié, toute gravée de lettres ou figures estranges. »

La minière affecte souvent une coloration pâle comme le laiton, parfois rougeâtre comme le cuivre ; dans tous les cas, ses squames paraissent couvertes de linéaments enchevêtrés, ayant l’aspect de signes ou caractères bizarres, variés et mal définis. Nous avons relevé plus haut le contresens évident qui existe entre le livre doré et sa reliure de cuivre, car il ne peut être question en ce lieu de sa structure interne. Il est probable que l’Adepte désire attirer l’esprit, d’une part, sur la spécification métallique de la substance figurée par son livre, et, d’autre part, sur la faculté que ce minéral possède de se transmuer partiellement en or. Cette curieuse propriété est indiquée par Philalèthe dans son Commentaire sur l’Épître de Ripley adressée au roi Édouard IV : « Sans employer l’élixir transmutatoire, dit l’auteur en parlant de notre sujet, j’en sais facilement extraire l’or et l’argent qu’il renferme, ce qui peut-être certifié par ceux qui l’ont vu aussi bien que moi. » Cette opération n’est pas à conseiller, car elle lui ôte toute valeur pour l’Œuvre ; mais nous pouvons assurer que la matière philosophale contient véritablement l’or des sages, or imparfait, blanc et cru, vil à l’égard du métal précieux, très supérieur à l’or même si nous n’envisageons que le labeur hermétique. Malgré son humble couverture de cuivre, aux écailles gravées, c’est donc bien un livre doré, un livre d’or que celui d’Abraham le Juif, et le fameux livret d’or fin dont parle Bernard le Trévisan dans sa Parabole. Au surplus, il semblerait que Nicolas Flamel eût compris quelle confusion pouvait résulter, dans l’esprit du lecteur, de cette dualité de sens, lorsqu’il écrit dans le même traité : « Qu’aucun donc ne me blasme s’il ne m’entend aysément, car il sera plus blasmable que moy, en tant que n’estant point initié en ces sacrées et secrettes interpretations du premier agent (qui est la clef ouvrant les portes de toutes les sciences), néantmoins il veut entendre les conceptions plus subtiles des philosophes tres-envieux, qui ne sont escrites que pour ceulx qui sçavent desjà ces principes, lesquels ne se treuvent jamais en aucun livre. »

Enfin, l’auteur des Figures Hierogliphiques achève sa description en disant : « Quant au dedans, ses feuilles d’escorce estoient gravées, et d’une tres-grande industrie, escrites avec une pointe de fer. »

Ici, ce n’est plus de l’aspect physique qu’il est question, mais bien de la préparation même du sujet. Révéler un secret de cet ordre et de cette importance serait franchir les limites qui nous sont imposées. Aussi, ne chercherons-nous pas, comme nous l’avons fait jusqu’ici, à commenter en langage clair la phrase équivoque et fort allégorique de Flamel. Nous nous contenterons d’attirer l’attention sur cette pointe de fer, dont la secrète propriété change la nature intime de notre Magnésie, sépare, ordonne, purifie et assemble les éléments du chaos minéral. Pour réussir cette opération, il faut bien connaître les sympathies des choses, posséder beaucoup d’habileté, faire preuve de « grande industrie », ainsi que l’Adepte nous le donne à entendre. Mais, afin d’apporter quelque secours à l’artiste dans la résolution de cette difficulté, nous lui ferons remarquer que, dans la langue primitive, qui est le grec archaïque, tous les mots contenant la diphtongue ἦρ doivent être pris en considération. Ἦρ est demeuré, dans la cabale phonétique, l’expression sonore consacrée à la lumière active, à l’esprit incarné, au feu corporel manifeste ou caché. Ἦρ, contraction de ἔαρ, c’est la naissance de la lumière, le printemps et le matin, le commencement, le lever du jour, l’aurore. L’air, — en grec ἀήρ, — est le support, le véhicule de la lumière. C’est par la vibration de l’air atmosphérique que les ondes obscures, émanées du soleil, deviennent lumineuses. L’éther ou le ciel (αἰθήρ) est le lieu d’élection, le domicile de la clarté pure. Parmi les corps métalliques, celui qui renferme la plus forte proportion de feu, ou lumière latente, est le fer (σίδηρος). On sait avec quelle facilité on peut en dégager, par le choc ou la friction, le feu interne sous forme d’étincelles brillantes. C’est ce feu actif qu’il importe de communiquer au sujet passif ; lui seul a puissance d’en modifier la complexion froide et stérile, en la rendant ardente et prolifique. C’est lui que les sages appellent lion vert, lion sauvage et féroce, — cabalistiquement λέων φήρ, — ce qui est assez suggestif et nous dispense d’insister.

Nous avons, en un précédent ouvrage, signalé la lutte implacable que se livrent les corps mis en contact, à propos d’un bas-relief du soubassement de Notre-Dame de Paris. [Cf. Le Mystère des Cathédrales, p. 79 (édit. 1926).] Une autre traduction du combat hermétique existe sur la façade d’une maison de bois, bâtie au XVe siècle, à la Ferté-Bernard (Sarthe). On y retrouve le fou, l’homme à l’écot, le pèlerin, images familières et qui paraissent entrer dans une formule appliquée, vers la fin du moyen âge, à la décoration des logis modestes d’alchimistes sans prétention. On y voit de plus l’Adepte en prière, ainsi que la sirène, emblème des natures unies et pacifiées, dont le sens est commenté en un autre endroit. Mais ce qui nous intéresse surtout, — parce que le sujet se rapporte directement à notre analyse, — ce sont deux marmousets hargneux, contrefaits et grimaçants, sculptés sur les corbeaux extrêmes de la corniche, au second étage (pl. XXI et XXII).


LA FERTE-BERNARD (Sarthe)
MAISON DU XVème SIECLE
Marmousets et sculptures de la façade
Planche XXI


LA FERTE-BERNARD (Sarthe)
MAISON DU XVème SIECLE
Marmousets et sculptures de la façade
Planche XXII


Trop éloignés l’un de l’autre pour en venir aux mains, ils tentent de satisfaire leur aversion native en se jetant des pierres. Ces grotesques ont la même signification hermétique que celle des enfants du porche de Notre-Dame. Ils s’attaquent avec frénésie et cherchent à se lapider. Mais, tandis qu’à la cathédrale de Paris l’indication de tendances opposées nous est fournie par le sexe différent des jeunes pugilistes, c’est seulement le caractère agressif des personnages qui apparaît sur la demeure sarthoise. Deux hommes, d’aspect et de costume semblables, y expriment, l’un le corps minéral, l’autre le corps métallique. Cette similitude extérieure rapproche davantage la fiction de la réalité physique, mais s’écarte résolument de l’ésotérisme opératoire.

Si le lecteur a compris ce que nous désirons enseigner, il retrouvera sans peine, dans ces diverses expressions symboliques du combat des deux natures, les matériaux secrets dont la destruction réciproque ouvre la première porte de l’Œuvre. Ces corps sont les deux dragons de Nicolas Flamel, l’aigle et le lion de Basile Valentin, l’aimant et l’acier de Philalèthe et du Cosmopolite.

Quant à l’opération par laquelle l’artiste insère dans le sujet philosophal l’agent igné qui en est l’animateur, les anciens l’ont décrite sous l’allégorie du combat de l’aigle et du lion, ou des deux natures, l’une volatile, l’autre fixe. L’Église l’a voilée dans le dogme, tout spirituel et rigoureusement vrai, de la Visitation. À l’issue de cet artifice, le livre, ouvert, montre ses feuillets d’écorce gravés. Il apparaît alors, pour l’émerveillement des yeux et la joie de l’âme, revêtu des signes admirables qui manifestent son changement de constitution…

Prosternez-vous, mages de l’Orient, et vous, docteurs de la Loi ; courbez le front, princes souverains des Perses, des Arabes et de l’Inde ! Regardez, adorez et taisez-vous, car vous ne sauriez comprendre. C’est là l’Œuvre divin, surnaturel, ineffable, dont jamais aucun mortel ne pénétrera le mystère. Au firmament nocturne, silencieux et profond, brille une seule étoile, astre immense, resplendissant, composé de toutes les étoiles célestes, votre guide lumineux et le flambeau de l’universelle Sagesse. Voyez : la Vierge et Jésus reposent, calmes et sereins, sous le palmier d’Égypte. Un nouveau soleil irradie au centre du berceau d’osier, corbeille mystique que portaient jadis les cystophores de Bacchus, les prêtresses d’Isis, l’Ichthus des Catacombes chrétiennes. L’antique prophétie s’est enfin réalisée. O miracle ! Dieu, maître de l’Univers, s’incarne pour le salut du monde et naît, sur la terre des hommes, sous la forme frêle d’un tout petit enfant.



FIN DU TOME PREMIER



TABLE DES MATIERES DU TOME PREMIER


I - HISTOIRE ET MONUMENT


II - MOYEN ÂGE ET RENAISSANCE


III - L’ALCHIMIE MÉDIÉVALE


IV - LE LABORATOIRE LÉGENDAIRE


V - CHIMIE ET PHILOSOPHIE


VI - LA CABALE HERMÉTIQUE


VII - ALCHIMIE ET SPAGYRIE


LA SALAMANDRE DE LISIEUX

I - II - III - IV - V - VI - VII


LE MYTHE ALCHIMIQUE D’ADAM ET ÈVE


LOUIS D’ESTISSAC

I - II - III - IV - V - VI


L’HOMME DES BOIS